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L’héritage de Soljénitsyne : la mission prophétique de l’écrivain

Le 3 août dernier, nous fêtions le septième anniversaire de la mort d’Alexandre Issaïevitch Soljénitsyne, le célèbre écrivain russe, prix Nobel de littérature (1970), auteur d’une œuvre incomparable.

En présentant le ministre Pierre Stolypine, dans le premier tome de son immense fresque La Roue Rouge, Soljénitsyne explique que la vie de chacun d’entre nous est toute entière contenue en germe dans les premières années de l’existence. « Le nœud essentiel de notre vie, ce qui lui donnera, si nous devons l’utiliser à poursuivre un but, son sens et son centre, se forme dès notre plus jeune âge, de manière parfois inconsciente, mais toujours précise et juste. Et la suite ne tient pas seulement à notre volonté : on dirait que les circonstances elles-mêmes se conjuguent pour nourrir et développer ce noyau. »[1] Chez Stolypine, ce nœud fut le souci, très tôt venu, pour le paysan et la terre russe. Chez Alexandre Issaïevitch, ce fut sa non moins précoce mission d’écrivain. 

Alors qu’il accède à la notoriété mondiale par des œuvres nées dans l’enfer des goulags et de la répression soviétique, il incarne aux yeux de tous l’image du dissident, du lutteur indomptable, de l’antisystème par excellence. A l’Est, mais aussi à l’Ouest, il semble en effet avoir passé tellement de temps à dénoncer les régimes politiques iniques, et à combattre leur influence néfaste, qu’on en oublie trop souvent ce qui fut sa première et plus déterminante passion : la littérature et la langue russe.

Mystérieux appel et mystérieuse formation

Orphelin de père avant la naissance, Soljénitsyne vit une grande partie de son enfance chez ses grands parents maternels. A l’âge de dix ans seulement, il lit Guerre et Paix de Tolstoï, comprend qu’il écrira lui aussi une œuvre d’envergure, et que cette œuvre sera consacrée à la révolution russe. A dix-huit ans en effet, en 1936, suite à une révélation quasi mystique, le 18 novembre exactement, il commence à réunir les documents pour le premier tome de cet ouvrage. Il écrit déjà les premiers chapitres de ce qui deviendra Août quatorze en 1971. Il entre alors à l’université des sciences de Rostov-sur-le-Don, devient professeur de mathématique et se marie.

Les années avant la guerre sont des années studieuses pour le couple. En plus de son travail scientifique, Alexandre Issaïevitch est inscrit à des cours par correspondance de philologie, de latin et d’anglais. Il est déjà tout entier consacré à son œuvre.

Les années de guerre sont intenses. Plusieurs fois décoré, et récompensé par de belles promotions, il n’en continue pas moins de nourrir sa secrète passion. Confronté à l’idéologie stalinienne qu’il réprouve (sans rejeter encore le marxisme-léninisme), il perçoit que sa vocation littéraire d’après la guerre sera marquée par ses choix politiques, avec tous les risques que cela comporte.

La correspondance échangée sans prudence avec un de ses amis provoque son arrestation et ouvre cette période de sa vie que tout le monde connaît. Après huit années de prison et de camp, il est exilé à vie à Kok-Térek, au Kazakhstan. Il devient alors professeur de mathématique le jour et écrivain en secret la nuit. A vrai dire, même dans l’enfer du goulag, il n’abandonne pas la littérature. Seulement, pour échapper à la surveillance des gardiens, il écrit dans sa mémoire…

Ces années de fer l’ont littéralement labouré. Il se retrouve seul et abandonné de tous. Mais voilà qu’à travers ces conditions tragiques, bien loin de se laisser écraser, il comprend beaucoup mieux ce qu’on attend de lui. Il comprend notamment que « les circonstances de la vie, non seulement n’épuisent pas un homme, mais ne sont pas déterminantes, ni même centrales dans sa vie »[2]. Autrement dit, il réalise que la détermination essentielle de sa vie est intérieure.

Cet aveu est fondamental pour embrasser l’œuvre de Soljénitsyne et apprécier son génie si particulier. En effet, les années de prison ne l’ont pas seulement libéré de l’idéologie marxiste, mais elles l’ont ramené à la foi, c’est-à-dire à Dieu lui-même, le Dieu de son enfance, le Dieu des simples, des icônes et de la Divine Liturgie. A partir de cette période de sa vie, Alexandre Issaïevitch réalise que, depuis ses jeunes années, c’est Dieu lui-même qui l’a préparé à sa mission, Dieu qui l’a appelé en lui donnant cette précoce intuition d’avoir à accomplir une telle œuvre. Et que c’est encore par Dieu qu’il est désormais guidé sur la voie de son accomplissement. De cet authentique éveil au travail de la grâce naît une fidélité acharnée à sa mission. Il y sera dévoué jusqu’au bout, jusqu’au dernier jour de sa vie, bien au-delà de ce qu’un homme peut donner par ses propres forces.

L’homme qui sort du goulag d’Ekibastouz le 13 février 1953 n’est donc plus vraiment le même, ou plutôt : cet homme est désormais vraiment lui-même, animé d’un véritable feu intérieur, guidé par une lumière très forte, et fort d’une volonté d’acier trempé. Mais, qu’on ne se trompe pas : notre homme n’est cependant pas devenu une machine de guerre, assoiffé de vengeance. Ce qui s’est passé « sur la paille pourrie de la prison », c’est plutôt comme une fêlure intérieure, un craquement. Quelque chose a cédé en lui. Il avait cru jusqu’alors qu’il était le maître de son destin. Il est désormais convaincu qu’un Autre guide ses pas. Regardant ses années « d’avant », il est effrayé par lui-même, par son aveuglement, sa violence vis-à-vis de ceux qui l’aimaient (sa maman), par son obstination… Voilà que désormais, il veut être humble, il veut servir ceux qui souffrent, les regarder vraiment (la discrète Matriona, sa logeuse en exil), les aimer. Il se met donc à chercher, avec la même obstination, non plus à faire sa volonté, mais à connaître la volonté divine qui le conduit et à s’y soumettre. Il comprend notamment que l’emprisonnement d’un écrivain dans cet enfer n’était pas fortuit, et que ses premières œuvres littéraires doivent être dédiées aux humbles, aux petits et même aux victimes, à tous ceux qui ne pourront jamais crier, ni se faire entendre. Il met donc en attente son grand projet d’histoire de la révolution russe, et écrit Ivan Denissovitch, Le premier cercle, Le pavillon des cancéreux, La maison de Matriona, et L’archipel du goulag agrémenté de plus de deux cent témoignages d’anciens déportés.

La mission de l'écrivain

A ce stade de sa vie, une question pourrait se poser : les circonstances n’ont-elles pas indiqué à Soljénitsyne de changer son fusil d’épaule ? D’aspirant écrivain ne devait-il pas devenir essentiellement l’écrivain dissident, pour le rester jusqu’à la fin de ses jours ? Le doute n’a cependant jamais habité Alexandre Issaïevitch. L’épreuve de l’emprisonnement ne l’a pas d’abord transformé en lutteur, elle a surtout affiné son jugement et approfondi son regard. Les œuvres que nous venons de citer, si elles sont aussi des œuvres de dénonciation, n’en sont pas moins d’authentiques monuments de littérature. Qui n’a pas fait l’expérience surprenante, en lisant L’Archipel, d’être touché par tant de beauté émergeant de tant d’horreurs ? Nous dirons donc plutôt que les circonstances ont guidé providentiellement Soljénitsyne à rester fidèlement sur le chemin de sa mission prophétique, bien mieux que s’il avait dû se débrouiller tout seul : par son talent, être un témoin authentique de la beauté et de la vérité de l’homme. Notre écrivain a été toute sa vie un chercheur d’homme, jusque dans les conditions les plus tragiques de l’histoire.

Ainsi, lorsqu’il finit la rédaction de ces œuvres nées de l’épreuve, son regard et son jugement sont en quelque sorte prêts à embrasser la grande épreuve subie par son peuple : la révolution de 1917. Dès 1965, il reprend le travail sur Août quatorze, initié avant la guerre. Le plan de cette œuvre magistrale s’annonce pharaonique, en vingt nœuds (segments de durée) de plusieurs tomes chacun, soit des dizaines de milliers de pages à rédiger ! En 1970, il est lauréat du prix Nobel de littérature, et la lutte avec le régime soviétique s’intensifie. Son entourage, ses associés invisibles, tous subissent la traque du KGB. En 1974, déchu de la citoyenneté soviétique, il est chassé du pays. Et c’est finalement dans le Vermont, aux Etats-Unis, qu’il va travailler sans relâche et achever le grand projet de sa vie littéraire : La Roue Rouge, dont les proportions sont ramenées à une « petite » huitaine de tomes. Si l’œuvre porte essentiellement sur l’histoire, le style d’écriture est pourtant bien celui des autres publications : une histoire éclairée de l’intérieur, l’histoire d’hommes et de femmes pris dans la tourmente et qui cherchent à comprendre ce qui leur arrive, ce qu’ils doivent faire, ce que Dieu veut.

En ce sens, par son talent prophétique, Soljénitsyne ouvre le drame russe à l’universel. Ce qu’il écrit nous concerne tous, car tous nous sommes appelés à vivre un chemin d’homme, un chemin vrai. Tous nous devons apprendre à éviter le mensonge, à nous donner jusqu’au bout, à répondre et être fidèle à l’appel divin qui surgit dans le secret du cœur.

L'héritage prophétique

Dans les dernières années de sa vie, Soljénitsyne aimait répéter qu’on ne meurt pas vieux, on meurt lorsqu’on est arrivé à maturité. Ce n’est pas au serviteur de décider de l’heure, mais à son Maître.

Le jour du décès, dans la pesante chaleur estivale de l’année 2008, sa biographe remarque que dans toute la Russie, « des milliers d’admirateurs prièrent pour la mission des vivants, afin que l’héritage spirituel de l’écrivain ne restât pas cantonné à l’intérieur du cimetière du vieux monastère »[3]  où il avait été enterré. Merveilleuse conscience du peuple russe ! Pour que l’œuvre du prophète soit féconde jusqu’au bout, il faut en effet que le Très Haut lui accorde des disciples, et que ce qui a été entrepris par lui se prolonge non seulement par ses propres enfants (il a eu trois fils), mais aussi par l’émergence de nouvelles figures lumineuses qu’il peut susciter encore aujourd’hui. En ce sens, l’héritage de Soljénitsyne dépasse son œuvre littéraire pourtant immense. Ce qu’il nous a légué, c’est l’exemple d’une vie accomplie comme une mission reçue d’en haut, dans une disponibilité et une radicalité remarquables.


[1] Lioudmila Saraskina, Op. cit., p. 921.

[2] Cité in Lioudmila Saraskina, Alexandre Soljénitsyne, Fayard, 2010, p. 369.

[3] Lioudmila Saraskina, Op. cit., p. 921.

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1 Commentaire

  1. Denis Cardinaux
    Denis Cardinaux

    Merci Vincent pour ce très bel article dont je souligne deux passages : "Il comprend notamment que « les circonstances de la vie, non seulement n’épuisent pas un homme, mais ne sont pas déterminantes, ni même centrales dans sa vie ». Autrement dit, il réalise que la détermination essentielle de sa vie est intérieure."

    Et celui-ci : "Mais, qu’on ne se trompe pas : notre homme n’est cependant pas devenu une machine de guerre, assoiffé de vengeance. Ce qui s’est passé « sur la paille pourrie de la prison », c’est plutôt comme une fêlure intérieure, un craquement. Quelque chose a cédé en lui. Il avait cru jusqu’alors qu’il était le maître de son destin. Il est désormais convaincu qu’un Autre guide ses pas. Regardant ses années « d’avant », il est effrayé par lui-même, par son aveuglement, sa violence vis-à-vis de ceux qui l’aimaient (sa maman), par son obstination… Voilà que désormais, il veut être humble, il veut servir ceux qui souffrent, les regarder vraiment (la discrète Matriona, sa logeuse en exil), les aimer. Il se met donc à chercher, avec la même obstination, non plus à faire sa volonté, mais à connaître la volonté divine qui le conduit et à s’y soumettre. Il comprend notamment que l’emprisonnement d’un écrivain dans cet enfer n’était pas fortuit, et que ses premières œuvres littéraires doivent être dédiées aux humbles, aux petits et même aux victimes, à tous ceux qui ne pourront jamais crier, ni se faire entendre. "