Home > Littérature > La compassion chez Dostoïevski

Marisa Mosto, Docteur en Philosophie à l’Université Catholique de Buenos Aires fait une très belle description du prince Mychkine, le personnage principal de l'Idiot dans un ouvrage publié récemment en espagnol[1],

« En nous vidant, nous nous exposons à toute la pression de l’univers environnant. »
                                                                                                                                                      Simone Weil

Ce trait génial de Simone Weil, tiré de son œuvre : La pesanteur et la grâce[2], nous permet de nous approcher de l’abîme mystérieux de beauté qu’est l’âme du prince Mychkine. Même si Simone Weil ne se réfère là ni à Mychkine, ni à Dostoïevski, elle décrit cependant une expérience vitale, que nous allons essayer de saisir, dont nous aimerions appréhender l’essence. Mychkine est la figure littéraire qui incarne cette idée. Sa nature est véritablement kénotique. Sa demeure intérieure est un espace ample, un salon généreux et chaleureux dont les portes sont grandes ouvertes pour celui qui aime l’habiter. N’importe quel invité ou hôte occasionnel s’y sent comme chez lui, ou mieux encore, comme dans la maison d’un ami aimant, qui est à ses côtés et qui veut ardemment son bien, qui le voit comme un trésor et désire débarrasser l’or de ce qui le ternit. Mychkine est l’homme-demeure, la maison où tout pèlerin indigent et épuisé aimerait arriver, le port d’amour inconditionnel, la main qui reçoit, l’oreille qui écoute, les lèvres qui consolent, le cœur capable de se troubler de notre douleur et de se réjouir de notre joie. L’âme de Mychkine est comme un instrument dont les cordes se laisseraient toucher par la pression des vibrations d’autres âmes et émettraient le son que ces âmes ont besoin d’entendre. Les personnages qui entrent dans son orbite sortent transfigurés par sa présence.

Mychkine incarne l’idéal de courtoisie, de tact du cœur[3], d’hospitalité spirituelle au sens biblique[4], de smirénie[5].

Mychkine est sensible à la beauté qui est toujours présente dans l’âme humaine, en dépit des apparences qui menacent de la nier. Il aime ceux qu’il fréquente avec un « amour qui naît devant la beauté tombée dans la perdition »[6]. Il s’arrête devant elle, se laisse toucher et établit immédiatement un lien avec le prochain, une sorte de philia qui fait suspecter au lecteur qu’il est entré dans un domaine d’intimité et de communion qui excède les données d’espace, de temps et de circonstances. C’est lors de ces rencontres magiques (mystiques ?) d’intimités que se perçoit l’atmosphère de sainteté qu’engendre ce personnage. Ses relations, sa capacité d’offrir une amitié apparaissent comme un fait, « non pas tant psychologico-spirituel, mais bien plutôt existentialo-mystique. »[7] L’amitié est le lieu où l’œuvre de l’homme s’apparente à la création du “symbole de l’Eternité” ».[8]

Romano Guardini dit du prince Mychkine dans une de ses pages profondes et remplies d’émotion :

« Toute la vie de Mychkine, avec tous ses évènements, ses relations et ses phases, depuis le début jusqu`à la catastrophe finale, constitue une existence humaine authentique. Elle pourra être extraordinaire, émouvante, mais toujours entièrement humaine. Cependant, lorsqu’on ouvre son cœur à cette existence, on perçoit à travers tout son ensemble, à travers ses liens complexes mais pleins de sens, à travers son atmosphère, comme à travers beaucoup de ses particularités, trait après trait et évènement après évènement, que cette sphère est au-dessus de la sphère proprement humaine. Toutes ces particularités ont en elles-mêmes un sens propre, et en même temps, toutes nous parlent de quelque chose qui les transcende, de quelque chose qui est au-dessus d’elles, de quelque chose de différent, du tout autre. »[9]

En cela, pour Guardini, le personnage de Mychkine est un symbole de la Personne du Christ. Dostoïevski, lui-même confirme cette intuition et la développe.[10]

 

Source :  Marisa Mosto, Empathie et compassion dans l’œuvre de Feodor Dostoïevski- chapitre III : Traditions de la spiritualité russe présentes dans les personnages messagers de la smirénie, in : Martín Susnik, Cynthia Fox, Marisa Mosto, Marcos Jasminoy, Alejandro Bertolini, Manantial en el desierto, ensayos multidisciplinarios sobre empatía y compasión, El Rastro (Buenos Aires 2016), 135-137.

 


[1] Martín Susnik, Cynthia Fox, Marisa Mosto, Marcos Jasminoy, Alejandro Bertolini, Manantial en el Desierto, El Rostro, Buenos-Aires 2016. 

[2] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Editions Plon, Paris 1997. 

[3] George Steiner, Réelle Présence, Gallimard, Paris 1999. 

[4] Henry Neuwen, Les trois mouvements de la vie spirituelle, Bellarmin, 1998. 

[5] Kjetsaa Geir, Fyodor Dostoïevski, a Writer's life, Ballantine Books, 1989 : « Le mot russe smirénie est la parole qui permet de définir au mieux la vertu (de Mychkine), c’est-à-dire la soumission des passions au bien de l’humilité et de la paix spirituelle. »

[6] Romano Guardini, L’univers religieux de Dostoïevski, Editions du Sueil Ligugé (Aubin 1963).

[7] Cette expression vient du commentaire de Lubomir Zak sur l’œuvre de Pavel Florenskij, La vérité comme éthos. Dans son œuvre, il accorde une place importante à la question de la philia comme matrice de la communauté humaine et… divine.  Plus tard, nous avons pu avoir directement accès à l’œuvre de Florenskij, La colonne et le fondement de la vérité,  dont nous recommandons vivement au lecteur la lecture de la onzième Lettre : “L’amitié”. Lubomir Zak, Verità come ethos. La teodicea trinitaria di P.A. Florenskij, prefazione di B. Petrà, «Collana di Teologia», Città Nuova, Roma 1998.

[8] Ibid.

[9] Romano Guardini: L’univers religieux de Dostoïevski

[10] Pour une énumération détaillée des traits de caractères communs entre Mychkine et le Christ, cf R. Guardini, L’Univers religieux de Dostoïevski, et Geir Kjetsaa, Dostoïevski, la vie d’un écrivain, où il ajoute des traits communs à Mychkine et à Dostoïevski lui-même, comme l’épilepsie, son amour pour les enfants, sa belle écriture, son amour pour deux femmes (Polina/Natasia ; Anna/Aglaya), sa peur de tomber dans la folie, ses opinions sur l’esthétique et la religion.

 

 

 

 

 

 

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