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Warnken : Les enfants au tambour

Suite au décès de l'écrivain Günter Grass, Cristian Warnken, philosophe, poète et éditorialiste chilien évoquait le cri des enfants au tambour, révélateur du drame humain.  
 
Cristián Warnken (Photo : Claudio Cortés)
 

"L’écrivain allemand Günter Grass est mort, mais ses personnages et ses fantômes lui survivront. Sábato avançait cette expression : « l’écrivain et ses fantômes ». Grass, traversé, comme toute sa génération, par la vertigineuse et brutale histoire de l’Europe du XXème siècle, était un homme hanté par beaucoup de fantômes et de monstres. Monstres de la raison qu’avait brossés Goya, son peintre favori. Les monstres qui sortent du fond du puits de l’histoire au moment où on les attend le moins et qui peuvent tout transformer en ruine, en mort et en culpabilité. Combien de culpabilité a dû expier le peuple allemand durant des décennies que Grass a su convertir en littérature ! Culpabilité dont lui-même n’était pas indemne. A 17 ans, il fit partie d'une division militaire d’élite de la SS, emporté, comme beaucoup de jeunes allemands par l’euphorie d’une épopée manipulée. A-t-il attendu trop longtemps pour confesser cette erreur qui aurait entaché sa prestigieuse éthique, conquise par des décennies d’écriture ? Peut-être que oui. Il est vrai que Grass n’avait que 17 ans. Oui, il a manqué au courage de raconter sa vérité à temps, quoiqu’il lui en eut coûté. C’est cette cohérence qu’on attend d’un intellectuel après la grande crise morale du siècle des holocaustes et des goulags.

Mais que personne ne jette la première pierre. N’importe lequel d’entre nous peut franchir la mince frontière qui nous sépare de la complicité avec les crimes atroces, les génocides, les exterminations. Chacun de nous a quelque chose à nier ou à oublier.

J’ai vu des écrivains juifs lucides et sensibles, qui avaient vécu les horreurs des camps d’exterminations, nier la souffrance du peuple palestinien ; ou des intellectuels communistes chiliens, qui avaient souffert la persécution ou l’exil, fermer les yeux sur les violations des droits de l’homme à Cuba ; et de grands intellectuels de droites, défenseurs de la liberté en philosophie, ignorer les excès de la dictature militaire au Chili. Ces silences ou ces omissions ont été d’autant plus scandaleux que ceux qui s’en rendaient responsables avaient souffert dans leur propre chair la douleur et l’absurde. Et bien des fois, ceux qui auraient dû parler se sont tu, les témoins de leur temps, ceux qui n’auraient jamais dû se taire parce que leur vocation et leur métier était la parole. La parole n’est-elle pas un instrument efficace d’indignation chirurgicale pour les blessures et les fêlures de notre temps ? Or il est des fois où il ne suffit pas que cette parole ne soit qu’un témoignage, il est nécessaire qu’elle se convertisse en cri prophétique ou apocalyptique. Ainsi de Dostoïevski, de Soljenitsyne, de Camus, qui ont pris fait et cause pour l’humanité en des temps propices au silence et au mensonge. C’est non seulement le silence des intellectuels qui est ignoble, mais également celui des peuples qui préfèrent fermer les yeux et ne pas voir le côté obscur de ses dirigeants, parce qu’en quelque aspect, ils ont échangé leur liberté pour du pain.

Le personnage le plus inoubliable de toute l’œuvre de Grass est Oscar Matzerat, l’enfant qui, à trois ans, décide d’arrêter de grandir et de parler pour ne plus communiquer qu'au moyen de son tambour de fer-blanc. On a dit qu’Oscar Matzerat symbolisait le peuple allemand et son silence complice durant le nazisme. En réalité, nous avons tous été ou nous pouvons tous être – sans nous en rendre compte – des Oscar Matzerat, enfants muets devant l’horreur prochaine, bien qu’au final, nous éclations en un cri aigu qui pourrait rompre et briser tout ce qui nous entoure (miroirs, vitres, montres, etc.), comme en cette scène inoubliable du roman de Grass que Von Schlöndorff immortalisait au cinéma. Oscar Matzerat a aussi joué de son tambour de fer-blanc en Turquie alors qu’on exterminait les arméniens, en Syrie, en Irak, en Ukraine, dans tous les lieux de la planète où le silence fait alliance avec le mal. Ne nous laissons pas abuser : l’enfant au tambour n’a pas grandit et ne veut toujours pas grandir, et nous n’entendons toujours pas son cri, le cri qui fait sortir toute l’épouvante réprimée de notre temps. Parce que si cela arrivait, il se peut que le monde soit détruit en une seconde. Et tout cela se passe lorsque l’horreur dépasse la parole et qu’il ne reste plus qu’à crier ou pleurer."

Cristián Warnken, Los niños del tambor de hojalata, El mercurio, 30/04/2015

Traduction Denis Cardinaux

 

 

 

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2 Commentaires

  1. DC

    Chère Marie-Claude, merci pour votre attention. C'est un plaisir de vous retrouver dans les commentaires. N'hésitez pas à taper Warnken dans le moteur de recherche du blog, nous avons publié déjà quelques articles de lui. J'ai eu l'occasion de le rencontrer au Chili plusieurs fois. Beaucoup de ses interventions sont des perles.