Home > Cinéma, Théâtre > Silence, de Martin Scorcese

Adapté du roman homonyme de Shusaku Endo (1923-1996), Silence (sortie en salle le 8 février) est un film unique en son genre. Violent et poignant, il apporte des lumières sur la foi et le silence de Dieu.

(Avis au lecteur : comme il s'agit d'une adaptation d'un roman classique, l'auteur prend la liberté de commenter le dénouement du film, ndr).  

Le contexte

Nous sommes au Japon, au début du 17ème siècle. Cela fait 50 ans à peine qu'accompagnant les navires marchands en provenance du Portugal les Jésuites ont entrepris d'y prêcher l'Evangile, et déjà on fait état d'environ 300.000 baptêmes, parmi les paysans comme parmi les Seigneurs. Le shogun (chef militaire du pays) lui-même se montre accueillant à la foi venue d'occident, jusqu'à ce que des marchands hollandais, servant les intérêts économiques de leur pays, refroidissent son ardeur en lui expliquant que le catholicisme n'est en fait qu'un instrument de la couronne portugaise pour prendre le contrôle politique et économique de son pays, l'autorité du Pape déclassant la sienne. Le Shogun promulgue alors sur tout l'archipel un édit interdisant le christianisme, et il donne à tous un gage de sa détermination en ordonnant la crucifixion, en 1597 à Nagasaki, de Paul Miki et de ses 25 compagnons. C'est dans ce contexte que s'ouvre Silence.

L'histoire

Au début de l’histoire, une nouvelle parvient à Rome: le Père Ferreira, saint homme et brillant théologien, tenu en haute estime par ses confrères jésuites, missionnaire au Japon, aurait renié la foi. L'émoi que provoque cette rumeur entraîne deux jeunes jésuites à embarquer pour le Japon, décidés à retrouver la trace de leur maître et père spirituel bien-aimé, et à sauver son honneur en prouvant que la rumeur est infondée – et si d’aventure elle était fondée, en donnant leur vie pour le Christ en contrepartie de sa trahison.

Commence alors pour nos deux protagonistes, emportés par le feu de leur ardeur missionnaire, une plongée sans retour dans le quotidien tragique et incertain des chrétiens japonais. Leur chemin croise celui de Kichijiro, chrétien déchu et renégat repenti, l'homme faible qui tremble et fuit devant la croix, puis celle d'un village de chrétiens qui les accueillent et reçoivent d'eux, avec avidité et dévotion, les sacrements de la confession et de l'Eucharistie. Cette idylle ne dure qu'un temps: trahis, livrés aux autorités, le Père Rodrigues et son confrère entament une lente descente en enfer dans laquelle leurs rêves de sainteté et de martyr se brisent contre la brutalité des persécutions, le cynisme de l’ex-père Ferreira et le silence de Dieu.

Un dilemme terrifiant

A sa sortie en 1960, le roman avait reçu un accueil frileux de la part des catholiques, les évêques japonais en déconseillant la lecture. Les arguments du Shogun (dictateur militaire du japon, ndr), sont, il est vrai, très déstabilisants, et ils annoncent le relativisme post-Nietzschéen : « Le Japon est un marécage, votre foi occidentale peut bien y pousser, comme tout le reste, mais elle n’y prendra pas racine. »

Le Père Rodrigues était arrivé au Japon avec l’assurance d’un Saint Pierre qui s’écrie, la veille de son reniement : « Je donnerais ma vie pour toi ! » Mais un autre chemin s’ouvre devant lui : le chemin de croix. Trahi par son père spirituel qu’il venait chercher, trahi par Kichijiro qu’il avait relevé de sa misère, écrasé par la torture et taraudé par le doute, Rodrigues pose à son tour son pied sur le « foumié », l’image du Christ crucifié, en signe de reniement, et dans le même mouvement il s’effondre de douleur, tel le « Saint Pierre reniant » de Caravage, dont l’œil pleure déjà la faute qu’il est en train de commettre. Le martyr du Père Ferreira n’est pas celui dont il avait rêvé, ce n’est pas l’héroïsme d’une mort courageuse, mais la « kénose » et l’échec du Fils abandonné, raillé, méprisé de tous.

Abolition de la frontière entre le bien et le mal ? 

Au début de Silence, du roman comme du film, il y a une frontière, parmi les chrétiens, entre les infidèles et les fidèles, entre l’ex-Père Ferreira et le Père Rodrigues, entre ceux qui renient leur foi et ceux qui courageusement offrent leur vie pour le Christ. Le critère qui les départage, c'est la fidélité, la cohérence. Si le livre a suscité un tel émoi à sa sortie, et si le film à son tour suscite un débat véhément, c'est qu'il efface cette frontière.

« Arrivé à cette époque de ma vie, je m’interroge constamment sur la foi et le doute, la faiblesse et la condition humaine », confie le réalisateur. Est-ce à dire que tout est faiblesse, que nos choix n’importent plus, que la frontière entre le bien et le mal peut être franchie sans conséquences ? Est-ce à dire que, face à la croix qui se présente dans toute sa violence, l'apostasie n'est plus coupable, et que le martyr n'est plus louable ?

Saint Pierre et Judas

En réalité, Silence n'efface pas la ligne de partage entre les fidèles et les traîtres, il nous apprend juste qu'elle n'existe pas. Le juste pêche sept fois par jour, dit la Bible, sept fois par jour il pose son pied sur le "foumié", sur le visage du Christ. Ce qui existe en revanche, c'est une autre frontière, une ligne qui engage pleinement notre liberté et de part et d'autre de laquelle se joue notre rédemption : d'un côté sont les pêcheurs qui s'ouvrent à la miséricorde, et de l'autre ceux qui la refusent. D'un côté l'humilité de Kichijiro, qui vit à partir de la confession et de l'absolution, et de l'autre l'orgueil de Ferreira, qui vit de son projet. D'un côté Saint Pierre et de l'autre Judas.

Silence, le livre comme le film, n'est pas une contemplation morbide du péché et de la faiblesse humaine. Tout au long du récit, le Christ crucifié est là, véritable protagoniste de cette histoire, silencieux mais présent. C'est Lui qui donne aux martyrs japonais la force de témoigner de leur foi au prix de leur vie, mais c'est également Lui qui permet que se brise contre la souffrance l'héroïsme de Rodrigues, afin que meurt sa volonté propre et que ressuscite une foi véritable, ancrée dans le « Tu » du Christ, une foi humble et contrite comme la foi de Saint Pierre après la résurrection : "Seigneur, Tu sais tout, Tu sais bien que je T'aime…"

La victoire cachée de la foi

A dessein, Scorcese a légèrement altéré et rallongé l'épilogue final, afin de souligner cette vie qui, sans fanfare et sans héroïsme, rejaillit de l'autre côté de la croix. La scène finale nous montre comme les timides premiers bourgeons d’un prunier après la rigueur de l’hiver : la fidélité du traître Kichijiro, qui malgré ses chutes et ses reniements garde la foi et redemande la confession au Père apostat, avant d’être finalement martyrisé lui-aussi ; l’espérance de Rodrigues, qui meurt en serrant la croix contre sa poitrine.

L'écran fond au noir et un dernier message, chargé d’espérance, apparaît : "Ce film est dédié à tous les chrétiens du Japon et à leurs pasteurs."

Le Shogun Inoue avait donc tort : malgré plus de 250 ans de persécutions -l’interdiction du christianisme n’est levée qu’en 1871-, la foi est toujours bien vivante au Japon. Lorsque le Père Petitjean, des Missions Étrangères de Paris, s’aventure le premier jusqu’au sud du Japon en 1863, il y retrouve plusieurs dizaines de milliers de chrétiens, les « chrétiens cachés du Japon ». Le film s’achève sur ces derniers mots -profession de foi du réalisateur, hommage aux martyrs et à l’œuvre des jésuites, point final de cette histoire et de toute l’histoire- : « Ad Maiorem Dei Gloriam », « Pour la plus grande gloire de Dieu. »

Vous aimerez aussi
Cinéma : Paterson ou la poésie des petites choses
Mateo : « Quand on ouvre la porte à l’espoir, tout est possible »
Un charisme de présence et d’amitié au Japon
« Les délices de Tokyo » : un humanisme sans maquillage

2 Commentaires

  1. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    L'historiographie des Missions étrangères de Paris rapporte que lorsque le Père Petitjean rencontra des chrétiens à Nagasaki, ces derniers lui dirent: "Votre coeur est notre coeur".

  2. Gaëtan de Gevigney

    Un formidable outil d’évangélisation catholique.   On aurait pu s’attendre à ce que Martin Scorsese, réalisateur du film blasphématoire « la dernière tentation du Christ », blesse une nouvelle fois les Chrétiens avec son dernier film, dont la simple évocation du réalisateur lui assure une diffusion dans des dizaines de milliers de salles obscures à travers le monde. Il semble ici que, non seulement le film n’est pas blasphématoire, mais surtout que le souvenir qu’il laissera aux millions de spectateurs qui l’auront vu, constituera un témoignage de foi profonde et humaine qui les laissera admiratifs et, espérons-le, saura interpeler la plupart d’entre eux. Le film raconte dans un environnement très esthétique l’inquisition Japonaise au XVII° siècle contre les missionnaires catholiques qu’ils considèrent comme une menace pour l’unité de leur peuple. Les personnages principaux, deux jeunes prêtres à la recherche de leur père spirituel le père Ferreira, sont ainsi confrontés à la torture morale et physique qui ébranlera forcément leur foi. Le spectateur est alors rapidement confronté, à titre personnel et par analogie aux héros, au dilemme de l’apostasie : serais-je prêt à renier mes convictions sacrées au risque de ma vie ? Toute personne prête à sacrifier sa vie pour de tels idéaux a su forcer l’admiration dans l’histoire. Oui, mais serai-je prêt à le faire au prix de la vie d’un autre ? Au prix de la vie d’un autre au terme de longues heures de tortures ? Et si les victimes sont plusieurs ? Parmi les images avec lesquelles on ressort de ces 2h45 marquantes, on retiendra la profonde tristesse dans laquelle Martin Scorsese plonge les personnages qui auront apostasié dans son film. Comme un homme dont on aurait arraché l’âme, le réalisateur semble témoigner que la foi habite l’âme de l’homme, qu’il s’éteint lorsqu’elle le quitte et donc qu’elle le rend profond, généreux, rayonnant et heureux quand elle l’habite.    Martin Scorsese nous présente dans son film des prêtres capables d’aller bien au-delà de ce que nous aurions été sans doute capables de faire en tant que laïcs, pères ou mères de famille, prêtres du XXI° siècle, et c’est bien là un formidable témoignage qui est présenté aux millions de spectateurs qui ne seront pourtant pas venu voir un film prosélytiste. Mieux que cela, les personnages sont présentés comme profondément humains, habités par le doute, comme le Christ sur la Croix, renforçant donc la proximité avec l’Homme, la crédibilité du personnage. « Silence » est un formidable témoignage de foi, d’amour désintéressé, qui viendra redorer le blason d’une religion tant malmenée dans le monde, un formidable outil d’évangélisation catholique.