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Tomas Tranströmer, « Le parti pris d’être au milieu de la vie »

Le poète Tomas Tranströmer est décédé à l'âge de 83 ans, annonçait le 26 mars dernier l’académie du Nobel dont il avait reçu le prix en 2011. A cette occasion, nous reprenons quelques paroles de Gil Pressnitzer sur ce poète suédois auteur d’une œuvre brève mais combien universelle.

« Dans le milieu de la forêt est une clairière inattendue qui ne peut être trouvée par ceux qui perdent leur chemin. » T. T. 

« Tomas Tranströmer est ce poète et dramaturge suédois qui malgré « le piétinement de millions d’incrédules » a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2011. On a crié à la manipulation, mais même si on ne peut que s’attrister que des écrivains comme Adonis ou Amoz Oz aient été à nouveau ignorés, cette distinction est juste, même tardive. »

Un homme humble et silencieux

« Par des mots simples, des métaphores d’évidence, il entre en nous, très doucement, presque fragilement. (…). »

« Ce ne sont nullement cartes postales nostalgiques d’un temps perdu. Il sait parler du monde moderne qui l’entoure. Ses poèmes sont plutôt quelques psaumes d’un temps encore à advenir, où tout serait conservé et rien renversé de ces seaux de lait de la mémoire. »

« Sa poésie semble trop simpliste en apparence, aussi on la délaisse parfois dédaigneusement. Alors qu’il faudrait la laissait pénétrer en nous comme le vent pénètre la forêt.
Ce ne sont pas des paroles hautes et fortes, ce ne sont que des murmures, mais ils pèsent leur poids d’humanité. Légers et lourds d’espérance à la fois. On ne peut lire ce poète qu’en marchant côte à côte avec lui, sinon le charme est rompu et l’on s’en va vers des liqueurs plus fortes. Mais souvent la rumeur va plus loin que le cri. »

« Il est un homme humble et silencieux qui regarde le monde et sa course. Il essaie de rester devant lui, en lui et à l’écoute des autres, mais sans se mêler aux honneurs, « aux fioritures ». Il croule pourtant sous les récompenses littéraires, et se forment autour de lui des disciples aussi bien américains que chinois. »

Une sorte d’observateur mystique

« Tranströmer est une sorte d’observateur mystique des signes obscurs du monde. Sa poésie se veut comme un grimoire où s’entassent de mystérieuses formules qui, si nous parvenions à les déchiffrer, nous éclaireraient sur notre passage terrestre. Dans « ses songes d’éveil » il dessine quelques poteaux indicateurs pour cerner « cette grande inconnue » qui est en chacun de nous, qui gravite en nous et nous dépasse. « L’éveil est un saut en parachute hors du rêve » (Prélude). »

« Pour lui le monde est obscur, souvent opaque, mais derrière ses ombres se dessinent des signes qui donnent sens à nos actes, qui justifient nos vies. »
« Mais il refuse d’être catalogué comme poète mystique : « Un mystique est quelqu'un qui a vu Dieu face à face. Je n'ai vu que sa silhouette comme il passait devant moi. Et parfois, je ne suis pas sûr de cela. » Il a juste la mystique de tous les sens. Un côté métaphysique aussi, masqué dans ses flux d’évidence, en marge des signes et des ombres. Poésie du Grand Nord, au bord du silence et du crissement des arbres. »

« Il n’y a de paix qu’à l’intérieur, dans l’eau du vase que personne ne voit, mais la guerre fait rage autour des parois » T. T. 

 

Un poète du temps présent

« Tranströmer est un poète du temps présent, décrivant aussi bien les camions que les chantiers, les moments survolés. Il n’a pas la nostalgie passéiste d’une terre perdue, harmonieuse, comme une enfance de la nature. Il fait sien ce monde, ses trafics, ses espaces. Il l’épouse, il l’écrit. Parfois il doute. Car il veut transfigurer ce réel. Parfois sa poésie s’en ressent et devient anecdotique et peu cohérente. Parfois elle s’élève plus haut que les fractures, parfois elle traîne au sol, sans mutation des choses, sans cohérence. »

« Cette « sanctification » du quotidien à de quoi nous surprendre, nous, habitués à quelque sublimation des apparences, à une plus grande densité. Tranströmer n’est pas un poète lyrique, mais un poète des notations parfois fulgurantes, parfois simplement narratives.
C’est à la fois la force et la faiblesse de la poésie de Tranströmer. Il n’édifie pas un palais de glace de souvenirs et de beautés. Il se veut poète moderne. C’est donc une volonté d’universalité. Et il est essentiellement narratif, donc très accessible en apparence et sans le halo sacré des énigmes poétiques qu'aiment tant d’autres poètes. Il refuse la spontanéité, qui pour lui n’est pas la vérité. Il faut laisser le temps de mûrir aux mots. Son exigence de vérité fait de lui un veilleur de jour, collecteur des vibrations du monde, qui nous entoure et parfois nous croise. »

Lire le texte complet de Gil Pressnitzer sur espritnomade.com

 

Deux textes

« Mes poèmes sont des lieux de rencontre. Ils cherchent à établir une liaison soudaine entre les éléments du réel que le langage et les façons de voir plus conventionnels ont pour habitude de tenir éloignés. Les petits et les grands détails d'un paysage s'y retrouvent, des cultures et des individus distincts y affluent en une œuvre d'art, la nature y va à la rencontre du monde industriel, etc. Et ce qui ressemble à une confrontation appartient en fait au domaine de l'affinité. Le langage et les façons de voir plus conventionnels nous servent à manier le monde, à atteindre des buts concrets et bien déterminés. Mais aux moments les plus importants de l'existence, nous faisons souvent l'expérience de leur parfaite inanité. S'ils parvenaient à nous dominer, ils nous conduiraient à l'isolement, à la destruction totale. Je vois donc dans la poésie une possibilité de riposte à ce genre d'évolution. Les poèmes sont des méditations actives qui ne cherchent pas à nous assoupir, mais à nous ouvrir les yeux. »

 

Sous Zéro

      Nous sommes à une fête qui ne nous aime pas. Enfin la fête rejette son masque et se montre pour ce qu'elle est vraiment: 
une gare de triage, un froid gigantesque se tient sur des rails dans la brume. 

Un morceau de craie a tagué les portes des wagons de marchandises.

      Cela ne doit pas être dit, mais il y a ici beaucoup de violence étouffée. C'est pourquoi les détails sont si lourds. 
Et pourquoi il est si difficile de voir que toute autre chose existe aussi: un éclat de soleil réverbéré se déplace à travers 
le mur de la maison et se glisse à travers la forêt inconsciente des visages vacillants, 
aucun texte de la Bible n'a rapporté ceci: «Venez à moi, car je suis aussi lourd de contradictions que vous-même. » 

      Demain, je vais aller travailler dans une autre ville. Je m’enfuis de là à l'heure du matin, qui est un cylindre bleu-noir.
Orion plane au-dessus du sol gelé. Des enfants se tiennent dans une foule silencieuse, attendant le car de ramassage, 
des enfants pour qui personne ne prie. La lumière grandit lentement, comme nos cheveux.
 

La place sauvage, 1983.
Adaptation de Gil Pressnitzer d’après l’anglais.
 

 

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Tranströmer, prix Nobel de littérature 2011

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