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Nagasaki : de la tourmente à l’espérance

Le 9 août 1945, trois jours après Hiroshima, tombait la bombe « Fat Man » sur Nagasaki. Etonnamment, dans le regard de Takashi Nagaï, l'horreur laisse place à l'espérance. 

Les évènements

On a cru longtemps que c’était par une ironie du sort que les conditions météorologiques détournèrent le Bockstar de son premier objectif, la ville de Kokura. Mais le 29 juillet 2014, un ancien ouvrier de la ville, Satoru Miyashiro, alors âgé de 16 ans, raconta qu’il avait fait brûler les réservoirs de goudron sur ordre de son chef pour protéger la ville contre les raids annoncés le matin à la radio (source). Quoiqu’il en soit, après trois survols de la ville, le major Charles Sweeney opte pour l’objectif secondaire : le port de Nagasaki.

La bombe explosera à 11h02, à environ 500 mètres au dessus du sol. Plus puissante que celle d’Hiroshima, ses effets dévastateurs seront pourtant limités par les collines, comme celle qui qui protégea Mugenzai no Sono, le Jardin de l’Immaculée, petit couvent fondé en 1931 par saint Maximilien Kolbe. 

Mais l’hypocentre n’était autre que le quartier d’Urakami, majoritairement catholique, où se dressait la cathédrale Sainte Marie, lieu de culte chrétien le plus important du Japon. C’était dans ce district que, 70 ans plus tôt, en 1865, le RP Bernard Petitjean découvrit la communauté catholique japonaise qui avait gardé la foi en secret en dépit de terribles persécutions consécutives au départ forcé des jésuites en 1587 (voir sur TdC : Qui étaient  les « chrétiens cachés » du Japon). 

Urakami, la victime choisie

Le 23 novembre 1945, une messe de requiem est célébrée sur le lieu. Le docteur Takashi Nagaï s’adresse à la population par ces paroles prophétiques : « Le 9 août 1945, à dix heures et demie du matin, le suprême conseil de guerre se réunit au Quartier Général Impérial pour savoir s’il fallait capituler ou non. Ce fut donc au moment même de cette décision pour la paix ou pour la continuation de la guerre qu’explosa la bombe atomique, à 11 heures 2 minutes, sur notre quartier d’Urakami. En un instant, 8000 chrétiens furent rappelés à Dieu, et notre cathédrale disparut dans les flammes. Le 15 août, l'Édit impérial mit fin aux combats, et une première lueur de paix recommença à briller sur le monde. Or ce jour-là, l'Église fêtait l'Assomption de la Vierge Marie, à laquelle était dédiée notre Cathédrale. Cette coïncidence n'était-elle pas due à l'œuvre délicate de la volonté de Dieu ? Nous avons entendu dire que cette seconde bombe atomique, après Hiroshima, était destinée à une autre ville. Des nuages épais rendirent cette cible impossible, si bien que l'équipage américain changea de plan au dernier moment, et se dirigea vers sa cible secondaire: Nagasaki. L'objectif devait être le nord des fabriques de munitions, mais le vent fit dériver la bombe au-dessus de la Cathédrale. Ainsi nous savons que la Cathédrale n'a pas été visée par les pilotes américains. Mais c'est la Providence de Dieu qui choisit Urakami. »

Messe de Requiem le 23 novembre 1945 devant la cathédrale

Peu avant sa conversion du 24 décembre 1932, Le docteur Takashi fut impressionné d'apprendre qu'en 1895, à l'occasion de l'autorisation du culte au Japon, la cathédrale avait été entièrement financée par les pauvres : pêcheurs et paysans chrétiens. Il continue son discours ainsi : « N'y aurait-il pas un rapport mystérieux entre la cessation de la guerre et la destruction d'Urakami ? Urakami ne serait-elle pas la victime choisie, l'holocauste offert sur l'autel du sacrifice en expiation pour tous les péchés de cette deuxième guerre mondiale ? (…) Pourquoi ne sommes-nous pas morts ce jour-là ? Pourquoi devons-nous continuer une existence de souffrance ? Maintenant nous voyons l'énormité de nos fautes et nous comprenons que si nous restons aujourd'hui en vie, c'est que nous avons encore un long chemin à parcourir pour devenir à notre tour une offrande digne. Les réparations imposées par la déclaration de Potsdam sont un fardeau lourd de douleur et de souffrance. Pourtant cette charge débouche sur l'espoir de voir sous peu un monde nouveau et purifié. Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés. C'est fidèlement et jusqu'au bout que nous monterons ce chemin semé de douleurs. En le suivant, affamés, assoiffés, méprisés, fouettés, nous savons que nous sommes aidés par Celui qui jusqu'au sommet du Calvaire a porté sa Croix : Jésus-Christ. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris, que soit béni le nom du Seigneur. Soyons reconnaissants que Nagasaki ait été choisie pour ce sacrifice par lequel paix et liberté ont été rendues au monde. Que les âmes de tous nos défunts reposent en paix dans l'amour de Dieu. »

Midori avait un chapelet à la main

Deux mois avant les évènements, le docteur Takashi Nagaï se découvre une leucémie, contractée à force de prodiguer des radiographies à ses patients. On ne lui donnait pas trois ans à vivre. 

Le jour de l’explosion, il se trouvait à l’université de médecine située à 700 mètres de l’hypocentre. Dans la tourmente infernale, l’hôpital est subitement envahi par de nombreux blessés, mais il faudra les évacuer dans l'épouvante car l’incendie fait rage. Le médecin se dépense sans compter. C’est seulement le 11 qu’il pourra partir à la recherche de Midori, son épouse. Dans les ruines de sa maison, il retrouve son corps calciné. Agenouillé, en larmes, il aperçoit quelque chose briller dans les cendres de sa main : son chapelet. Il écrira dans Les cloches de Nagasaki : « Mon Dieu, je vous remercie de lui avoir permis de mourir en priant. Marie, mère des douleurs, merci de l'avoir accompagnée à l'heure de la mort. Jésus, tu as porté la lourde croix jusqu'à y être crucifié. Maintenant, tu viens de répandre une lumière de paix sur le mystère de la souffrance et de la mort, celle de Midori et la mienne. Étrange destinée : j'avais tant cru que ce serait Midori qui me conduirait au tombeau. Maintenant ses pauvres restes reposent dans mes bras. Sa voix semble murmurer : pardonne, pardonne ». 

Quelques jours plus tard, en septembre, son état s’étant aggravé à cause des radiations, il est à l’article de la mort. Mais il obtient sa guérison par l’intercession de Maximilien Kolbe. Entouré de ses deux enfants rescapés, il vivra dans la prière et la contemplation jusqu'au 1er mai 1951. Peu avant sa mort, il avait dit : « Les mots que je veux laisser à mes enfants commencent par ceux-ci : "aimez les autres comme vous vous aimez vous-mêmes". Je voudrais également finir avec cette maxime, et finalement tout serait exprimé par elle. »

Takashi Nagaï en compagnie de ses enfants Makoto et Kayano

Connu en occident pour son livre Les cloches de Nagasaki (1954), et pour la célèbre biographie, Requiem pour Nagasaki, par Paul Glynn, Takashi Nagaï marquera profondément les consciences au Japon. En 1985, à la suite des cérémonies commémoratives, un témoin occulaire affirmera : « À Hiroshima, il y a de l'amertume, du bruit, c'est très politique… Le symbole pourrait en être un poing serré de colère. À Nagasaki, il y a de la tristesse, mais aussi le calme, la réflexion, il n'y a pas de politique, on prie. On n'y blâme pas les États-Unis, mais on y pleure plutôt le péché de la guerre et, plus particulièrement, de la guerre nucléaire. Le symbole : des mains jointes pour prier. » (sources)

 

Photos : En Juin 1949, une grand messe pontificale est célébrée sur les ruines de la cathédrale Sainte-Marie d’Urakami, à l’occasion des 400 ans de la venue de Saint François-Xavier (1549) et de la fondation de la première communauté chrétienne (sources)

 

(A voir : le Point-Cœur saint Maximilien Kolbe, Sendai, près de Fukushima). 

 

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