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Arvo Pärt, concert anniversaire à Berlin

A l’approche de ses 80 ans[1], l’Allemagne saluait le compositeur estonien dans la prestigieuse Konzerthaus le 19 mai dernier. De nombreux officiels étaient présents autour de lui, comme le président allemand Joachim Gauck et l’ambassadeur d’Estonie. Dirigé par l’ami et le disciple du compositeur, Tõnu Kaljuste, le Chœur de chambre Estonien a interprété le Salve Regina (2002), les Lamentations d’Adam (2010) le morceau instrumental Chant en mémoire de Benjamin Britten (1977) – dont les vagues purifient le cœur -, et enfin le Te Deum (1984), suspendu dans l’éternité de la louange.
 
 

Arvo Pärt et l’Allemagne

Arvo Pärt, né en Estonie en 1935 est particulièrement apprécié en Allemagne. Malgré son prix des jeunes compositeurs de l’URSS reçu en 1962, Credo (1968) lui vaudra une disgrâce qui le plongera dans une crise profonde. Il étudiera alors pendant 10 ans le chant grégorien et les compositeurs médiévaux flamands et français, lesquels enrichiront ses références orthodoxes et lui feront dépasser son intérêt pour la musique sérielle. C’est à l’issue de cette période que vont surgir des œuvres telles que sa Symphonnie n° 3, puis, en 1976, Pour Alina (1976). Cette dernière marquera l’avènement d’un nouveau style, le "Tintinabulum", fondé sur le matériau minimaliste d’un accord parfait qui structure les pièces par ses réitérations. En proie à la censure, il obtient la nationalité autrichienne et s’installe en 1980 à Berlin-Ouest. Il composera notamment la célèbre Messe Berlinoise en 1990 et n’aura de cesse de faire respirer les poumons de l’Orient et de l’Occident, comme pour redonner souffle à un monde en crise. Profondément orthodoxe, Arvo Pärt, saisit le drame de l’Estonie, celui de l’Allemagne, celui de l’humanité et transfigure ce cri dans la paix et le silence d’une prière grave et baignée de lumière. A la fin du concert, les applaudissements n’en finissaient pas, exprimant la gratitude d’un peuple pour un artiste dont le travail ardent et humble a su trouver les notes de son âme.

Le feu dans la glace

On peut avancer qu’aujourd’hui, les interprètent savent transmettre les parties instrumentales de la musique d’Arvo Pärt. Pour ce qui est du chant – si bien interprété au demeurant – quelque chose demeure encore inabouti. Il y a en effet dans les compositions d’Arvo Pärt le paradoxe d’une totale objectivité alliée à une haute expression de l’amour qui n’a d’équivalent, peut-être, que chez Bach. Mais l’occident, comme enfermé dans l’expression de l’ego, semble ne plus savoir comment s’y prendre. Un peu comme dans le chant grégorien, en étant figé, mécanique et neutre il croit atteindre la justesse et la profondeur d’un chant porteur de silence et de feu. Pour trouver les clés de ce lyrisme sacré, il faut sans doute regarder du côté de l’Orient. 

Par ses écrits, l’auteur du poème les Lamentations d’Adam, saint Silouane l’Athonnite (1866-1936) [2], redonne accès a une attitude spirituelle propre à ouvrir un chemin. Il ne s’agit pas tant d’une méthode que d’une attitude et d’un don : demeurer dans la souffrance causée par notre éloignement de Dieu, notre propre péché comme celui de l’humanité, habiter l’enfer, comme aimait à le répéter cet ascète dévoré par une compassion universelle, et, dans cette kénose fondée sur l’amour, être saisi par l’Amour[3].
 

Les lamentations d’Adam

Ainsi, la pièce Adam’s Lament (Les lamentations d’Adam) est sans doute le chef d’œuvre d’Arvo Pärt tant elle exprime, dans sa musique comme dans son thème, le cœur de la mission du compositeur. Dans ce poème en langue russe, le premier homme y pleure la perte de Dieu et fait entrer l’humanité dans une recherche douloureuse de l’Amour.

Le soir du concert, tandis que le texte défilait sous les yeux d’une salle bouleversée, la musique redessinait le souvenir d’une réalité inscrite dans le cœur de tous : « Adam languissait sur terre et sanglotait amèrement. / (…)"Mon âme languit après le Seigneur, et je le cherche dans les larmes. / Comment ne le chercherai-je pas ?" (…) Grande était la détresse d'Adam lorsqu'il fut chassé du Paradis ; / Mais lorsqu'il vit Abel tué par son frère Caïn, sa souffrance redoubla ; / L'âme écrasée de douleur, il se lamentait et songeait : / "De moi sortiront et se multiplieront des peuples entiers. / Tous, ils souffriront ; ils vivront dans l'inimitié / et se tueront les uns les autres. " (…) Moi aussi, j'ai perdu la grâce  / et, d'une seule voix, je crie avec Adam : "Sois miséricordieux envers moi, Seigneur. Donne-moi un esprit d'humilité et d'amour." »[4]

Personne ne pouvait rester indifférent. Beaucoup étaient saisis par cet esprit de repentir et de prière. Parmi les officiels, un militaire regardait avec surprise son voisin qui ne savait pas comment cacher ses larmes. « Cette histoire est votre histoire, explique le compositeur, et cela m'interroge. Cette histoire est la mienne, et elle vient répondre à la vôtre. C'est notre histoire à tous. L'histoire d'Adam est celle de tous les enfants des hommes. Et c'est une si grande tragédie »

Un artiste tel qu’Arvo Pärt, fort d’une mission que nous ne pouvons que reconnaître, rejoint les cœurs plus que toute prédication. Il fait parvenir la grâce bien au delà des voûtes des églises ou du rayonnement des sacrements. Son art réveille le souvenir du Paradis et tourne doucement les âmes vers le Créateur. Et peu à peu, cette pluie légère de notes fait lever une supplication enfouie dans les sillons du monde.  

 

Bande annonce du documentaire produit par Accentus Music, La passion d’Adam (Août 2015), réalisé autour de la création de la performance du même nom par Robert Willson (Juillet 2015) : 

http://accentus.com/productions/adams-passion-a-world-premiere-performance

 

Découvrir Adam's Lament, dirigé en 2013 par Tõnu Kaljuste au Korner Hall (Toronto, Canada)

 


[1] le 11 septembre prochain.

[2] http://www.pagesorthodoxes.net/saints/silouane/silouane-introduction.htm

[3] Ainsi l’enseigne le disciple du saint, l’archimandrite Sophrony : « Les approches de la prière profonde sont étroitement liées à un profond repentir pour nos péchés. Lorsque l’amertume de cette coupe dépasse ce que nous pouvons supporter, la douleur et le violent dégoût de soi cessent soudain. D’une manière totalement inattendue, tout bascule grâce à l’irruption de l’amour de Dieu. Et le monde est oublié. Beaucoup nomment un tel phénomène « extase ». Je n’aime pas ce terme, car il est souvent associé à diverses déformations. Mais même si nous appelions autrement ce don de Dieu et le nommions « sortie de l’âme repentante vers Dieu », je devrais dire que jamais l’idée ne m’est venue de « cultiver » un tel état, c’est-à-dire de rechercher des moyens artificiels pour y parvenir. Cet état est toujours venu d’une manière totalement inattendue et chaque fois différente. La seule chose dont je me souvienne avec sûreté, c’est de mon inconsolable affliction causée par l’éloignement de Dieu ; cette souffrance était en quelque sorte étroitement unie à mon âme. Je me repentais amèrement de ma chute et, si mes forces physiques avaient suffi, mes lamentations n’auraient jamais cessé. » http://www.pagesorthodoxes.net/saints/silouane/sophrony-priere.htm  

[4] http://www.pagesorthodoxes.net/metanoia/silouane-lamentations.htm

 

 

 

 

 

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