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Raymond Devos : « ne jamais décourager personne. Il y a tant de désespoir aujourd’hui »

À l’occasion des dix ans de la mort de Raymond Devos survenue le 15 juin 2006 et au risque de Parler pour ne rien dire[1],  nous vous proposons en guise d’hommage de revenir sur quelques aspects méconnus de ce colosse à la force tranquille.

Né en 1922 à Mouscron (Belgique), Raymond Devos est l’un des comédiens et humoristes les plus marquants du XXème siècle. Le style particulier de son écriture, la dimension absurde et poétique de ses one man show lui ont permis d’être accueilli par les plus grandes salles et d’acquérir une postérité considérable. Son humour surréaliste, ses mots aux sens multiples demeurent dans la mémoire comme lorsqu'il explique que « trois fois rien, c'est déjà quelque chose » ou alors « qui prête à rire n'est pas sûr d'être remboursé ».

L’insolite, c’est le mystère du quotidien

« Je déteste les regards intelligents. Ça me gêne. Un regard intelligent, ça me fait peur ! Je n’aime que les regards naïfs. Les regards d’enfants, ce sont de merveilleux regards »[2]. Pourquoi donc chercher à tout prix une explication ? Il est très difficile d’expliquer les choses et il y a certaines choses qu’il ne faudrait pas expliquer. Raymond Devos préfère de loin les regards d’enfant aux regards d’intelligence : « Un œil froid comme ça qui vous juge c’est toujours très agaçant mais quelqu’un qui vous regarde ou qui contemple les choses, j’ai toujours trouvé ça beau. ». Dans ses spectacles, on retrouve ce regard de l’enfant subjugué par le monde qui l’entoure, fasciné par le mystère de la création. Raymond Devos s’émerveille notamment pour l’extraordinaire banalité des petits choses de la vie : « Je suis très touché par la poésie du quotidien, des phrases banales qui se redisent. Tout le train-train de la vie devient une poésie par répétition ». L’insolite, c’est le quotidien et l’humoriste aime découvrir la part d’invisible et de mystère dans tout ce qui l’entoure. Et comme tout mystère, il ne faut pas trop chercher à le comprendre. « C'est comme le vent. On ne le voit pas. Il est invisible. Or, on sait qu'il est là quand par exemple, au fond du jardin, les feuilles des arbres se mettent à remuer, à trembler. L'infiniment petit aussi m'attire. Grâce aux savants, on sait le nombre d'atomes, et leur combinaison, qui composent chaque matière vivante. Ou la télévision. Plus personne n'y fait attention, mais on tourne des boutons et on reçoit des images captées et transmises à des millions de kilomètres. C'est pas extraordinaire, ça ? »[3].

Où courent-ils tous ces fous ?

Comme dans le Petit Prince de Saint-Exupéry, Raymond Devos se méfie des grandes personnes qui parlent de choses sérieuses : « Quelqu’un qui vient à la télévision présenter un programme dramatique sans rire. Moi, il me fait peur ! ». Pour lui, « on amuse les gens que par les choses qui les préoccupent. Il est toujours difficile de parler du monde, des grands sujets. Nous sommes très peu de choses. ». Le bonheur pour lui, c’est de profiter du moment présent. Raymond Devos s’étonne d’ailleurs que personne ne prenne plus le temps de s’arrêter pour s’émerveiller : « Aujourd’hui, je ris des choses qui vont très vite ; on va trop vite, on fait tout trop vite. Les gens sont tellement pris par ce qu’ils font qu’ils n’ont plus le temps de réfléchir à ce qu’ils font »[4]. L’humoriste déplore l’incapacité de l’homme moderne à tout approfondissement. La vie n’est plus que mouvement extérieur : « C’est une gesticulation ! ». Les gens courent partout sans raison : « Pourquoi tous ces gens-là courent-ils comme des fous ? Il me dit : – Parce qu’ils le sont (…) – Qu’est-ce qui fait courir tous ces fous ? Il me dit : –  Tout ! Tout ! Il y en a qui courent au plus pressé. D’autres qui courent après les honneurs… Celui-ci court pour la gloire… Celui-là court à sa perte ! »[5]. Cette course folle est matière à rire, bien entendu. Aussi raconte-t-il dans Tout va trop vite :  « Vous avez remarqué comme les gens marchent vite dans la rue ?… Il y a quelques jours, je rencontre un monsieur que je connaissais, je vais pour lui serrer la main, le temps de faire le geste… il était passé ! Eh bien j’ai serré la main à un autre monsieur qui, lui, tendait la sienne à un ami qui était déjà passé depuis dix minutes ». Et pourtant, la vie est un enchantement, quelque chose de fascinant. Comment ne pas être saisi d’émerveillement par le simple fait d’exister ? Ainsi se confie-t-il sur le plateau de télévision : « De constater simplement que j’existe, la curiosité de la vie, rien que ça, je trouve cela fabuleux. Je comprends pas ce qui m’arrive, je ne comprends pas ce qui arrive aux autres. Moi quand je rencontre quelqu’un qui vit j’ai envie de lui dire : « Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous vivez ! Comment avez-vous pris ça ? Comment vous en-êtes vous rendu compte ? » ».

Le mystère de tout être

Raymond Devos est aussi hanté par la part d'invisible en chaque homme, en chaque être vivant : « Or, l'homme d'aujourd'hui s'arrête toujours au visible, à la matière, à ce qui est prouvé, reconnu, rentable, utile. Il ne s'intéresse plus guère à la source, à l'invisible, au mystère. (…) »[6]. S’il se définit lui-même comme un « homme de raison », il demeure depuis l’enfance passionné par la question de Dieu et le mystère de la création. Il s'émerveille encore quand les mots s'enchaînent dans son esprit comme les notes d'une musique ininterrompue. Il avoue ne pas connaître la source de son inspiration mais il guette depuis toujours : « Oui, je crois à l'invisible, à l'esprit. Tout n'est pas réductible à la matière. Je connais beaucoup de savants. La science a fait des progrès fabuleux, mais la science n'est pas tout. Regardez quand je compose, que je me mets à inventer des mots, des histoires, les idées arrivent subitement, toutes seules. Elles se mettent en place et elles s'imposent. Quand se produit cette inspiration, je me mets à ma table de travail et les mots, les idées, les images s'enchaînent. Comment réduirais-je donc la création, celle de l'amuseur que je suis, du peintre, du musicien, à la réalité physique, à la matière qu'il pétrit ? Oui, je crois à l'esprit, c'est- à-dire à quelque chose qui anime. Mais je n'en distingue pas la source. (…) Ce qui ne m'empêche pas de chercher. »[7]

La valeur du rire

Chez Raymond Devos, on trouve également un comique  sur les choses plus graves, métaphysiques. Le thème de l’absurde est notamment très présent. L’absurdité vient que les question essentielles n’ont pas de réponse. Le monde continue de se les poser : D’ou venons-nous ? Qui sommes-nous? Où allons-vous ? : « L’absurdité a toujours existé depuis toujours ; elle fait partie du monde. Mais je crois qu’au XXème siècle, l’absurde peut se palper. »[8] L’inquiétude fondamentale, profondément humaine, c’est l’issue de la vie : « Eh oui ! Un jour monsieur, il faudra rendre votre âme ».[9] Or, devant le mystère de la mort ou de souffrance, Raymond Devos – qui se définit lui-même comme quelqu’un « de fragile et vulnérable » – affirme que le rire est indispensable. Autant que la religion : « Dans la religion, il y a la promesse d'une survie, d'une vie dernière. Elle offre un recours, une espérance. Le rire aussi est un exutoire. (…)  Oui, le rire, la religion, le rêve, ce sont des valeurs qu'il faut respecter, parce qu'elles sont fragiles. Il ne faut pas les tuer. »[10] Le rire peut fragiliser certaines valeurs ou les préserver. L’artiste en est conscient : « On ne peut pas rire de tout, pas rire de la gaudriole. Le rire est plus important que la dérision, qui se porte bien de nos jours. Si vous dégradez des valeurs qui sont déjà fragiles, vous tombez dans la vulgarité. Ces valeurs meurent et ce sont les pleurs. Pour moi, les pleurs ne sont pas le contraire du rire. Elles en sont seulement la prolongation. »[11] Responsabilité de l’humoriste qui parmi les valeurs à préserver désire notamment « ne jamais décourager personne. Il y a tant de désespoir aujourd'hui, de dépression. » Il ne faut « jamais dévaluer un auteur, un créateur, une ambition. Quand une petite étoile s'allume dans un coin du ciel, n'allez surtout pas la laisser s'éteindre ! »[12]

 


[1] Titre d’un sketch de Raymond Devos

[2] Le 19 nomembre 1974 avec le journaliste Jo Excoffier dans l’émission Plateau Libre. http://www.rts.ch/archives/tv/culture/plateau-libre/3445201-devos-et-l-absurde.html

[3] Inverview Au-delà du rire : http://jrd3136.perso.sfr.fr/LETTRES/lettrejr93.pdf

[4] Plateau Libre

[5] Extrait de son sketch Où courent-ils ?

[6] Inverview Au-delà du rire

[7] Ibid.

[8] Plateau libre

[9] Plateau Libre

[10] Interview Au-delà du rire

[11] Ibid.

[12] Ibid.

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