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Le feu vivant ou la transmission d’un appel

Avec "Le feu vivant" (Жива Ватра, Ukraine 2016), Ostap Kostiouk signe un premier documentaire somptueux sur les bergers des Carpates. Loin des clichés romantiques, il suit trois générations de bergers en révélant la noble beauté de cette vie tout autant que sa rudesse. Il offre ainsi un regard neuf sur ce monde menacé et interroge son rapport avec la modernité. Entretien. 

TdC : Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser ce documentaire ?

Ostap Kostiouk : Ma première motivation était la musique, mais je ne voulais pas présenter ce que nous pouvions entendre dans les salles de spectacle. Je voulais faire quelque chose pour la culture Houtsoule (peuple des Carpates emblématique de l’identité ukrainienne, ndr), qui soit comme une contribution à la musique. En effet, la vie des berger, c’est le cœur de cette culture, les bergers en son comme l’incarnation. Mais cette vie là disparaît aujourd’hui, car plus personne ne veut faire ce métier. Beaucoup préfèrent aller dans les villes. Si donc cette profession disparaît, c’est le cœur même de cette culture qui disparaît. C’est pourquoi il m’apparaissait important de montrer la vie des bergers.

Vous êtes vous même houtsoule, avez vous connu cet univers ? 

J’ai grandi dans la ville de Kolomia où j’ai reçu une éducation scolaire et universitaire de bon niveau. Mais ma grand mère habitait à Kosmoutch et chaque été, je retrouvais l’atmosphère villagoise. J’ai donc grandi entre ces deux mondes.

En premier lieu vous êtes musicien et il s'agit de votre premier film. Comment comprenez vous le lien entre musique et cinéma ?

Mon approche du cinéma s’est faite par la musique. Ce qui constitue le cinéma, c’est l’image et le temps. Je suis persuadé que les beaux-arts se sont organisés autour de l’image. Mais le temps, qui est le propre de la musique, change ce paradigme. Ainsi, le cinéma octroie à l’image une dimension musicale, puisque ce qui importe, ce ne sont pas uniquement les tâches de couleur qui apparaissent sur l’écran, mais les émotions que le spectateur éprouve au cours d’une heure de visualisation.

Ostap Kostiouk jouant avec les bergers (source)
 

Le documentaire suit la vie de trois personnes : le vieux Ivan, Vassili, dans la force de l’âge et Ivanko, l’enfant. Comment êtes vous parvenu à transmettre une telle sincérité ?

Pour filmer la vie de tous les jours, il faut d’abord obtenir des personnes qu’elles se sentent en confiance avec la caméra. Je pense que le spectateur doit pouvoir croire au film. C’était l’un des objectifs les plus important que je m’étais fixé. Pour cela, il y a eu plus de 600 heures de tournage étalées sur quatre années. Au fond, je ne suis pas sûr qu’on puisse ajouter quelque chose au résultat final à partir de tout ce matériel.

Le scénario était-il prévu à l’avance ou l’avez vous composé à partir de ce que vous avez recueilli ?

Au point de départ, j’avais l’idée du sujet, mais elle était très simple. Il y avait l’idée du changement des saison en suivant un cycle complet d'un hiver à l'autre. Je voulais aussi présenter le rapport entre les générations. C’est au cours du travail que l'idée s’est développé.

Durant le documentaire, le vieux berger parle d’un appel qui s’est manifesté comme une nécessité intérieure. Nous recevons le témoignage d’un homme libre qui a choisi de vivre selon ce qu’il aimait vraiment. Vous attendiez vous à rencontrer de telles moments ? Comment commenteriez-vous ce passage ?

Au départ et tout au long du projet, je travaillais de manière intuitive. Mais c’est à la fin du travail que j’ai réellement compris le sens de ce que j’avais réalisé. C’est en effet lorsque qu’on tente de formuler son intuition pour quelqu’un d’autre qu’on commence à la comprendre. On pourrait décrire ce travail en deux phrases, même s’il ne faut pas le réduire à ces propositions. La première, c’est que dans le monde moderne, il n’est pas possible de vivre selon la vie de nos ancêtres. Et la seconde, qui est pour moi plus importante, c’est que le monde moderne ne nous permet pas de faire ce que nous aimons vraiment. Au fond, la question posée par Ivan est celle de la liberté : qu’est-ce qui nous empêche, en définitive de suivre la voie de nos ancêtres si c’est celle que nous aimons vraiment ?

Photo : Le feu vivant, Ostap Koustiouk (source)
 

Peut-on dire, comme pour Ivan, que ce film était pour vous la réponse à un appel ?

Je peux le dire maintenant. Mais j’ai beaucoup douté au cours du travail.

Qu’est-ce qui vous faisait douter ?

D’abord parce que je ne savais pas filmer (il s’agit du premier film d’Ostap, ndr). Je me demandais : suis-je vraiment metteur en scène ? Est-ce qu’il faut vraiment que je continue dans cette direction ? Mais le cinéma étant un travail collectif, il faut donner le sentiment à son équipe qu’on croit à l’œuvre qu’on est en train d’accomplir. Au fond tout au long de la réalisation, je suivais un chemin qui me dépassait. Ce n’est qu’après avoir vu le résultat que j’ai compris pourquoi je l’avais parcouru. Mais comme je n’étais pas seul sur le projet, j’avais une responsabilité vis à vis des personnes avec qui je travaillais. J’étais comme le capitaine qui devais ramener son bateau jusqu’au port.

Votre documentaire touche la question de l’identité, si importante pour l’Ukraine d’aujourd’hui et rejoint une interrogation universelle…   

La question de l’identité est très complexe. Au fond l’idée du nationalisme est restée figée au 19ème siècle, car nous n’avons pas eu la possibilité de nous réaliser en tant qu'Etat. Ce n’est que maintenant qu’on peut dire qu’on forme une nation ukrainienne avec un certain lien du sang. Mais la conscience moderne ne permet pas de penser comme ça, elle nous oblige à penser à l’échelle globale. De fait, la question de l’identité a changée. Il y a des bergers qui habitent dans les montagnes et tout à la fois des ingénieurs qui construisent des navettes spatiales. Ces gens là ne sont-ils pas aussi des ukrainiens ? Au fond, le problème des bergers tel qu’il est montré dans le film c’est celui de la rencontre entre la culture traditionnelle et le monde moderne. Ce n’est pas seulement un problème local, il est aussi global.

Mais à la base du film, il y a des questions assez simples. Celle d’un petit garçon qui habite dans des conditions spartiates, ou celle d’un vieil homme qui a dû se décider à un moment de sa vie entre rester avec sa famille ou faire ce qu’il voulait vraiment faire. Ce sont des questions universelles.

Vassili conduisant son troupeau vers les alpages, Le feu vivant, Ostap Kotiouk. 
 

Le documentaire a reçu de nombreuses récompenses à travers le monde. Des réactions vous ont-elles marquées ?

Le film a été présenté au festival du film documentaire à Toronto. Il y avait un autre film qui montrait la réalité de la vente de plus de 300 fermes par an aux Etats-Unis. J’ai invité ce metteur en scène et la fermière qu’il avait fimée. Elle s’est mise à pleurer car elle comprenait très bien de quoi il s’agissait. Je vois que dans le monde entiers, les gens comprennent ce que j'ai voulu dire. Au début je n’ai fait le film que pour moi-même, mais j’ai vu qu’il produisait un écho à travers le monde. C’est là que j’ai compris que j’avais fait quelque chose de bien.

A un moment, le vieil homme rencontre l’enfant. Malgré sa solitude et la conscience de la fin d’une époque, il l’encourage. On peut aimer beaucoup de chose, mais il est rare de rencontrer quelqu’un qui peut nous dire : « c’est le chemin »… 

J’ai fait beaucoup de montage pour obtenir cette scène. On peut dire que c’est plutôt un moment d’art pur. Je ne sais pas si ce garçon a compris ce message. Mais c’est ce que j’ai voulu dire. J’ai montré que l’enfant était resté jusqu’au bout et que le vieil homme se reconnaissait en lui. Je voudrais croire que cette bénédiction a été entendue par Ivanko, mais il s’agit de cinéma documentaire et de la vie des gens. Je n’en sais rien. Je sais tout de même qu’Ivanko a continué à aller dans les montagnes par la suite.

En continuant à préférer les alpages à la science de l’école, comme le disait le vieux Ivan ?

Il travaille comme berger et reçoit un salaire pour cela. Quand il va à l’école il achète lui-même ses cahiers et ses vêtements. Il ne demande rien à sa maman. Malgré son âge, il a déjà la dignité de pouvoir subvenir à ses propres besoins. L’éducation demande beaucoup d’investissement de la part des parents et peu d’enfants comprennent le sacrifice auquel ils doivent consentir. Mais Ivanko comprend le prix de l’instruction. On voit dans le film ce parallèle entre le savoir reçu à l’école et celui de la vie.  

Ivanko dans 'Le feu vivant" d'Ostap Kostiouk. Photo : Courtesy.
 

Le film parle d’appel. Avez-vous également lancé un appel en le réalisant ?

Au fond, l'appel était plutôt celui qui m'était adressé. Il s’agissait de suivre ce que me disait mon cœur ou bien d'écouter les producteurs qui imposaient un format déjà connu, comme celui de la BBC, avec une voix off et des images calibrées. En cela consistait le défit : faire les chose de manière non-conformiste en suivant mon coeur ou me soumettre aux idées des producteurs.

Merci d’avoir suivi votre cœur ! 

Je m’étais demandé s’il fallait vraiment réaliser un film documentaire et pourquoi ne pas réaliser plutôt un film avec une histoire très définie. Cela aurait permis de ne pas avoir à attendre que des évènements se produisent. Mais le film documentaire nous apprend à regarder les choses de la vie quotidienne. Or ces choses-là ne sont pas toujours accompagnées de feux d’artifices. Ce sont des choses très simples, mais qui sont propres à la vie. C’est parce qu’elles sont si simples qu’elles nous sont si proches et se révèlent si importantes.

Propos recueillis le 12/02/2017 par DC avec l'aide de Nathalia Dyman. 

 

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3 Commentaires

  1. clément Imbert

    "Le monde moderne ne nous permet pas de faire ce que nous aimons vraiment " une réflexion très juste, même si provocante. Le moyen terme serait : le monde moderne nous explique ce que nous pouvons/devons aimer et ridiculise le reste. Ainsi "vivre selon la vie de nos ancêtres" devient "résister au progrès". Il est beau à ce titre de voir tant d'initiatives venant d'enfants du monde moderne, qui partent à la recherche d'un art de "vivre selon la vie de nos ancêtres". Il n'existe donc aucun monde, aucune idéologie, qui puisse parvienne à juguler définitivement la liberté. 

    Merci de ce rappel revigorant. 

    1. Denis Cardinaux

      Bonjour, Le documentaire a été diffusé dans différents festivals à travers le monde et nous attendons avec impatience sa publication en DVD dans les mois à venir. Cela ne saurait tarder. Bien à vous.