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Russie vs Occident : la guerre « glacée »

Fort de ses origines grecques et de son amour pour l’Allemagne, Dimitrios Kisoudis analyse la guerre « glacée » entre l’Occident et l’Orient dont l’Europe est le théâtre. Dans son livre, Le fondement d’or de L’Eurasie (Goldgrund Eurasien, 2015), il soulève plusieurs points critiques qui pourront éclairer en partie ce qui se joue dans la réunion de l'OTAN des 24 et 25 juin.

Dimitrios Kisoudis. Photo : manuscriptum.de

La situation a changé des deux côtés

C’est une évidence. Il ne s’agit plus de la guerre froide telle que nous l’avons connue. La situation a changé des deux côtés. Pour Kisoudis, l’opposition est-ouest se fait désormais autour des monnaies et des ressources énergétiques.

Tout en demeurant un état totalitaire, la Russie actuelle n’est plus socialiste mais libérale. Quant à l’Ouest, il n’est plus « libre» depuis longtemps. Cependant, on assiste toujours au combat de deux empires : d’un côté, l’Eurasie, de plus en plus orthodoxe, fondant son identité sur la tradition, de l’autre, l’Atlantique, héritier de l’empire britannique. Selon l’auteur, le rôle de l’Europe – et particulièrement celui de l’Allemagne – aurait dû être de rester neutre entre ces deux blocs. Mais l’Europe est pour l’Amérique la porte de l’Orient, constituant ainsi un front incontournable.

Dans ce contexte, l’Occident enfermerait volontiers Poutine dans le rôle de l’agent russe. Son discours à la conférence de sécurité de Munich en 2007 a été perçu par les médias comme une déclaration de guerre alors qu’il mettait simplement en garde contre la tentation d’un monde unipolaire. Il y soulignait l’importance de la tradition et de la religion et l’erreur de considérer le multiculturalisme comme le modèle unique sans considérer sa dimension artificielle. En effet, pour l’auteur, après avoir été le lieu de la plus grande diversité culturelle et traditionnelle l’Europe est dans une phase de nivèlement. Portant le nom de tolérance, le melting pot des Etats-Unis est devenu l’idéologie étatique européenne.

Un conflit entre tradition et post-modernisme 

« Aux provocations idéologiques, il n’y a que des réponses idéologiques », affirme Kisoudis.  Il s’agit en fait d’« un conflit entre tradition et post-modernisme » analyse-t-il. 

L’Allemagne se trouve au centre de cette rivalité. La division de ses partis politiques en est un signe. Les libéraux radicaux voient à l’Ouest la possibilité de justifier et de défendre, même avec une certaine violence, le contenu de leurs opinions (antiracisme, liberté sexuelle, style de vie cosmopolite…). Les libéraux modérés, qui considèrent la propriété privée comme un droit de nature et comme la base de toute action, ont tendance, histoire oblige, à associer l’interventionnisme au bloc de l’est. En opposition, le parti conservateur se tourne plus volontiers vers la Russie en qui il voit un regain du respect pour les traditions.

Le post-modernisme occidental

Le post-modernisme est marqué par l’importance du discours. Ce n’est plus la réalité qui dicte le discours, mais le discours et la pensée qui régissent la connaissance.

Il prend l’exemple de la théorie du Genre. Les mots vont être utilisés pour définir la réalité. Les concepts d’homme et de femme, dépendants de la pensée plus que d’une réalité biologique, peuvent être modifiés. Ils sont le plus souvent noyés sous une série de concepts comme « bisexuel », « lesbienne » ou « homosexuel », qui se rattachent à des sentiments plus qu’à une différence biologique entre l’homme et la femme. Ainsi, certains mots sont chargés d’un contenu affectif qui détermine la réalité. C’est alors qu’une simple phrase comme « ce sont les nazis qui ont introduit la division des sexes », dans l’interview  d’un docteur es sciences sociales couronné de nombreux prix permet de discréditer sans autre forme de procès ceux qui prétendraient qu’il y a bien une distinction. Ce qui est le cas des russes qui refusent le mariage homosexuel.

Paradoxalement, l’occident libéral se laisse donc imprégner par une culture contraire au libéralisme : la formation d’une pensée commune devient la règle de l’intelligence et de l’action. On y assiste également à une destruction de la frontière privé/public qui nous était pourtant si chère. Un fait significatif de cette perte : le quota obligatoire de femmes dans les affaires publiques.

Une église orthodoxe se reflétant dans un building (source).

Les conséquences financières

Le post-modernisme actuel, c’est-à-dire le fait « d’opérer avec des signes qui ne sont plus signes d’aucune réalité, qui sont  "sans valeur" » atteint son point déterminant dans notre gestion financière, nous dit l’auteur. En effet, dans le libéralisme, chaque reçu de banque correspondait à une réalité en or. La forme avait un contenu. Une réalité bien concrète sous-tendait les échanges. Aujourd’hui tout échange en occident est lié au dollar. Mais « l’or ne pouvait pas être multiplié comme du bétail (…) alors que le dollars se multiplie plus vite que les lapins ! » Kisoudis, en reprenant Roland Baader, définit alors nos états occidentaux comme « un socialisme de l’argent ». Il qualifie donc le conflit actuel « d’opposition entre libéralisme autoritaire et socialisme de l’argent ».

Une Europe divisée

Voici donc comment se caractérise cette guerre « glacée ». D’une part une guerre froide autour des monnaies et des banques, d’autre part une guerre chaude, qui se transforme très vite en conflits armés, autour des ressources énergétiques.

Ainsi, en Ukraine, l’Europe a joué, plus ou moins malgré elle, le rôle de partenaire junior des Etats-Unis qui se battaient clairement à cause des ressources énergétiques tout en prétendant que l’occident n’avait eu aucun rôle dans la division du pays.

Les désirs de partenariat avec l’Eurasie, partagés par de nombreux pays européens, sont soumis à une pression des Etats-Unis qui veulent que l’Europe soit indépendante du gaz russe sous prétexte que la Russie pourrait abuser du pouvoir qu’elle gagnerait ainsi sur l’Europe. Dans ce contexte, la logique actuelle est de laisser à d’autres prendre les risques dont nous portons la responsabilité. C’est bien, d’ailleurs, exactement ce qui se passe dans la série de non décisions à propos de la Grèce.

Depuis que l’occident est marqué par le post-modernisme et qu’il a perdu le lien avec la réalité, depuis que la monnaie n’est plus liée à l’or, l’occident sépare de plus en plus ce qui allait de pair : le genre biologique et le genre culturel, la responsabilité et le risque…

Par ailleurs, l’occident est en train de « vendre sa tradition ». Alors que l’orient, qu’il s’agisse de la Russie ou de la Chine, renforce la sienne. L’Europe est donc le théâtre d’une division interne entre ceux qui font le rapprochement de fait avec l’ouest et ceux qui désirent se rapprocher de l’est.

Pendant ce temps, la Russie s’ouvre de plus en plus à l’est, notamment en renforçant les échanges énergétiques avec la Chine. Ce qui provoque une perte de l’hégémonie du pétrodollar.

Le fond d’or

Kisoudis termine en reprenant l’image des icônes russes, dont le fond est toujours en or. C’est cette base qui assure la pérennité de l’icône. Selon lui, les finances devraient suivre ce principe.

« L’histoire est faite de plusieurs couches. Et le fond, l’arrière-fond et l’avant fond sont plus importants que la surface et ce qui recouvre. Un pays n’est pas en mauvais état quand une cicatrice traverse son histoire. L’histoire est un terrain très vaste. Un pays est en mauvais état quand il perd sa base et que sa diversité devient simplification.

L’Allemagne n’est pas en ordre, ce n’est pas la faute du libéralisme. (…) La faute en est à l’idéologie post-moderne, un produit dérivé de la philosophie occidentale, qui rejaillit sur l’Europe, commandité par quelques groupes intéressés qui la travaillent depuis les Etats-Unis.

Mais les idéologies ne peuvent pas être combattues par le simple bon sens. Aussi longtemps que l’histoire est là, les idées combattent les idées. Et l’ordre des siècles passés n’est conservé que dans un esprit vivant. » C’est cet esprit vivant dont nous sommes maintenant  responsables pour comprendre l’histoire et choisir ce qui formera l’avenir de nos nations. 

Source: Dimitrios Kisoudis: „Goldgrund Eurasien“. Der neue Kalte Krieg und das Dritte Rom. Edition Sonderwege, Manuscriptum Verlag (Waltrop und Leipzig 2015), 120 p., 14 €. Manuscriptum.de

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5 Commentaires

  1. Jean C

    Ce n'est que le 24 mars 2014 que l'accord d'association avec l'Europe est signé sous Porochenko. Autrement dit, lorsque l'OTAN fait dire aux médias hier qu'il n'attaque pas la Russie mais répond à un acte d'agression contre l'Union Européenne, il fait un anachronisme. L'Otan et les médias utilisent d'ailleurs des expressions tout aussi anachroniques : "nous ne faisons que répondons à l'agression de l'est d'où on entend des bruits de bottes". Merci les journaux, l'otan et les USA de nous avertir si gentiment, de ces nuisances sonores, mais les ogives nucléaires ne nous laisseront pas le temps de rien entendre.  De fait, Ursula von der Leyen, ministre allemande de la défense, vient de répondre à ceux qui se demandaient s'il s'agissait d'une nouvelle guerre froide. Elle affirme, très calme, didactique, même : « tout est imbriqué d’une telle façon qu’il ne peut y avoir de retour à la guerre froide ». Puisqu'il ne peut s'agir d'une guerre froide, il faut convenir que nous nous dirigeons sans ambiguité vers la guerre chaude. Raison ? La métalurgie ukrainnienne et le Gaz Russe, le Pétrole irakien (que les USA ont saisi à la France lors de la guerre de 2003, cette grande épopée humanitaire), etc. la liste est longue. L'Europe n'a que peu de marge de manoeuvre puisqu'elle dépend du dollars plus que de réserves réelles. Analyse de l'auteur confirmée.  AInsi, madame la ministre allemande vient de dévoiler l'intention diplomatique, mais non moins officielle de l'Allemagne, c'est à dire, de Europe, c'est à dire, de l'OTAN, c'est à dire, des USA, de rentrer dans une guerre ouverte avec la Russie. Mais comme pour la Grèce, tout est fait pour qu'on accuse l'autre d'avoir tiré le premier. 

  2. Vincent

    il est clair qu'on entre ici dans un grand jeu de dupes. Le drame c'est qu'en matière de politique internationale, les USA (démocrates comme républicains) sont de vrais apprentis sorciers qui ne semblent jamais apprendre de leurs propres expériences. Ils veulent prendre la main et décider de faire tomber tel gouvernement, se lever tel autre, etc… ils font cela depuis le début du XXème siècle et il n'y a jamais eu autant de guerre. Cf. le plan en 18 points de Wilson (fin de la grande guerre), Yalta, le Bangladesh (Nixon), le Vietnam (qu'ils ont repris à la France en la traitant d'incapable dans sa lutte contre le communisme…), les guerres du Golfe… à chaque intervention américaine, ils semble que les régions concernées sont condamnées à des décennies de malédiction pour s'en remettre…

    Concernant la situation ukrainienne et la vision de Poutine chez nous, malgré le matraquage des médias et le travail d'isolement de Poutine par le G8-moins-un, le vent a l'air de tourner quelque peu dans l'opinion. Tout au moins y a-t-il quelques risées favorables sur la surface… cf. cet article d'Atlantico qui donne l'avis surprenant d'un grand thuriféraire des institutions européennes: Valéry Giscard d'Estaing. Le vieux crabe n'a pas encore le cerveau ramolli… Allez lire, cela vaut le coup: http://www.atlantico.fr/decryptage/apres-visite-poutine-giscard-prend-tout-monde-contrepied-roland-hureaux-2204611.html?yahoo=1

     

  3. Thibault

    On se demande bien ce qui pourrait nous faire sortir de la post-modernité??? L'irréalité idéologique est à ce point érigée en super-vérité que rien ne semble pouvoir s'y opposer… RIEN, c'est comme une poussée irrésistible qui se nourrit elle-même de ses erreurs et de ses mensonges dans une assomption vertigineuse d'opposition systématique absolument irrationelle à toute forme de vérité… je ne pense pas que les USA en soit les auteurs, le mal est infiniment plus profond, les USA, l'OTAN, l'ONU et ses programmes destructeurs, le socialisme, le libéralisme, les hommes politiques minables, les financiers sans scrupules… tout cela et bien plus, participe sans le vouloir à cette aspiration dans l'abime ténébreux de l'humanité actuelle.  

  4. Hans

    Si les USA ont organisé un coup d'état en Ukraine, (comme ils l'ont fait en Irak, en Syrie, en Lybie ou en Egypte) c'est pour rester maître du marché de l'énergie pétrolière et détruire les alliés russes qu'étaient l'Ukraine (président légitimement élu) et la Syrie. En opposant Russes et Européens, les USA sont les grands vainqueurs. Poutine est l'ennemi public numéro un car il est le seul qui refuse d'être le vassal des américains. Les analyses du dr Ganzer sont à ce titre des plus intéressantes : https://www.youtube.com/watch?v=VhqHf2FzhO4