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Churchill, un homme dans l’adversité (1)

En ce 75ème anniversaire du début de la grande bataille d’Angleterre dont la victoire marqua le premier coup d’arrêt à l’expansion d’Hitler en Europe, il peut être utile de revenir sur la personnalité d’un homme dont la devise aurait pu être « se omnes ego non » (« si tous tombent moi non »). Incontestablement Churchill rentre dans la catégorie des hommes à qui l’épreuve et l’adversité semblent leur permettre de révéler tout leur talent et  donner ainsi le meilleur d’eux-mêmes.  

Un homme pressé

L’histoire de Churchill restera pour tous celle d’un homme exceptionnellement doué, sauf peut-être pour son père qui continuera jusqu’à sa mort à le prendre pour un raté[1]. Sorti de Sandhurst, la prestigieuse école de cavalerie, le jeune Winston se distinguera non seulement pour ses audaces au polo (qui feront tant de fois gagner son équipe en Inde) mais aussi pour son courage à la guerre, qu’elle soit celle contre les Boers (en 1899, où il est fait prisonnier et s’échappe), celle des révoltes dans le nord de l’Inde (1896-1899) ou contre l’armée du Mahdi au Soudan en 1898. On le retrouve même prêter main forte à l’armée espagnole à Cuba pendant ses « vacances » (1895).  

Partout il sera connu pour son courage et ce que le vocabulaire militaire reconnaît comme qualité suprême, pour son « total mépris du danger ». C’est d’ailleurs un miracle s’il réchappe à chaque fois sans une égratignure des multiples situations périlleuses où il s’expose[2]. On le retrouve à Anvers en 1914, alors premier Lord de l’Amirauté, galvanisant les défenseurs contre les armées du Kaiser et refusant de s’aplatir lorsque tombent les obus. Et même sur le front de la Somme en 1916, dans les tranchées, en première ligne, redevenu simple colonel après avoir été évincé du pouvoir lorsque son parti perd les élections et qu’il se retrouve sans portefeuille.

Churchill ne supporte par l’inactivité et est prêt à tous les emplois pourvu qu’il puisse se donner. Député à 25 ans, ministre de l’intérieur dix ans plus tard, ministre de la Marine à 36 ans, Chancelier de l’échiquier de 1925 à 1929. C’est un homme pressé et qui a répété à l’envi au début de sa carrière qu’il serait un jour « premier ministre »[3]. Sans pour autant faire un seul plan de carrière, il semble n’exister que pour ce que les grecs appelaient noblement « la chose publique ». Son parcours politique est une succession de responsabilités et d’éviction, il est aimé comme détesté. Là où tous louvoient il n’hésite pas à rester pleinement lui-même et fidèle à ses principes.

Il trouve d’ailleurs injuste le traitement réservé à l’Allemagne après la première guerre mondiale et se refuse à crier « l’Allemagne paiera ! ». Pour lui dans la victoire il faut être magnanime avec le perdant et ne surtout pas l’humilier. Déjà, lors de la guerre des Boers en 1900, il défendra ce principe contre les partisans d’une répression sanglante et exemplaire de la révolte des fermiers sud-africains. Il répètera ce grand principe d’action au début de ses mémoires : « dans la guerre : résolution. Dans la défaite : intransigeance. Dans la victoire : magnanimité. Dans la paix : bonne volonté ».

« Madame, chère madame, ne tremblez-vous pas pour vos enfants ? »

Dès 1925 Churchill a lu Mein Kampf. Il a noté qu’était écrit noir sur blanc le désir d’Hitler d’effacer le traité de Versailles, de conquérir un espace vital (« Lebensraum ») à l’est ainsi que la haine mortelle à l’égard des juifs.

En 1932, lors d’une visite en Allemagne, il percevra dans ce pays « une profonde atmosphère hitlérienne ». A son retour, lors d’un discours public à Londres il dira de façon prophétique : « Tous ces groupes de jeunes allemands vigoureux qui parcourent les rues et les routes d’Allemagne, animés du désir de sa sacrifier pour la mère Patrie (…) veulent des armes, et lorsqu’ils auront ces armes, croyez moi, ils exigeront qu’on leur restitue les territoires et les colonies qu’ils ont perdus, et cela ne manquera pas de faire trembler jusque dans leur fondations – et même d’anéantir  tous les pays dont j’ai parlé…et même quelques autres pays dont je n’ai pas parlé[4]»

Pourtant, au cours des années trente il se trouve presque au bord de la retraite. Son parti Tory, dans l’opposition comme aux affaires, ne fait pas appel à lui. C’est que « le lion » dérange et semble avoir une vision d’avance que ne lui pardonnent pas même ses amis politiques. L’heure n’est pas « à l’accumulation des armements » (Clement Attlee, du parti travailliste). Sir Winston Churchill, lui, voit le danger nazi et répètera sans se lasser que seule la force est ce qui permet de ne pas céder au chantage et à l’oppression. Pour cela la Grande Bretagne doit arrêter Hitler dès le début et réarmer sans délais.

En 1936 à une femme qui ne voyait pas le danger de l’agression de l’Italie fasciste en Ethiopie il répondra : « Qui peut dire ce qui se passera dans un an, ou deux, ou trois ? Avec l’Allemagne qui réarme à une allure vertigineuse, l’Angleterre perdue dans ses rêves pacifistes, la France corrompue et déchirée par la dissension, l’Amérique lointaine et indifférente, madame chère Madame, ne tremblez-vous pas pour vos enfants ?[5] » 

Un homme qui prêche dans le désert

Après trois années au pouvoir, Hitler, qui a rétabli la conscription, réussit le coup de force d’occuper de nouveau militairement la Rhénanie en flagrante violation du Traité de Versailles et de Locarno. Churchill note dans ses Mémoires :

« Jusqu’au milieu de 1936, la politique d’agression et de violation des traités menée par Hitler avait reposé, non pas sur la puissance de l’Allemagne, mais sur la désunion et la pusillanimité de la France et de l’Angleterre, ainsi que sur l’isolationnisme des Etats-Unis. Toutes ses premières initiatives avaient été des coups de dés, lors desquels il savait ne pouvoir affronter aucune opposition sérieuse. La réoccupation de la Rhénanie, avec sa fortification ultérieure, fut la plus audacieuse de ses relances. Elle avait brillement réussi, car ses adversaires étaient trop irrésolus pour le forcer à abattre ses cartes.

Mais lors du coup suivant[6], en 1938, Hitler n’avait plus à bluffer ; sa nouvelle agression s’appuyait sur une force réelle et sans doute supérieure. Lorsque les gouvernements français et anglais se rendirent compte de la terrible transformation qui s’était opérée, il était trop tard [7]».

Il réussit néanmoins à provoquer un débat aux Communes en novembre 1936 sur l’urgence du réarmement et fustige l’indécision du gouvernement :  

« Tout le monde voit bien ce qui se passe : le gouvernement n’arrive pas à se décider, ou alors il ne peut amener le premier ministre à se décider. Le voilà donc qui poursuit sa démarche singulière, décidé seulement à être indécis, résolu à l’irrésolution, solidement partisan de la fluidité, puissamment ancré dans son impuissance [8]».

Dans ses Mémoires il note un des motifs du refus de débattre des dangers du réarmement allemand : « Je cherchais par différents moyens à mettre en avant l’état comparatif des armements anglais et allemands. Je demandai un débat en séance secrète, il me fut refusé : « cela effraierait les gens sans raison » me répondit-on [9]».

Le courage d’être seul

Ses paroles dérangent, l’heure est aux discours sur le désarmement, à l’apaisement. Il ne faut pas offenser « monsieur Hitler ». La société est encore traumatisée par les morts de la première guerre mondiale et ne veut pas d’une nouvelle tragédie. A ce moment Winston Churchill n’est populaire ni parmi la population ni parmi ses pairs au parlement. Peu le soutiennent et ses diatribes aux Communes sont toujours redoutées. Empêcheur de tourner en rond il est accusé de vouloir la guerre, et pis, de la provoquer. Ce qu’il ne peut supporter c’est que ce gouvernement soit animé par la peur, que cela soit la peur qui guide ses actes et non l’intérêt supérieur du pays.

Pour lui la situation est simple : il s’agit de savoir montrer sa force et sa résolution afin justement de ne pas avoir à en user.

En 1938, en pleine crise tchécoslovaque, il prédit que le chancelier du Reich  ne va pas s’arrêter là et déjà il voit la guerre. Après les accords de Munich de septembre 1938 où les puissances occidentales lâchent les tchèques, le peuple britannique accueille Neville Chamberlain en triomphateur de la cause de la paix[10] alors que Churchill ne voit là qu’une reculade humiliante.

« Je me souviens fort bien que quand je déclarai « nous avons essuyé une défaite complète et sans mélange » la tempête de protestations qui se déchaîna me contraignit à m’arrêter un instant avant de poursuivre mon intervention [11]». 

Plus tard il dira de manière plus lyrique : « c’est ainsi que la malveillance des méchants se renforça de la faiblesse des vertueux ».

L’aveuglement du gouvernement de Neville Chamberlain sera même noté par les Italiens après une rencontre officielle des deux gouvernements en début 1939. Churchill dans ses mémoires se sert de leur analyse pour montrer les conséquences désastreuses et le mépris qu’engendrent l’esprit de reculade et de faiblesse : «On ne peut s’empêcher de rougir en lisant dans le journal de Ciano[12] les remarques qu’échangèrent en coulisse les Italiens sur notre pays et ses représentants (…) Que nous sommes éloignés de ces gens ! Un autre monde. Le Duce et moi en parlions après le dîner. Ces hommes n’ont plus, disait-il, l’étoffe de Francis Drake et autres aventuriers magnifiques qui créèrent l’Empire. Ceux-ci sont les descendants fatigués d’une longue lignée de générations riches » « les anglais, note également Ciano, ne veulent pas se battre ».

Ce gouvernement de Neville Chamberlain sera cependant celui qui notifiera à l’Allemagne la déclaration de guerre britannique le 3 septembre 1939 après l’agression de la Pologne. A ce moment Winston Churchill se rangera derrière le cabinet de guerre et recevra de nouveau à 64 ans, le portefeuille de la Marine. Mais il faudra atteindre la chute du gouvernement Chamberlain en mai 1940 pour que cet homme puisse donner la pleine mesure de lui-même. 

(A suivre…)

Source : François Kersaudy, Winston Chuchill, Editions Tallandier (2009)
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Notes : 


[1] Lorsqu’on lui demanda s’il aimait son père il répondra : « comment l’aurais-je pu ? Il me traitait comme un idiot ; il aboyait dès que je lui posais une question. Je dois tout à ma mère, rien à mon père »  in « Winston Churchill » de François Kersaudy, édition Tallandier, page 48.

[2] François Kersaudy raconte comment le jeune Winston sauva un convoi pris en embuscade : « A Cuba les insurgés tiraient trop haut ; en Inde les fusils des Mamund étaient peu précis ; à Omdurman, les derviches étaient peut être trop choqués par la charge des lanciers pour viser juste…Mais ici au Natal, les Boers sont des tireurs d’élite parfaitement armés, ils ont tout leur temps, ils sont à couvert, à proximité immédiate du train et appuyés par trois pièces d’artillerie et un canon mitrailleur ; pendant 70 minutes, ils prendront pour cible principale le jeune homme roux qui donne des ordres et se démène, entièrement à découvert…Lorsque pour finir , la locomotive et son tender, couverts de blessés, parviennent à leur échapper, ce jeune homme-là n’a toujours pas une estafilade ! Des années plus tard, les combattants des deux bords, évoquant cet épisode, en resteront stupéfaits » in « Winston Churchill » de François Kersaudy, édition Tallandier, page 83. 

[3] Au correspondant du Manchester Guardian, J.B. Atkins il confie en 1899 : « le pire de tout c’est que mes perspectives de vie ne sont pas bonnes. Mon père est mort trop jeune. Il faut que j’accomplisse tout ce que je peux avant l’âge de 40 ans (…) Souvenez vous de ce que je vais vous dire : avant d’en avoir fini, je serai premier ministre d’Angleterre ». Ibidem p. 81. 

[4] Discours à Hansard le 23 novembre 1932.

[5] W. Manchester, « Winston Churchill », vol. II, p.163 in « Mémoires de guerre 1919-1941 » de F. Kersaudy. 

[6] L’Anschluss, l’occupation de l’Autriche et son annexion au Grand Reich en février 1938. 

[7] Mémoires de guerre 1919-1941, édition Tallandier,  p.115.

[8] Débat parlementaire sur la défense nationale les 11 et 12 novembre 1936.

[9] Mémoire de Guerre 1919-1941, édition Tallandier, page 119.

[10] Neville Chamberlain avait publiquement dit à son retour de Munich : « je crois que c’est la paix pour notre époque ».

[11] Mémoires de Guerre 1919-1941, édition Tallandier,  p.161.

[12] Le comte Ciano, gendre de Mussolini, était aussi son ministre des affaires étrangères. La visite de Lord Halifax, son équivalent anglais, a eu lieu en Italie le 11 janvier 1939.

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2 Commentaires

  1. F. Cornelius

    A Neville Chamberlain qui rentrait de Munich après avoir lâché la Tchécoslovaquie, Winston Churchill avait justement prophétisé: "vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur, vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre".