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Crise agricole : le nouveau challenge d’un vétérinaire de campagne

Vincent Tessier, vétérinaire, fils d'éleveur et engagé en politique, décide de quitter un poste confortable dans l'industrie pharmaceutique animale pour se donner au service des éleveurs. Entretien au sujet d'une décision courageuse en temps de crise.


Vincent Tessier en visite au Jardin de la Miséricorde en Inde, février 2015

La succession d’explosions de colère des agriculteurs et des éleveurs ne permet pas toujours de comprendre les raisons de la crise, ni de comprendre les différences de situation entre les pays européens. Pourquoi est-ce plus compliqué en France qu’en Allemagne, par exemple ?

Les raisons de cette crise sont multiples. Un retour historique est utile pour comprendre que l’agriculture française est depuis très longtemps assujettie à un interventionnisme de l’État qui, dès 1936, crée l’ONIB : Office National Interprofessionnel du Blé. Cet office fixe le cours du blé pour faire face à un effondrement des prix. La seconde guerre mondiale laisse la France dans une situation déficitaire en 1945. Mais il ne faut que 8 ans pour que la France redevienne excédentaire. Cela signe le retour de l’intervention de l’État qui par la Loi Debrée-Pisani en 1962 se donne comme mission de non seulement fixer les prix mais d’orienter la production  agricole. C’est le début de la spécialisation, du productivisme. Cette initiative est rapidement reprise par l’Europe avec la fameuse PAC (Politique Agricole Commune) qui nait le 14 janvier 1962. La France vient alors de remettre les clefs de son agriculture à l’Europe.

Ensuite ce n’est qu’une série d’interventions des autorités publiques européennes visant à réguler la surproduction que ces mêmes politiques avaient finalement appelés de leurs vœux quelques années auparavant.

Ces aides européennes se confrontent rapidement à la dure loi du marché mondial. C’est l’interdiction des prix garantis en 1992 suite à une injonction de l’OMC. L’agriculture française fait son entrée dans le marché mondial qui, lui, ne répond pas forcément aux mêmes critères de régulation. 
Deux mondes s’affrontent, une Europe qui aide ses éleveurs à maintenir leur production quitte à ne plus être compétitifs. Et le reste du monde qui annonce, par l’arrivée de nouveaux pays producteurs, par des normes moins contraignantes,  des productivités importantes avec des prix de plus en plus compétitifs.

Mais les différents états européens n’empruntent pas tous la même stratégie. Nous observons un bloc libéral (Allemagne) qui utilise les subsides de la politique agricole européenne pour favoriser la mutation de leurs élevages face aux enjeux d’un marché globalisé et d’autres pays, comme la France, qui préfèrent maintenir un élevage à dimension nationale.

Cependant l’agriculture française en Europe et dans le monde tient une place importante. En effet plusieurs chiffres montrent que la production française se positionne dans les 10 premiers pays producteurs de viande au monde et au 2ème rang européen dans la production de lait. Tout cela entraine une exposition particulière de la France à toutes les grandes évolutions de marché.

À cela s’ajoute une disparité législative et sociale mondiale (qui se comprend aisément) mais également européenne qui se conçoit moins bien. Deux exemples permettent de concrétiser cette inégalité qui explique la colère des éleveurs français. Tout d’abord concernant les normes imposées par le diktat européen qui entrainent des investissements très lourds pour les éleveurs. Cependant les différents pays membres ne les appliquent pas de la même façon avec la France faisant figure de très bon élève, peut-être pour se dédouaner de recevoir la plus  grosse partie des subventions européennes !!! Cela engendre inévitablement une augmentation des charges dans les exploitations françaises face à une concurrence mondiale beaucoup moins pointilleuse. D’autre part, les élevages sont organisés en filières qui assurent l’écoulement de la production par l’intermédiaire de l’industrie agro-alimentaire. Au sein de cette industrie, nous constatons une inégalité injuste entre les entreprises françaises soumises au droit du travail français et les entreprises allemandes où le droit du travail libéral permet de gains de productivité mais engendre une paupérisation des salariés. Là encore les cartes ne sont pas les mêmes pour jouer dans la cour du marché mondial.  

En résumé, nous pouvons dire que les choix politiques nationaux et européens depuis les années 30 ont conduit l’agriculture française dans la situation actuelle face à une concurrence mondiale et européenne protéiforme peu soucieuse du respect des valeurs agricoles.

Le gouvernement français est directement visé par les mécontents, et il semble ne plus avoir aucune influence sur les instances européennes. La France a-t-elle perdu toute possibilité de gérer son agriculture ? 

En effet les éleveurs s’élèvent contre le gouvernement français qui, malheureusement, n’a plus aujourd’hui les marges de manœuvre indispensables à la défense de l’agriculture française face aux enjeux d’aujourd’hui. C’est le 14 janvier 1962 que la France a perdu toute possibilité d’agir sur son agriculture avec la mise en place de la PAC, cette politique qui avait déjà pour but de réguler la production agricole européenne en état de surproduction avec un interventionnisme à différents niveaux. C’est pourquoi les ministres de l’agriculture successifs ne peuvent qu’agiter quelques subterfuges comme l’embargo russe qui certes pourrait répondre de manière temporaire à cette crise en ouvrant un marché supplémentaire mais qui n’est aucunement la réponse à la crise structurelle du monde agricole. Concernant l’arrêt des quotas, les éleveurs français ont du se préparer à cette échéance avec un certain fatalisme car les cartes n’étaient pas réparties équitablement. 

Au fond, ce que les producteurs demandent semble assez simple : une meilleure répartition des marges et un étiquetage sur l’origine et la qualité des produits, y compris des produits dérivés (sandwiches, plats cuisinés, etc.) par exemple. Ces solutions vont-elles changer la situation ?

Comme tout un chacun, chaque éleveur demande à recevoir un juste salaire pour le travail accompli. En effet aujourd'hui de nombreux éleveurs font face à une situation dramatique : alors que 1000 litres de lait leur coûtent entre 300 et 350 euros à produire, ils les écoulent en ce moment à moins de 280 euros. Pourquoi cette situation ? Tout d'abord à cause des investissements coûteux engendrés par des remises aux normes imposées pour le bien-être des animaux. On pourrait penser que cela est une bonne chose mais tous les pays devraient les respecter. Ainsi en France, dans les élevages de poules pondeuses, les éleveurs ont dû aménager les cages pour permettre aux poules d'exprimer leur habitudes de vie (picorer, se gratter, …) en augmentant leur surface. Cela a eu comme conséquence de diminuer le nombre de poules par cage, donc par bâtiment rendant donc ce bâtiment moins rentable avec des investissements pourtant conséquents. Pendant ce temps des élevages immenses de poules pondeuses voient le jour en Inde sans respect du bien-être de ces pondeuses. Tout cela participe des contraintes externes qui pèsent sur l’élevage français.

Face à toutes ces nouvelles exigences, le savoir-faire français semble être une voie séduisante pour valoriser la production nationale. Ainsi nous serions tentés de croire que l’étiquetage des denrées soit un moyen de changer la situation. Elle pourra certes permettre un choix en conscience de la part du consommateur entre le savoir-faire et la qualité des produits français et toutes les denrées qui nous arrivent de pays tiers. Mais une question reste entière : est-ce que le consommateur accepterait de payer pour cette qualité ? Serions-nous aptes, en dehors des crises sanitaires qui entrainent souvent un sursaut citoyen et de spots publicitaires impactant, à faire le choix de la qualité à un prix plus rémunérateur du travail des éleveurs ? 


Dans votre question, vous soulevez également le problème des marges effectuées par les intermédiaires. Ceux-ci sont à la fois nuisibles et indispensables aux agriculteurs dans un système mondialisé. En effet leur présence a permis et permet aux éleveurs d’écouler leur production au sein d’une filière bien organisée mais cela doit-il se faire au détriment de l’avenir financier des élevages ? La réponse est non. La nécessaire répartition équitable des marges entre les acteurs du monde agricole implique une décision politique forte où l’avenir de nombreuses personnes est menacée par le toujours plus de prix bas et de marges élevées où l’homme n’a plus de place. Qui y a-t-il pourtant de plus humain que de travailler la Terre et ce qu’elle peut donner ?

Vous disiez que le consommateur a sa part de responsabilité dans la crise. Une association comme l’AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) promeut les circuits courts de production, là où le consommateur peut connaître directement le producteur, sans ou avec le minimum possible d’intermédiaire. C’est aussi le cheval de bataille du fameux José Bové. Que pensez-vous de ces initiatives ? Est-ce l’avenir pour les agriculteurs français ?

Ce retour à une économie locale est effectivement très intéressant et sera à coup sûr un des piliers de l’avenir de l’agriculture française. Nous en avons pour preuve l’existence des circuits courts de plus en plus nombreux basés sur l’agriculture biologique, les exploitations agricoles  de zones de montagnes qui démontrent qu’il est possible de vivre dignement de l’agriculture. Les AMAP intéressent de plus en plus de personnes ce qui pourrait nous laisser croise à une prise de conscience sur l’intérêt de consommer de produits de qualité tout en effectuant une action sociale. Cependant, de très nombreux éleveurs ont suivi un autre chemin dans l’investissement parfois à outrance dans un outil de production très performant pour répondre aux attentes d’un marché mondial toujours plus cruel. En effet cette course à la production est la conséquence et la cause d’un effondrement des prix sans que l’on sache dire où cela pourra s’arrêter. Mais le plus inquiétant est que la plus grande partie de l’économie agricole est basée sur ce système. C’est pourquoi une politique agricole axée uniquement sur l’existence de circuits courts serait une catastrophe sociale mais pour autant il est illusoire de penser que le chemin pris par l’agriculture moderniste est promis à un avenir serein.   

Le gouvernement actuel semble d’ailleurs soutenir des initiatives allant dans la même direction. Certains experts saluent de ce point de vue la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt d’octobre 2014, présentée le ministre Stéphane Le Foll et qui va dans le sens de l’agro-écologie. Avez-vous déjà constaté des effets positifs de cette loi, et pensez-vous que cela aidera l’agriculture française à sortir de la crise ?

Aller dans le sens de l’agro-écologie semble être la solution au problème paradoxal de l’agriculture française. C’est une politique qui serait à même de réunir ces deux extrêmes évoqués plus haut. Mais dans les faits, l’histoire ne dit pas la même chose.  En effet, la Loi d’avenir agricole s’est résolument tournée dans les mots vers l’agro-écologie, consciente du fait que l’agriculture française a eu un passé riche et doit avoir un futur prometteur tout en respectant les dons de la Terre. Le gouvernement français par la voix du ministre Le Foll a obtenu les bonnes grâces de l’Europe grâce à cette nouvelle politique. Mais, ensuite, lorsque l’on est passé aux actions, nos décideurs sont retombés dans leurs travers à savoir : faire plaisir aux personnes les plus influentes pour s’assurer un avenir. Ainsi, au lieu de confirmer cette politique agricole avec un budget conséquent, le gouvernement français a préféré parsemer les aides européennes vers des actions servant plus cette agriculture qui ne répond plus qu’à une norme : celle de la productivité la plus importante au prix le plus faible. Ainsi l’État a décidé maintenir sous perfusion économique des élevages qui dans ce monde cruel n’ont aucun avenir au lieu de leur proposer une nouvelle manière de travailler la Terre.

Vétérinaire de formation, vous travaillez, depuis quelques années, pour un grand groupe pharmaceutique animal. Vous avez récemment remis votre démission à vos employeurs et vous apprêtez à retourner vous mettre au service des éleveurs. Ce choix surprend visiblement votre entourage et tout le monde ne comprend pas forcément ce « retour à la terre » synonyme de nombreuses contraintes. Comment expliquez-vous ce retour, dans le contexte actuel si difficile que vous venez de décrire?

Effectivement face au contexte morose décrit ci-dessus, cette décision peut surprendre. Cependant, je ne veux pas entrer dans le fatalisme ambiant et je veux résolument croire que notre agriculture française saura trouver les forces pour rebondir face à cette crise. En effet par le passé cette communauté d’hommes et de femmes a su mettre en valeurs ses ressources pour continuer à travailler avec passion. C’est pourquoi après une longue réflexion parsemée de doutes mais aussi de signaux forts, j’ai décidé de quitter un poste confortable pour un nouveau challenge. Ce qui a soutenu cette décision se résume en un mot : l’Homme. Comment chacun de nous peut, tant dans notre vie professionnelle que personnelle faire avancer cette écologie humaine chère à notre Pape ? Voilà ! Cette question s’est imposée à moi suite à différents évènements au sein de l’entreprise dans laquelle je travaille actuellement où, à l’instar de très nombreuses multinationales, trop de choses sont raisonnées par rapport à la finance, où les employés deviennent de plus en plus des matricules gérés plutôt que managés par des personnes trop loin de leurs préoccupations. Mon désir de revenir à quelque chose de plus humain avec une vraie et authentique relation humaine a germé en moi trouvant un écho dans cette opportunité de revenir à une pratique vétérinaire en milieu rural. Je sais que les choses ont changé depuis 6 ans et que de gros défis attendent l’agriculture dans les années à venir mais je sais que c’est aussi une opportunité à saisir pour trouver une nouvelle façon de travailler avec les éleveurs de bovins que je vais accompagner dans les Mauges dans le sud de l’Anjou, terre laborieuse et riche d’histoire, notamment agricole, qui a façonné ces hommes et ces femmes.

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2 Commentaires

  1. Girard Pascal

    Salut Vincent,

    Je te félicite pour ton choix courageux, à l'occasion passe à la maison pour discuter de tout cela, c'est passionnant !

  2. bekeongle

    Moi , je trouve que la solution des poules, en Inde, avec surpopulation dans ces immenses espaces de production, pour un contrôle plus efficace et un rendement meilleur, devrait être appliquée en France, en particulier, pour tous les clones (les clowns !,,,) sortant de l'ENA et de Sciences Po.

    Car c'est quand même ces c…. rétins, qui sont responsables de ces organisations de tarés, qui ont toujours deux trains de retard pour faire évoluer les choses dans un sens favorable à notre Agriculture, mais toujours un train d'avance pour leur propre rémunération ! 

    Et ce n'est pas le leader actuel de la FNSEA qui pourrait me pousser à penser autrement ….

    Ceci dit, bravo à Mr Tessier pour cette décision courageuse : abandonner sciemment un poste ou une situation "confortable", c'est le propre de ceux dont la jeunesse est un moteur suffisamment puissant pour refuser la cuillère à long manche qu'on leur propose souvent pour aller manger sa soupe garantie, et tenter de peser sur une évolution qui n'a rien d'inéluctable si beaucoup, comme lui, s'y mettent !

     Virgile, en son temps, le disait :  "Audaces Fortuna iuvat !" Alors nous souhaitons à ce jeune homme "BON VENT"