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Dossier « charisme » (9) : Amitié et Paternité, le regard d’Alexandre Filonenko

Pour le philosophe ukrainien Alexandre Filonenko, amitié et paternité sont nécessaires à la vie chrétienne. Il évoque aussi dans cette interview sa rencontre avec Points-Cœur et met en lumière le charisme de ce mouvement ecclésial. 

Alecandre Filonenko en compagnie d'Aude Guillet, Ukraine. 
 

Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs le contexte post-soviétique dans lequel votre expérience chrétienne est vécue ? 

Je suis né en 1968 et ma rencontre avec le christianisme a pris le dessus sur mon expérience soviétique, car j’étais un enfant soviétique.

Le problème de la génération soviétique, c’est qu’elle a été éduquée dans un collectivisme total et qu'elle a par conséquent généré une allergie et une méfiance contre toute forme d’organisations, d’associations, de communautés car elles semblaient porter cette marque des organisations communistes. C’est pourquoi, nous sommes tous devenus quelque part des « anarchistes spontanés ». Pour nous, le christianisme était une annonce de liberté, une liberté très individuelle, anarchiste. La grande découverte que ma génération a faite, c’est que toutes les organisations et communautés ne sont pas nécessairement un lieu d'aliénation de la liberté mais au contraire qu'elles peuvent être des lieux où elle se développe.

C’est le mystère de l’amitié et du charisme de l’amitié.

Le collectivisme aurait engendré un individualisme chrétien ? 

Dans les années 2000, ce besoin de communauté qui manquait à beaucoup est devenu évident pour moi. A notre époque, l’Église est affectée par l’individualisme. Beaucoup considèrent l’Église comme un lieu où satisfaire les besoins personnels et point final.

Nous voyons que dans notre pays, il y a beaucoup de personnes merveilleuses, créatives mais isolées. Et le paradoxe, c’est que malgré ces gens très talentueux, la société est comme condamnée à ce que rien ne grandisse. Et pour moi, ce mystère de « l’infertilité », ce manque de fruits, de résultats, a toujours été une préoccupation. Et j’ai compris à un moment que c’était lié au mystère de l’amitié. L’amitié est le mystère de la fécondité. Chez nous, rien ne grandit, non parce qu’il y a un manque de gens talentueux, ou parce que Dieu nous aurait oubliés, mais parce que jusqu’à maintenant, nous ne nous sommes pas ouverts au don, au mystère de l’amitié.

Lorsque j’ai compris cela, j’ai commencé à être plus attentif à ma vie, à ma vie comme orthodoxe, à la vie de mes amis. Le plus beau cadeau que nous avons reçu aujourd’hui de l’Ouest, des mouvements catholiques, c’est celui d’une nouvelle compréhension de l’amitié. C’est ce qui fortifie notre recherche, le désir d’une communauté véritable qui nous libère du péché du collectivisme, et d’un autre côté qui nous permet de surmonter notre individualisme.

"L’amitié est le mystère de la fécondité. Chez nous, rien ne grandit, non parce qu’il y a un manque de gens talentueux, ou parce que Dieu nous aurait oubliés, mais parce que jusqu’à maintenant, nous ne nous sommes pas ouverts au don, au mystère de l’amitié."

Je pense que le problème principal de toute société post-soviétique, post-totalitaire et post-athéiste, c’est de découvrir le mystère de l’amitié, c’est-à-dire ce moment où le Christ nous a appelé « ses amis ». C’est pourquoi, je ne pense pas que ce soit une question parmi d’autres de la vie chrétienne, mais la question centrale qui est pour nous essentielle.

Nous avons évoqué longuement la figure du métropolite Antoine de Souroge (Bloom), et vous avez parlé de la paternité, cette dimension a-t-elle été marquée par les années soviétiques ? 

La question de la paternité est très proche de celle de l’amitié. Pour les personnes soviétiques, cette question de la paternité a été très blessée. Parce que la parole du père était toujours associée à une figure de l’autorité. Toute notre vie était imprégnée d’une autorité mensongère. C’est pourquoi, l’aspiration de se libérer de toute autorité nous a longtemps accompagnés.

Personnellement, j’ai découvert l’importance de cette question avec Francesco Nembrini (recteur du centre scolaire de la Traccia en Italie, ndlr) qui m’a beaucoup aidé à la comprendre. Il considère que le problème principal de l’éducation et de l’enseignement actuellement vient du fait que nous sommes sortis de l’expérience de la paternité. Nous ne comprenons pas du tout la figure du père qui n’est pas celle de l’autorité mais qui devrait être celle du témoin. Le père, c’est la personne qui me donne le courage de courir vers les choses qui me rendent vivant. C’est le témoignage d’une personne adulte qui, par sa propre vie, témoigne que la vie vaut la peine d’être vécue.

"Le père, c’est la personne qui me donne le courage de courir vers les choses qui me rendent vivant."

D’un certain côté, il y a vraiment une perte de l’autorité, et d’un autre côté, nous sommes quelque part tous orphelins. Même si notre père est vivant, cela ne signifie pas que nous faisons l’expérience de la paternité, parce que nos pères eux-mêmes ont fait cette expérience d’être « orphelins ». Donc la question principale actuellement pour une personne adulte, c’est comment découvrir cette expérience de la paternité. D’où peut-on la prendre ?

Vient le moment où un jour, l’homme peut dire les mots Notre Père, et comprend ainsi qui est son père. Nous devons découvrir de nouveau comment faire l’expérience de la paternité dans une situation complète d’orphelins. Et ce n’est pas lié au père biologique, à la préservation de la famille mais au point de départ, nous devons comprendre ce besoin profond de l’homme d’avoir un père, ce besoin de paternité.

Quel est le regard de Francesco Nembrini sur la paternité ? 

Il y a une belle image dans la Divine Comédie de Dante. Dans la Divine Comédie, la figure de Joseph n’apparaît jamais. Francesco Nembrini s’est intéressé à cela : comment cela se fait-il qu’il y ait des hymnes à la Mère de Dieu, un livre sur les femmes… mais nule place donnée à Joseph ? Où est le père ? Et soudain dans le 33ème cantique, dans l’hymne à la Mère de Dieu, on découvre dans l’acrostiche, le mot JOSEPH AV (Joseph Ave). Il est là, mais caché.

Nembrini dit que c’est une très belle figure de la paternité, et que nous devons comprendre que nos enfants ne sont pas nos enfants.

La meilleure chose que je peux faire, c’est d’aider mon enfant à comprendre que ma paternité est le premier pas pour découvrir qui est son véritable père. Et donc la plus belle chose qu’un père peut découvrir dans sa vie, c’est être témoin du jour où son fils prononce les paroles du « Notre Père ». Et ainsi, il rencontre son vrai père. Le père doit « disparaître » comme les mots cachés de Joseph Av dans l’hymne. C’est le plus grand but. Lewis dit aussi que le plus haut degré de la maternité, c’est de devenir « inutile » pour son fils.

"Le père, c’est la figure du témoin."

Avec la paternité c’est la même chose. Le père, c’est donc celui qui au point de départ témoigne que la vie a un sens, qu’elle est belle et vaut la peine d’être vécue. Et lorsque l’enfant s’ouvre à la beauté de la vie et il faut l’aider à comprendre qu’il y a la grande Paternité devant cette beauté, qu’il y a le vrai Père.

Le problème de la paternité moderne, c’est donc d’abord de nous libérer de la comparaison de la figure autoritaire et ensuite de reconnaître que même si un enfant naît dans une famille, il ne fait pas forcément l’expérience de la paternité parce que les adultes aussi sont perdus. Nous vivons dans une situation de confusion et donc la question principale c’est comment découvrir de nouveau la paternité : la paternité c’est la figure du témoin. Nous retrouvons cette expérience de la paternité qui commence par le témoignage pour aboutir à prononcer le Notre Père.

Quelle est ton expérience personnelle de la paternité ?

J’ai vécu ce temps de manque où il semblait qu’il y avait tout : l’Église, les paroisses, la théologie, mais personne vers qui aller, personne à suivre, personne qui te dise : « Viens et vois ! », personne pour être responsable de toi et t’accompagner.

Lors de ma première rencontre avec le métropolite Antoine — lorsque j’ai commencé à lui raconter ma vie et à lui prendre tout son temps, moi pauvre ukrainien sans intelligence —, il m’a dit : « Je vous écouterai avec joie, mais je veux avant tout vous dire une chose : vous ne devez pas me considérer comme un père spirituel, un staretz car je n’en suis pas un. Vous savez la différence entre un saint et moi ? Vous voulez que nous allions ensemble au ciel. Mais moi, je n’y ai jamais été, tout comme vous. Je peux être avec vous mais nous y allons ensemble avec une carte. Nous ne devons pas confondre cette carte avec la réalité. Je ne suis pas un homme qui vous donne des instructions par carte. Moi je suis un homme avec une carte, qui peut-être ne correspond pas avec la réalité et pour cela, je peux être avec vous, mais je ne peux donner les réponses à votre place. S’il-vous-plaît, n’oubliez jamais cela, parce que je n’ai jamais été au ciel. Parfois, le ciel est descendu vers moi, mais alors je ne me rappelle plus de rien ; comment y aller ?! Cela ne vient pas de moi ! »

C’est très important parce que nous tous sommes devant la tentation de considérer la paternité comme une figure d’autorité qui donne les réponses à notre place. Mais le vrai père ce n’est pas celui qui assume ta propre responsabilité mais celui qui est d’accord pour faire le chemin avec toi, pour t’accompagner. Nous sommes tous devant cette question, parce que nous avons tous besoin de cette paternité.

Comment cela se réalise dans la pédagogie ?

En effet, ce n’est pas seulement un problème chrétien dans le sens étroit du terme mais un problème d’éducation. Souvent nous disons : « Je ne veux pas être ton maître, mais je serai ton ami ». Ce « Soyons amis », c’est la phrase que l’on donne à la fin d’une relation, mais pas au début. Mais le pire, ce « restons amis », peut être la fin de l’amour et de la paternité. 

"Le vrai père ce n’est pas celui qui assume ta propre responsabilité mais celui qui est d’accord pour faire le chemin avec toi, pour t’accompagner."

Nembrimi a un bel exemple pris dans la parabole du Fils prodigue. Il dit que les pères font souvent deux erreurs. La première, c’est qu’ils ne laissent pas partir leur fils lorsqu’il le demande. Le père idéal, lui le permet.

La deuxième, actuellement très répandue, c’est lorsqu’ils comprennent que leur fils part, les pères modernes disent souvent : « Partons ensemble ». Et très rapidement, ils vont manger avec leur fils au milieu des cochons… alors il n’y a plus de lieu où revenir. C’est pourquoi le père, ce n’est pas celui qui doit partir avec le fils prodigue mais celui qui a le courage de librement laisser partir son fils et qui protège la maison pour l’accueillir ensuite.

Peux-tu nous parler de ta rencontre avec Points-Cœur ?

Le plus difficile dans une rencontre, c’est de ne pas faire ce que l’on fait souvent : évaluer une rencontre comme grande ou petite, utile ou non, pour quoi, dans quel un but, si on doit faire ensemble ou non tel projet. Nous sommes tentés de réduire alors la rencontre et perdons ce qu’elle peut réellement donner. Cet activisme moderne évalue chaque rencontre avec des critères réduits : nous cherchons toujours la valeur d’une rencontre que nous faisons. Et en cela, nous la tuons.

Par exemple, dans l’éducation d’un enfant, souvent nous lui disons : « Je t’aime, je t’aimerai toujours si tu fais ceci, cela… » Cela n’est plus de l’amour et devient alors un chantage. Lorsque l’amour, c’est dire : « Je t’aime comme tu es », je fête alors cette rencontre en l’éloignant de l’utilité, de l’efficacité. C’est le grand défi du christianisme : regarder la rencontre dans sa beauté même. C’est difficile à faire, car le mal produit toujours une ombre sur n’importe quelle situation. Si nous voulons voir la beauté d’une chose, nous ne devons vouloir dans la rencontre ni projet, ni sens, ni utilité. Nous devons apprendre à fêter la rencontre en elle-même.

"Lorsque l’amour, c’est dire : « Je t’aime comme tu es », je fête alors cette rencontre en l’éloignant de l’utilité, de l’efficacité. C’est le grand défi du christianisme : regarder la rencontre dans sa beauté même."

Je n’ai rencontré une telle qualité, gratuité dans la rencontre qu’avec Points-Cœur : cette compréhension que la rencontre a sa grandeur, sa profondeur et sa dignité que l’on ne peut évaluer par des projets humains.

C’est la première chose que Points-cœur m’a apprise.

Qu'as-tu appris d'autre ? 

La deuxième chose que j’ai apprise de Points-cœur, et pour laquelle je rendrai toujours grâce, c’est lorsque nous avons commencé à visiter des orphelinats. Nous avons été confrontés à cette maladie de l’activisme de toute association à caractère social de notre pays : lorsque nous rencontrons une personne qui crie à l’aide, nous pensons que ce que nous pouvons leur apporter, leur offrir, c’est nous-mêmes. Et le plus grand drame des volontaires qui viennent avec le désir de se donner eux-mêmes, c’est d’être confrontés aux enfants qui n’ont pas besoin de cela. Et les volontaires s’offensent de cela et c’est difficile de tenir parce qu’ils viennent en voulant offrir leur plus grand trésor, toute leur vie, et les enfants leur répondent : « Et alors ? Pourquoi ? Tu es ennuyeux ! »

Et grâce à Points-Cœur, j’ai compris que si tu ne peux pas apporter quelque chose de plus que toi-même, c’est-à-dire cette Beauté, devant laquelle tu es toi-même petit, alors ce n’est pas possible de visiter les enfants ou les personnes qui demandent de l’aide.

Et ensuite, lorsque j’ai vu comment vous unissiez la beauté et la compassion, j’ai compris que c’est « la formule » essentielle. Je peux aller vers ces enfants qui ont besoin de moi, seulement lorsque je sais avec quelle Beauté j’y vais, qui est plus grande que moi-même. Cette Beauté même qui me rend vivant.

"Je peux aller vers ces enfants qui ont besoin de moi, seulement lorsque je sais avec quelle Beauté j’y vais, qui est plus grande que moi-même. Cette Beauté même qui me rend vivant."

Enfin la troisième chose que j’ai apprise de Points-Cœur c’est l’amitié. 

Comment, grâce à l’humble témoignage des volontaires de Points-Cœur de différentes parties du monde, l'expérience de l'amitié dans le Christ est devenue très personnelle et universelle à la fois ?

Lorsque mon pays est entré en guerre, nous avons tous découvert la nécessité d'une telle profondeur de cœur, que la mort ne peut atteindre. Après les évènements de Maïdan, nous avons appris que le mal ne peut être le dernier mot de l’homme, que son cri pour la dignité est capable de réveiller tout un pays. Toutes ces années, nous avons clairement senti qu'il n'y a pas de programme politique et économique pour surmonter les circonstances de la crise, mais le chemin de chaque cœur vivant qui s’ouvre en réponse à l'amour miséricordieux. Je serai toujours reconnaissant envers les membres de Points-Cœur parce que simplement avec l’insistance de leur sourire et de leur visage, ils nous ont appris à ne pas fermer les yeux sur les cœurs les plus obscurs, que nous rencontrons dans la vie quotidienne : ils nous ont enseigné la puissance d'une beauté mystérieuse dans les lieux de souffrance humaine. Grâce à vous, j’ai découvert comment le Christ, par sa présence parmi nous, surmonte les divisions et les ruptures, que l'homme n’est pas capable de guérir. Vous m’avez aidé à voir comment le cœur humain commence à chanter quand la beauté et la compassion sont unies par l'amitié, qui le plus souvent, n’a pas besoin de mots.

 

Propos recueillis et traduits du russe par Aude Guillet avec l'aide de Maria Sigov.

 

Alexandre Filonenko (Ukraine) est né à Kislovodsk en 1968. Après avoir été diplômé en physique nucléaire, il a poursuivi ses études spécialisées dans la philosophie et la théologie. Il est actuellement professeur d’histoire de la culture, de philosophie et de théologie à l'Université d'Etat de Kharkov et dans d'autres universités en Ukraine, Russie et Biélorussie. Il est l’auteur de nombreux travaux portant notamment sur les théologiens de l’émigration russe au XXe siècle (lire son témoignage sur Trace). En 2011, Alexandre Filonenko fonde l’association Emmaüs qui s’occupe de l'intégration sociale des orphelins et des personnes handicapées et de projets éducatifs et culturels. En 2014, Emmaüs rejoint le centre de culture européenne Dante créé pour apporter à la société ukrainienne des témoignages d'une vie nouvelle grâce à la réalisation d'événements culturels (Intervention traduite en anglais d’Alexandre Filonenko sur cette expérience aux meeting de Rimini en 2013 : qu’est ce qui réveille mon humanité).

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1 Commentaire

  1. Gherard Gösser

    merci pour cet article. Le contenu est une bouffée d'espérance, mais l'attitude de Monsieur Filonenko est un enseignement. Il est humble, curieux, désireux d'apprendre, à l'écoute… Si les latins avaient la même soif d'apprendre de leurs frères orientaux…