Home > Spiritualité > Il s’appellera Jean

La figure de Jean le Baptiste accompagne notre cheminement vers Noël. Voici comment le cardinal Jean Daniélou nous introduit dans la profondeur de sa mission. 

Image : L'Ange du désert, Natalia Satsyk, 2015. Photo, DC. 

"Le huitième jour, ils vinrent pour circoncire l’enfant et ils le nommaient Zacharie, d’après le nom de son père. Alors sa mère, Elisabeth, prenant la parole, dit : Non. Il s’appellera Jean. Ils lui dirent : Il n’y a personne dans votre parenté qui soit appelé de ce nom. Et ils demandèrent par signes à son père comment il voulait qu’on le nommât. S’étant fait donner une tablette, il écrivit : Jean. Et tous furent dans l’étonnemen.t" (Lc 1, 59-63)

Pour que l’évangéliste ait mis ce trait en valeur, il fallait qu’il fût riche de signification. Et, en effet, il marque bien le caractère personnel de l’élection. Jean ne portera pas le patronyme, qui exprimerait simplement qu’il est membre d’une famille. Dieu lui assigne un nom personnel qui est l’expression de sa vocation unique. C’est par lui que Dieu le désigne. "Il m’a appelé par mon nom" (Is 49, 1). Et ce nom exprime cette réalité unique, irremplaçable, qui est celle de toute personne humaine, non pas perdue dans l’anonymat de la race, mais aimée d’un amour personnel. Le nom exprime ainsi ce quelque chose d’unique que Dieu a voulu en créant chaque personne humaine, cette réussite spirituelle qu’il poursuit en elle. Ce nom est l’expression de ce qu’il y a de plus intérieur, de ce secret de l’âme que Dieu seul connaît et que Dieu seul révèle : "Je lui donnerai une pierre blanche et sur cette pierre est écrit un nom nouveau que personne ne connaît sinon celui qui le reçoit" (Ap 2, 17).

Mais cette relation personnelle à Dieu de toute âme humaine s’exprime à deux plans distincts. Elle est d’abord constitutive de l’existence elle-même. Je n’existe qu’en tant que Dieu m’appelle, me suscite à chaque instant dans l’existence, me donne à moi-même. Cette relation personnelle à Dieu n’est pas un moment second. Il est constitutif de mon être. A chaque instant, je me reçois tout entier de lui. Reconnaître ce don, répondre par l’action de grâces à la grâce, rapporter à chaque instant à Dieu non seulement tout ce que j’ai, mais tout ce que je suis, ceci est l’expression même de la religion. Et, en ce sens, être religieux, est une dimension essentielle de mon être. Si, pour moi, exister c’est être en relation avec Dieu, reconnaître cette relation est simplement être conscient de ce que je suis. C’est, au-delà de moi, ou au-dedans de moi-même, me répandre ou me recueillir en Celui en qui je vis et qui vit en moi.

Mais il y a une seconde relation à Dieu, qui est non plus seulement relation au niveau de l’être, mais relation au niveau de l’agir. Et c’est là proprement la vocation. Mon nom n’est pas seulement l’expression de ce que je suis, mais aussi de ce que j’ai à faire. Ou peut-être est-ce un autre nom ; Dieu ajoute alors au premier celui qui exprime la vocation. Mais chez Jean, les deux sont donnés ensemble. Jean n’a pas à changer de nom, car sa vocation ne vient pas le chercher à l’intérieur d’une vie qui aurait d’abord existé en dehors d’elle, mais elle le saisit dès avant sa naissance. Et ici encore sa vocation est exemplaire. Dieu ne m’appelle pas seulement à exister, mais il m’appelle aussi à servir son œuvre. Il me convoque pour cela. Et de même que mon être est un être unique, ma vocation est une vocation unique, celle à laquelle Dieu m’appelle personnellement et à laquelle je réponds personnellement.

Par là, la vocation représente une forme nouvelle d’intimité avec Dieu. Dieu ne se fait plus seulement connaître comme source de toute existence. Il introduit dans le secret de son dessein rédempteur, il ouvre l’âme au-delà d’elle-même sur le salut du monde. Dieu cherche ainsi des cœurs libres qui se livrent à lui pour qu’il puisse les introduire dans ses conseils et les associer à ses décisions. Ceci est éminemment vrai de Jean. Il est celui qui doit "préparer les voies du Seigneur", "instruire le peuple à reconnaître le salut" (Lc 1, 76). Il est donc d’abord celui qui doit être instruit lui-même des voies du Seigneur pour pouvoir lui-même reconnaître le salut. C’est à un niveau nouveau que l’intimité de l’âme avec son Dieu apparaît ici. Et le nom est ici comme un rappel, comme un reproche parfois, toujours comme l’expression d’un lien ineffable. C’est quand Jésus ressuscité la nomme par son nom que Marie reconnaît que son Seigneur est vivant.

Cardinal Jean Daniélou, Jean Baptiste, témoin de l'Agneau, éditions du Seuil, Paris 1964, p. 17-19. 
Texte actuellement disponible aux éditions du Cerf (2013).

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