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Peloton d’information : les médias français vus par les italiens

Le philosophe français Marcel Gaucher l’a appelé « Parti des Médias », le seul a ne pas avoir le moindre problème d’adhérents, jouissant lui d’amplificateurs et de propagateurs dans chaque officine télévisuelle où « l’on pense bien », au sein de chaque festival culturel où l’on lutte contre le « nouveau fascisme » (traduisez « populisme »). C’est ce parti qui, « aveuglé par ses bons sentiments », pour reprendre les paroles du journaliste Brice Couturier, « préfère nous abreuver de petites nouvelles insignifiantes, d'une part, de ses grandes indignations, de l’autre »[1].

Il est devenu en France, comme le constate le dernier numéro de la revue Eléments[2], le parti majoritaire autant dans les rédactions journalistiques que télévisuelles. Un parti qui n’accepte que les dévots de l’idéologie dont il se fait champion – celle du Progrès, de l’Autre, du multiculturalisme, du gender -, qui excommunie les insoumis, sépare soigneusement ceux qui sont du bon côté de l’Histoire de ceux qui sont du mauvais, et a revu à la hausse son taux d’intransigeance vers ceux qui ne pensent pas comme il se devrait penser – suite au Brexit et à l’élection de Donald Trump.

Pour le « Parti des Médias » n’existent que le blanc et le noir, la candeur des belles âmes qui « font avancer le monde » avec leurs idées, opposées à l’obscurité représentée par les francs-tireurs, par les indisciplinés qui se doivent d’être tenus à l’écart des cercles importants : qu’ils ne s’avisent pas d’ouvrir un débat ! A l’instar de Robert Ménard, fondateur de Reporters sans Frontières, actuel maire de Béziers, dont le parcours est présenté par Eléments comme exemple fulgurant de l’attitude d’un certain monde médiatique à attribuer des brevets de « fréquentabilité » et à les retirer au plus vite dès que celui qui avait reçu l’onction commence à sortir des rails du politiquement correct.

Isoler les « mal-pensants »

Tant que Ménard était président de l’ONG de défense de la liberté d’expression la plus connue au monde, il était vu comme une icône de la gauche parisienne, un chevalier blanc parcourant le monde de long en large au service des droits de l’homme. Puis il publia en 2003 « La Censure des Bien-Pensants », dans lequel il attaquait de front les phénomènes de censure et d’auto-censure des élites parisiennes ; en 2011, il doubla la dose avec « Vive le Pen ! », pamphlet absolument incorrect contre les « anti-lepénistes ordinaires » (expression de Pierre-André Taguieff) qui passaient leur temps à diaboliser Marine Le Pen et son Front National ; et en 2014, à l’occasion des élections communales, il se fait élire maire de Béziers avec le soutien du même Front National, devenant au même instant l’infréquentable Ménard, le « néo-facho », le réac, le pestiféré.

« Le problème pour certains journalistes, qui ne peuvent pas même imaginer qu’il puisse exister une opinion différente de la leur, est que je ne suis pas à droite, mais à droite de la droite, c’est-à-dire dans la catégorie la plus improbable possible que l’on puisse trouver dans une rédaction parisienne. Les journalistes m’ont fait payer cette trahison originelle », a déclaré Ménard à Eléments.

Endogamie, tribalisme, conformisme, telles sont les trois caractéristiques de ce monde médiatique qui a perdu le contact avec la réalité – un sondage récent du Cevipof[3], le centre de recherches politiques de Sciences Po, montre que seul 24% des français a confiance dans les médias, 6 points de moins que les banques -, et n’est plus capable de débattre sur les thèmes qui agitent l’actualité sans immédiatement condamner, jeter l’anathème, isoler les « mal-pensants ».

Et ce n’est qu’un début

Ingrid Riocreux, qui s’est affirmée récemment comme l’une des meilleures spécialistes du discours médiatique avec son essai « La langue des médias, Destruction du langage et fabrication du consentement »[4], y a dénoncé, selon ses propres mots, ce « prêt-à-parler journalistique » : la tendance à utiliser le même langage, à répéter les mêmes idées préfabriquées pour conforter le dogme dominant, à diffuser une pensée monolithique qui annule le pluralisme.

Elle dénonce en particulier la pratique de plus en plus en vogue des « interviews inquisitoriales », où la personne interrogée ne se trouve plus face à des journalistes curieux de son opinion, de son analyse de tel ou tel thème, mais à de petits Torquemada qui veulent seulement savoir si elle pense comme eux, si elle est alignée, ou bien si elle menace de de tomber dans l’indiscipline réactionnaire, la pensée rétrograde à mettre à l’index.

Selon Slobodan Despot, directeur du site Antipresse[5], le nouvel index est représenté par quelques instruments de « décodage » mis sur pied par quelques journaux dits « de référence », comme le Decodex du Monde en France ou le Fact Checker du Washington Post aux Etats-Unis, qui s’arrogent le droit de distinguer la vraie nouvelle de la fausse, celle avec un N majuscule de la fake news. Mais comme le souligne Despot, « c’est le monde à l’envers » : les plus grands producteurs de fake news s’érigent en garants de la véridicité des faits, pas un seul n’évite le passage sous la loupe inquisitoriale de leur algorithme de décodage, ou pour le dire mieux, sous le filtre du politiquement correct.

Et ce n’est que le début, sachant bien que les géants d’internet, Google en tête, préparent déjà des algorithmes impersonnels chargés de faire l’information. Comme l’écrit Despot : « George Orwell, ce n’est que la préhistoire ».

Traduction : JMP

 

 
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