Home > Economie > Loi Travail : un prix Nobel à la recherche du bien commun

Loi Travail : un prix Nobel à la recherche du bien commun

Le livre du prix Nobel d’économie 2014, Jean Tirole, aborde la question de la réforme du travail. Sorti début mai, il est passé complètement inaperçu alors que les manifestations contre la loi El Khomri font rage partout en France et que le débat national se crispe de plus en plus autour de cette question.

Pourtant, cet économiste, président de l’Ecole d’Economie de Toulouse, troisième français a avoir reçu le prix Nobel, a le mérite de reposer une question fondamentale en intitulant son livre : « Economie du bien commun ». La question qui sous-tend l’ouvrage de Jean Tirole (qui semble parfois absente des débats actuels sur la Loi Travail) est donc celle ci : où est passé le bien commun ? Et quels sont les rapports entre l’économie de marché et le bien commun pour notre société ?

Le bien commun, finalité de la Cité dans l’Antiquité, semble être de moins en moins au centre des préoccupations à mesure qu’avance dans toute la société la logique de marché (ouverture à la concurrence, internationalisation, libéralisation quasi-absolue des flux financiers, etc.), le bien individuel du consommateur supposé rationnel semble être la norme absolue. Mais le moins qu’on puisse dire est que cette avancée de l’économie de marché n’a pas pour effet l’impression générale d’une croissance du bien commun, ni d’ailleurs du bien individuel.

Avec ce livre, Jean Tirole appelle à redonner sa juste place à l’économie de marché et à sortir d’une vision de l’homme comme simple homo-economicus ; selon lui le libéralisme « n’est pas du tout le laisser-faire mais la responsabilisation des acteurs économiques pour les inciter à contribuer au bien commun. Les régulations sont la main visible du marché au service de l’intérêt générale. Elles représentent le cœur de mes recherches » [1].

L’économie n’est pas une finalité mais un instrument au service du bien commun

Son dernier livre, qui se veut résolument pédagogique et adressé au grand public (il s’est rendu compte après avoir reçu le prix Nobel que la culture économique des français est quasi inexistante ce qui empêche de faire des bons choix !), commence par rappeler que le bien commun ne peut être défini par les économistes, il est à replacer dans le sein du « politique » au sens large du terme, de la vie de la cité. L’économie doit être au service de la politique et le rôle de l’économiste est d’éclairer la politique dans ses décisions : « L’économie, comme les autres sciences humaines et sociales, n’a pas pour objet de se substituer à la société en définissant le bien commun » ; il met le doigt dans son livre sur l’épineuse question de la définition du bien commun. Eclairer la politique signifie aussi pour l’économiste aider la politique à prendre en compte l’ensemble des effets de son action : « en économie, contrairement à la médecine, les victimes des effets secondaires sont souvent des personnes différentes de celles auxquelles le traitement s'applique. L'économiste s'oblige à penser aussi aux victimes invisibles, se faisant ainsi parfois accuser d'être insensible aux souffrances des victimes visibles »[2].

Qu’un prix Nobel d’économie d’aujourd’hui insiste sur la nécessité d’une régulation et la « soumission » de l’économie au politique pour le bien commun mérité d’être souligné. Jean Tirole affirme : « l’économie de marché n’est en rien une finalité. Elle n’est tout au plus qu’un instrument ; et encore, un instrument bien imparfait si l’on tient compte de la divergence possible entre l’intérêt privé des individus, des groupes sociaux et des nations, et l’intérêt général »[3]. Il poursuit en redonnant à l’économie sa vocation comme instrument au service du bien : « L’économie n’est ni au service de la propriété privée et des intérêts individuels, ni au service de ceux qui voudraient utiliser l’État pour imposer leurs valeurs ou faire prévaloir leurs intérêts. Elle récuse le tout-marché comme le tout-État. L’économie est au service du bien commun »[4]. Comment peut elle être concrètement au service de ce bien commun ? L’économie permet de suivre les objectifs définis par la politique (pour ne pas être dans la pure déclaration de grandes idées mais avoir des indicateurs) et de développer des outils (un marché du travail, des lois, des incitations économiques…) pour contribuer à ce bien commun.

La loi travail, une avancée pour les plus fragiles ?

Jean Tirole, classé en France comme un libéral de droite (mais il se défend d’être un libéral au sens où on l’entend habituellement) s’est prononcé en faveur de la Loi Travail, proposée par un gouvernement de gauche. Il tente d’aborder dans son livre cette question de l’avancée vers un contrat de travail unique, sous l’angle du bien commun. Une manière pour lui d’aborder cette question du bien commun est celle du « voile d’ignorance » de l’économiste John Rawls : si j’ignore de quoi sera fait demain, quelle sera ma place dans la société, alors mieux vaut espérer des lois qui protègent les plus faibles car si j’en fais partie je serai protégé. Ce point de départ est une fois de plus individualiste et n’aborde pas le fond de la question des valeurs qui doivent diriger l’agir politique, mais il a au moins le mérite de poser la question de la place dans la société des plus fragiles.

Jean Tirole n’hésite pas à affirmer que cette Loi Travail leur profitera. En allégeant les contraintes qui pèsent sur les employeurs en cas de licenciement pour un CDI (des indemnités de licenciement qui vont aujourd’hui jusqu’à 8 mois de salaire et qui pourraient être plafonnées à 6 mois par exemple), ces derniers seront plus enclins à embaucher en CDI ceux qui jusqu’ici enchainent les CDD : les jeunes, les moins qualifiés… Dans sa tribune publiée dans Le Monde le 4 mars il écrit que ce projet de loi « représente une avancée pour les plus fragiles »[5]. Si cet argument est économiquement discutable, il est bon de voir qu’un économiste évoque dans ses critères pour une mesure « technique » (le droit du travail) le soin des plus fragiles et non d’abord une courbe de croissance économique générale.

Dans une toute autre approche, Benoit XVI nous livre dans Spe Salvi un très beau critère sur la mesure de l’humanité d’une société, mettre le plus petit et celui qui souffre au centre : « La mesure de l'humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui souffre. Cela vaut pour chacun comme pour la société. Une société qui ne réussit pas à accepter les souffrants et qui n'est pas capable de contribuer, par la compassion, à faire en sorte que la souffrance soit partagée et portée aussi intérieurement est une société cruelle et inhumaine »[6].

 

Acheter le livre de Jean Tirol 

 
 

[1] L'Expansion, Jean Tirol "Il n'y a pas de fatalité à l'état dont souffre la France 03/05/2016"l

[2] Ibid.

[3] The conversation, Où est passé le bien commun.

[4] Ibid.

[5] Le Monde, Projet de loi el Khoumri : une avancée pour les plus fragiles 

[6] Spe Salvi, n°38

Vous aimerez aussi
Prix de la nation argentine pour un scientifique… et sa famille
Pourquoi Bob Dylan a anéanti le Prix Nobel
Le marché n’a pas de morale
Elie Wiesel : « offrir à autrui des raisons d’espérer… »

3 Commentaires

  1. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Merci pour cette invitation à lire le livre, mais il n'est pas passé "complètement inaperçu". Jean Tirole a été invité récemment à la matinale de France Inter.

  2. bekeongle

    Voilà pour nous une belle leçon sur le bien commun dont Tirole dit qu'il n'est pas facile à définir, certes, mais qui est riche d'une signification que comprennent instinctivement un grand nombre de gens qui n'ont pas de bagage scientifique mais qui constatent, jour après jour, que ce monde moderne est en proie à la folie déchaînée par une petite minorité sans foi ni loi, qui sont sûrs d'avoir derrière eux, comme alliés naturels, une armée de supplétifs travaillant à tous les niveaux de la Finance et de la Banque.                                                                                    Je laisse en copier-collé une leçon de Philo pour Teminales sur "l'arraisonnement technologique" que pensait déjà Heidegger : il en ressort qu'avant même la révolution du numérique, des gens comme lui dénonçait déjà ce "tout-technologique" dans lequel nous sauvegardons difficilement notre propre liberté !!! Comment se passer de téléphone ou d'ordinateur portables, de voitures, de la médecine moderne etc.. etc…

    L’ARRAISONNEMENT UTILITAIRE ( GESTELL) par Martin HEIDEGGER

    Cette notion fait appel aux 4 dimensions du « geviert », système au sein duquel l’homme vit nécessairement :

    L’Homme vit sur la Terre
    L’Homme vit sous le Ciel
    L’Homme vit parmi d’autres Hommes
    L’Homme vit face à la Divinité

    Ce système est directement inspiré par la métaphysique d’Aristote avec ses 4 causes : matérielles, formelles, motrices et finales.

    La Société actuelle (le Gestell) est construite autour de 4 idoles majeures : l’argent, l’ego, les masses, la technique.

    1/ Il y a une domination de la technique sur nous-mêmes.

    C’est la cause « matérielle », base du système car elle permet la maîtrise de la Nature pour atteindre le progrès matériel.

    Il ne saurait être question de renoncer à la technique, évidemment !

    Mais elle domine l’Homme surtout, et d’autant plus, s’il ne s’en rend pas compte ….(c’est l’idéologie de la technique « neutre »)

    2/ L’Argent comme idole.

    C’est la cause « formelle » du système, c’est-à-dire ce qui fixe la norme et motive les actes. Là encore, il ne s’agit pas de condamner l’usage de l’argent, mais de l’argent comme « idole ».

    Une fois de plus, il ne domine jamais autant que lorsqu’on ignore sa domination (processus d’oubli de l’être analysé par H.) et cette dernière est assurée par l’idéologie de la « non discrimination ».

    Celle-ci est flatteuse, voulant assurer l’égalité entre les hommes, et il ne reste, au final, que la discrimination de l’argent, seul critère de jugement entre les hommes.

    C’est donc une discrimination monstrueuse, contraire à toutes les traditions historiques chrétiennes ou nationales : on détruit l’identité nationale au profit d’un monde matérialiste sans frontières.

    3/ Les Masses, comme matière première.

    C’est la cause « motrice », car les masses sont manipulables, ce qui n’est pas le cas des hommes enracinés et cultivés.

    De plus, les masses sont source de profits : c’est la Loi même de l’Industrialisation. Le Gestell a besoin d’hommes qui soient de simples matières premières pour le système technique et économique.

    Cette matière première utile doit être interchangeable et, par conséquent, il ne faut pas de racines ! Si un homme est attaché à sa famille, à son pays, à sa religion ou à sa culture, il devient un obstacle à l’interchangeabilité et donc, à l’asservissement ….

    Conséquence : on va s’attaquer à la cellule familiale !

    4/ Ego contre Transcendance.

    Par la promotion de la laïcité matérialiste, on va enlever à la jeunesse toute idée d’éducation religieuse, historique ou militaire, pour qu’elle se concentre sur le matérialisme marchand et technique.

    Cette élimination de la Transcendance revêt un aspect de « générosité » : les « Droits » de l’Homme.

    Il y a des libertés mais le Gestell va s’efforcer de détruire la force du cerveau affectif (cœur de la personnalité) pour manipuler les néocortex et faire de l’Homme un robot calculateur.

    AINSI CES 4 IDOLES ASSERVISSENT L’HOMME SANS QU’IL LE SACHE

    La technique l’aliène car l’utilitarisme exacerbé rend l’Homme étranger à son essence
    L’argent le corrompt (USA cités par H. pour le nombre record de prisonniers, (à l’époque, déjà !) essentiellement pour des raisons d’argent à court terme
    L’idéologie droitdel’hommiste efface la conscience des devoirs, le sens de l’honneur, l’enracinement dans les communautés naturelles
    L’égalitarisme et le conditionnement des masses abrutissent l’Homme qui perd toute idée de recherche de la qualité en se dépassant Lui-même. Les traditions éthiques sont perdues et l’Homme devient inculte en dehors de sa spécialité professionnelle

    Le Gestell efface donc les Traditions Chrétiennes et s’attaque à l’Humanisme antique qui a servi de base pour constituer l’Homme libre de la Civilisation Européenne.

    A l’écoute du poète Hölderlin, H. garde l’espoir que ce Gestell  « devant le déferlement et les excès de la technique, la perte du sens des choses, l’exode de la vérité, la fuite des dieux, la disparition de la nature, tout cela enclenchera une réaction salutaire du Dasein »

    (ce Dasein est en quelque sorte le fondement de l’être pour H.)