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Une voix #1 : Olivier Messiaen, la musique vraie

Olivier Messiaen (1908-1992) voulait offrir "à notre siècle de bielles, de moteurs, de machines à tuer", une musique "vraie" qui puisse lui "donner l'eau vive dont il a soif"Chaque deuxième vendredi du mois sur Terre de Compassion retrouvez "une voix",  le témoignage d'un maître spirituel.

« Seigneur — dit Claudel — que votre créature est ouverte et qu'elle est profonde ! [1]. On a beaucoup parlé ces temps derniers du « retour à l'humain. » C'est de « retour au divin » qu'il faudrait parler. L'homme n'est ni ange, ni bête, encore moins machine : il est homme, chair et conscience, corps et âme. Son cœur est l'abîme : seul le « divin » peut le remplir. L'homme cherche. Confusément, obscurément, il cherche Dieu. Partout. En art, comme ailleurs. On ne peut séparer le « retour à l'humain » du « retour au divin. » Lorsque la foi — celle qui a édifié nos cathédrales — règnera sur les arts, le « retour à l'humain » — à l'humain tout entier — sera effectué. II ne suffit donc pas de peindre des Madones ou d'enchaîner quelques accords vaguement recueillis, il faut « croire. » Sans la foi, nous ne toucherons pas les cœurs. Et je pense ici d'abord à la foi catholique, parce qu'elle adhère à la vérité, aux seules vérités absolues.

Dans L'Evangile de Saint Jean, ce qui est spirituel est dit « vrai. » « Vraie Lumière », « vraie Vigne », « vrai Pain du ciel »[2]. Il y a donc une certaine fausseté dans l'oubli du spirituel. Surtout en musique. Car la musique — quoi qu'on en dise — reste le plus immatériel des arts. Soyons donc « vrais », nous, musiciens. La grâce nous attend, ne manquons pas le rendez-vous. Faisons entendre enfin de la musique « vraie », de la musique sacrée, qui soit d'abord et avant tout un acte de foi.

Est-ce à dire que cette musique doive être obligatoirement compassée, limitée à certains sujets, d'un style, d'un langage plus ou moins périmés ? Non, non, mille fois non ! Le sujet religieux englobe tous les sujets : c'est Dieu et sa création tout entière. Le sujet religieux est vivant, il traite du Dieu vivant, de l'homme vivant par la grâce, de l'homme ressuscitant des morts à la suite du Christ ressuscité. Quant au langage, il est manifeste que pour être « vrai », il doit rester l'expression actuelle et originale d'une époque et d'une personnalité. Sans faire table rase du passé, il faut voir le présent et scruter l'avenir. Si les grands sentiments changent peu, leur expression se renouvelle constamment. Soyons neufs, entrons dans la chaîne, mais sans nous rattacher particulièrement à tel ou tel chainon d'autrefois. Jamais les partisans du faux Bach ne feront œuvre durable et « vraie ».

Le plain-chant, langue musicale officielle de L'Eglise, est certainement la plus vivante, la plus originale, la plus joyeusement libre des œuvres religieuses. La messe, les Passions du grand Bach et surtout ses extraordinaires chorals pour orgue, sont aussi un monument de la foi. Cependant, si les chorals ornés nous offrent un magnifique reste de la vocalise grégorienne, la forme choral (thème cimenté, proclamé en valeurs lentes), me paraît très protestante et contraire à la notion de vérité. Les Béatitudes du père Franck commentent surtout l'amour et la miséricorde du Dieu incarné. Cette œuvre, typiquement catholique, a cependant contribué à répandre quelques idées fausses sur la lourdeur et la laideur inhérente à la musique sacré. Le Parsifal de Wagner, le Saint Sébastien de Debussy ne sont pas de « vrais » actes de foi ; une apparence de religion les enveloppe, apparence pernicieuse et un peu écœurante pour un croyant. Mais Wagner a été utile à Franck ; et le génial, l'immortel auteur de Pelléas n'a pas seulement ouvert les portes à l'impressionnisme et à toute la musique d'après-guerre, il a suscité — précisément par Saint Sébastien — deux œuvres originales, de caractère hébraïque, qui expriment assez bien la force triomphante du « Dieu des armées » et les symboles de L'Ancien Testament : je veux parler du Roi David et de la Judith d'Arthur Honegger. Pourquoi Stravinsky, Hindemith, se croient-ils obligés de faire du contrepoint à quatre temps dans leurs œuvres religieuses ? Qui les pousse à ces allures de fausses cantates ? Les motets de Victoria, les Rocas en taille de Grigny n'étaient-ils pas plus sincères ? « L’Orgue mystique » de Charles Tournemire a su, au contraire, moderniser le plain-chant, adapter les harmonies debussystes et la polytonalité aux arabesques jubilantes des alléluias, dans un rythme souple, d'une étonnante actualité. Une telle œuvre est vraiment catholique, liturgique, vivante. C’est peut-être, à l'heure actuelle, le chef-d’œuvre de l'art sacré[3].

Je réclamais plus haut une musique « vraie », c'est-à-dire spirituelle. Une musique qui soit un acte de foi. Une musique qui touche à tous les sujets sans cesser de toucher à Dieu. Une musique originale enfin, dont le langage pousse quelques portes, décroche quelques étoiles encore lointaines. Les œuvres très belles que je viens de citer ne présentent que partiellement ces caractères. Il y a place encore. Le plain-chant lui-même n'a pas tout dit. Pour exprimer avec une puissance durable nos ténèbres aux prises avec l'Esprit-Saint, pour élever sur la montagne les portes de notre prison de chair, pour donner à notre siècle de bielles, de moteurs, de machines à tuer, l'eau vive dont il a soif, il faudrait un grand artiste, qui soit aussi grand artisan et grand chrétien. Hâtons de nos vœux la venue de ce génie libérateur. Et, par avance, offrons-lui deux paroles. Celle de Reverdy, d'abord : « S'il veut bien chanter, qu'il aspire le ciel tout d'une haleine. » Et puis celle d'Hello : « II n'y a de grand que celui à qui Dieu parle, et dans le moment où Dieu lui parle. »
 

Texte extrait de Olivier Massiaen, Technique de mon langage musical (1942 édité en 1944). 

 


[1] Paul Claudel, « Jésus est mis au tombeau » (station 14 du Chemin de croix, 1911).

[2] Jean 1, 9 ; Jean 15, 1 ; Jean 5, 32.

[3] Charles Tournemire, L'Orgue mystique (Opp. 55-7, 1927-32)

 

 

 

 

2 Commentaires

  1. Geoffroy

    Merci Paul d'avoir choisi et de nous faire partager ce texte magnifique. Immense musicien, même si pas facile de premier abord (mon coeur pétri de tonalité ne peut qu'opposer une certaine résistance, vaincue peu à peu à force de patience et de douceur…), grand penseur de la musique, grand Chrétien.

    Je ne souscris pas à toutes les idées de Messiaen, mais il y a un sens évident de la formule : "Son cœur est l'abîme : seul le « divin » peut le remplir". Comment résumer en peu de mots la foi qui nous fait vivre ; tout simplement sublime.

    En revanche, certains passages me laissent perplexes, que veut-il dire par exemple par: "Jamais les partisans du faux Bach ne feront œuvre durable et « vraie »." ? De qui parle-t-il ? Peut-être que cette phrase est plus claire mise dans son contexte. Quoi qu'il en soit, vouloir catégoriser de façon si nette et tranchée les créateurs et leurs oeuvres sur la base d'une croyance, d'une appartenance ou simplement d'une mode passagère, est une entreprise souvent scabreuse, voire suspecte et malhonnête.

    De même, "la forme choral (thème cimenté, proclamé en valeurs lentes), me paraît très protestante et contraire à la notion de vérité" est une opinion que je ne partage nullement, et elle m'étonne même venant de Messiaen. Cependant, il est vrai qu'il y a là une opposition nette avec le style très ouvert (mais aussi très structuré) de Messiaen. Enfin de là à dire que la forme choral est contraire à la notion de vérité…

    Dans ce passage figurent aussi des traits caractéristiques de Messiaen, notamment la vénération qu'il portait à Debussy et particulièrement à son opéra Pelléas et Mélisande qu'il analysait inlassablement dans ses cours.

    On ne peut s'empêcher de se demander avec un léger sourire si Messiaen ne voit pas en lui-même le "libérateur" qu'il appelle de ses voeux… Ce n'était bien sûr pas le type de personnalité à se glorifier, mais comme Beethoven et tant d'autres (à l'exception notable "du grand Bach"), comment ne pas être pris de vertige quand on est dépositaire d'un tel génie et qu'on se sent investi d'une mission sacrée auprès de toute l'humanité ? Il faut une dose incroyable d'humilité pour y parvenir.

    Quel beau résumé de l'art, la pensée et la foi de Messiaen et de l'homme qu'il fut.

    Merci encore.

    Geoffroy

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