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Existe-t-il une littérature purement libanaise ? Pas une littérature libanaise en arabe ou en français. Peut-on parler d’une véritable littérature syriaque maronite?

Nous savons beaucoup de choses sur la littérature des Syriaques en général. Ils étaient les plus grands traducteurs des sciences et de la philosophie grecques, auxquels ils ajoutaient des commentaires et des analyses très intéressants. Les Syriaques avaient d’abord tout traduit du grec au syriaque, puis du syriaque à l’arabe. Ils étaient les promoteurs de l’astronomie, de la médecine, de la philosophie, des mathématiques, de la chimie et de la physique qu’ils ont transmises aux Arabes et à l’Europe chrétienne.

Leur théologie était essentiellement poétique. Leur plus grand auteur, Saint Ephrem, qui a vécu au IVe siècle, a écrit 24 000 mimré, c’est-à-dire des vers de poèmes. Sa littérature est encore chantée aujourd’hui dans toutes les églises syriaques, qu’elles soient orthodoxes ou maronites. Mais pour parler plus spécifiquement de la littérature syriaque maronite, il faut revenir, encore et toujours, au Codex Rabulensis. Il est vrai que ce manuscrit a été composé en 586, avant la fondation de l’Église syriaque maronite. Mais il a été continuellement enrichi au cours des siècles par des inscriptions ajoutées par les patriarches maronites.

 

Codex Rabulensis; 1280 AD

 

Sur un folio par exemple, le texte de 1280 dit : « Bashnat olaph w hamesh mo w hamshin, éno Petros Patriarko d Morunoyé, hou d yotév ‘al koursyo d’Antiokia… » (En l’an 1550 (des Grecs, c’est-à-dire 1280 de l’ère chrétienne), moi Pierre, Patriarche des Maronites sur le siège d’Antioche…)

Un autre folio contient également un texte daté de 1278 après J.-C. Il y est dit : « Bashnat olaph w hamésh mo w tesh’in yawnoyé, b tésh’o yawmin mén yarho da shvot, étit éno mhilo Erémyo, ldayro d Mort Maryam, b nahlo d Ilige mén atro d Botroun, lwot Mor Pétros Patriarko d Morunoyé ... » (En l’an 1590 des Grecs (c’est-à-dire en 1278), le 9e jour du mois de Shvot (février), moi, le faible Jérémie, je suis venu au monastère de Sainte Marie, dans la vallée de l’Ilige, du pays de Botroun, vers Mor Pierre Patriarche des Maronites…) .

Au Moyen Age, l’auteur le plus célèbre n’était pas un Syriaque Maronite mais un Syriaque Jacobite (c’est-à-dire orthodoxe) de l’école de Tripoli au Nord du Liban. Il s’appelait Gregorios Bar Hebraeus. Il a écrit l’histoire du Liban pendant la période des Croisades. Puis, de 1300 à presque 1500, la terrible période des Mamelouks ne nous a pas laissé beaucoup de littérature ni d’héritage artistique. La littérature maronite a dû attendre Bar Qleius, ou Barcleius, à la fin du 15ème siècle.

 

 Manuscrit de Gabriel Barcleius

 

Le premier visage connu au tout début de la Renaissance maronite du XVIe siècle est celui du savant maronite Gabriel Barcleius 1450-1516. Il est le premier nom célèbre à apparaître deux siècles après Gregorius Bar Hebraeus. Il allait devenir le plus grand écrivain de Zajal libanais basé sur la poésie syriaque maronite.

 

L’évangéliaire de Widmenstad

 

C’est en 1555, que le premier livre en lettres syriaques a été imprimé. C’était un Évangile, imprimé à Vienne pour le prince de Habsbourg par Jean-Albert Widmenstad qui a collaboré avec trois moines et prêtres libanais. L’Évangile de Widmenstad montre une belle complémentarité entre l’art latin de la Renaissance et l’écriture syriaque estranguélo. En 1584, la Renaissance libanaise a commencé officiellement avec l’ouverture du Collège Maronite à Rome. Tous ses spécialistes sont devenus des personnalités de premier plan en Europe. Ils ont mis toutes leurs connaissances et leurs contacts en Europe pour aider le Prince du Liban, Facardin II, à ériger sa Nation. L’un de ces savants maronites, Isaac Sciadrensis, est devenu ambassadeur du Prince en France. Il obtient pour la famille maronite des Kazen alliés au Prince, le titre de Consul de France. Il plaida en Europe la cause du Mont-Liban lors de la chute du prince Facardin II en 1635. Un autre érudit maronite, Victorius Scialach Accurensis, fut l’ambassadeur du Prince au Vatican. Don Giorgio Maronio a également été délégué ambassadeur du Prince à Rome. Il a travaillé à renforcer l’image de son Prince à Rome et en Europe. Georgius Ameira est devenu  patriarche des Maronites sous le nom de George Pierre Ameira. Il composa pour le prince libanais un livre d’architecture sur la fortification des châteaux et des villes. Il est également l’auteur de la grammaire syriaque de 1596.

 

 Abraham Ecchelensis – Manuel du Collège de Rome

 

Abraham Ecchelensis, l’un des plus éminents savants maronites, a composé le manuel du collège maronite de Rome. On peut lire en syriaque au-dessus de son nom en latin : « Bshém Aloho hayo, hotminan Grammatiqi Suryoyo da ‘vid bé posiqto la mhilo Avrohom bré d’Avrohom bré d’Dawid, men qrito mvarakhto wa rhimat la Mshiho, Haqél. Talmido d’madrashto d’Morunoyé dab Roumi. » (Au nom du Dieu vivant, nous avons imprimé cette grammaire syriaque avec la décision du pauvre Abraham fils d’Abraham fils de David, du village béni d’Haqel, bien-aimé du Christ. Étudiant du Collège Maronite de Rome). Année 1628.

 

 Gabriel Sionita

 

Gabriel Sionita, 1577-1648, est devenu très célèbre en France. Il a traduit le grand auteur syriaque médiéval Gregorius Bar Hebraeus. Il est devenu professeur au « Collège Royal » en France où il a une plaque commémorative à son nom aujourd’hui à Paris sur les « Quais de Seine ». Sa statue est érigée à Ehden sur la place de l’église. Iohannes Qoriaqos Hesronita était également un élève du Collège Maronite de Rome et il travailla avec Gabriel Sionita en 1619.

 

Joseph Simon Assemani

 

Connu sous le nom du Grand Assemani, Joseph Simon Assemani (1687-1768), est la figure la plus illustre des Maronites en Europe. Sa statue est érigée sur la place de l’église à Hasroun. C’est lui qui a travaillé sur le Codex Rabulensis, et l’a analysé avec des centaines d’autres manuscrits syriaques. Il a également écrit plusieurs livres et essais comme: Les auteurs catholiques en langue syriaque; Les collections syriaques des conciles et des synodes; Les livres grecs traduits en syriaque; Et les 5 volumes sur les Images Saintes.

Parmi les imprimeurs importants en Europe à l’époque, il y avait les Médicis à Florence. Leur Bibliotheca Medicea Laurenziana contient encore le manuscrit maronite de Qannoubine : Le Codex Rabulensis. L’un de leurs imprimeurs était le Maronite Jacques Luna, principalement entre 1584 et 1596. Un autre imprimeur libanais célèbre, mais au Liban, était Sergius Risius, ou Sarguis Rizzi. Il a fondé la première imprimerie au Mont-Liban et au Levant. C’était à Qozhaya en 1585. Son plus ancien livre connu est le Psautier de 1610. Sergius Risius a également imprimé à Rome le Missel en 1596. Ioanes Leopardus a également travaillé avec lui à l’impression de ce Missel.

 

 Faustus Nairon

 

Faustus Nairon est un Maronite né à Rome en 1628. Il est l’auteur de la Phénicie Illustrée. Il a également publié le Nouveau Testament dans lequel on peut voir l’illustration de l’Évangile de Saint Matthieu. On peut lire en syriaque : « Koruzuto dMor Mattay Shliho » (Évangile de l’apôtre saint Matthieu). Faustus Nairon a également publié le Penqidto (ou volume) des fêtes selon le rite de l’Église maronite.

 

Imprimerie de Qozhaya

 

Il est impossible de parler de littérature syriaque sans mentionner l’imprimerie de Qozhaya. Elle est censée avoir imprimé sa première édition en 1585 et la seconde en 1610.

 

 Psautier de Qozhaya

 

Toutefois, le seul exemplaire qui reste aujourd’hui est celui de l’édition de 1610. Néanmoins, le Docteur Bassil Agoula prouve l’existence de l’édition de 1585 en se basant sur les descriptions d’érudits maronites comme Etienne Evode Assémani et Simon Assemani. Tous deux ont noté des différences importantes entre les deux publications confirmant l’existence de l’édition de 1585.

 

Estephanos Douayhi

 

Le patriarche maronite le plus important après Saint Jean Morun à la fin du 7ème siècle, était Estéphanos Douayhi à la fin du 17ème siècle; exactement mille ans plus tard. Il a écrit toute l’histoire de l’Eglise maronite, définissant sa culture et son identité. Il a associé l’identité maronite à la langue syriaque lorsqu’il a écrit que « le syriaque est mon mystère« , le reliant ainsi aux mystères du christianisme. Son travail est une encyclopédie complète sur le Liban et les Maronites couvrant tous les domaines de la musique à l’architecture, ainsi que l’histoire, la spiritualité, la liturgie, l’iconographie, la théologie, la littérature et l’art.

 

Lettre manuscrite du Patriarche Joseph Estéphan

 

Une lettre écrite par le Patriarche Joseph Estéphan annonce en 1758, la fondation d’une école au Liban pour continuer les enseignements du Collège Maronite de Rome. C’est ainsi que l’école de Ain Warqa est fondée à Gosta en 1789, grâce aux efforts du patriarche Joseph Estéphan.

 

 Manuscrit (influence latine)

 

L’influence de Rome et de sa tradition latine se manifeste partout dans l’Église syriaque maronite. Quelques livres de messe du XVIIIe siècle révèlent cette influence de l’art latin à côté des textes de la liturgie syriaque.

 

 Peshitto

 

L’effet est très saisissant surtout dans la Peshitto Maronite. Son texte syriaque, ainsi que l’art typiquement syriaque sur la page de gauche, sont associés à l’art latin sur la page de droite. Cela signifie que la latinisation est bien présente, au moins depuis le 16ème siècle. Avant cela, les icônes et les fresques maronites étaient pleines d’inscriptions grecques à côté de leur langue syriaque. On remarque donc que les Maronites s’enrichissent constamment du grec, du latin, de l’italien, du français, de l’arabe et de l’anglais, mais sans jamais perdre l’essence de leur héritage, leur langue syriaque et leur identité sacrée.

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