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Si jamais il vous prenait d’être euro-sceptique…

Qu'est-ce que l’Europe ? Union économique et monétaire ? Organisation politique ? Continent ? Structure de pensée ? Question faussement simple et du coup souvent éludée. En finir avec l’Europe, ouvrage élaboré sous la direction Durand (2013), tente d’y répondre. 

Au point de départ de cet ouvrage, il y a une indignation devant de réelles détresses – certains des auteurs sont d’origine grecque – et l’injustice dans le traitement de celles-ci, toujours « au nom de l’Europe ». Ce collectif d’intellectuel fondé autour des éditions La Fabrique se situe lui-même « à la gauche de la gauche ». Une question simple les anime : quelles sont les raisons profonde de la crise dont on ne sort pas ?

Le parti-pris de la globalisation

Selon eux, aux sources du projet européen, plus qu’un idéal de paix, il y a  un parti-pris idéologique néo-libéral, ce qu’ils montrent à travers quelques faits. Deux dates sont pour eux assez déterminantes sur le plan économique : l’acte unique en 1986 et le traité de Maastricht (entré en vigueur le 1 novembre 1993), c’est à dire la mise en place effective d’un système monétaire prévu de longue date. 

L’Euro est selon eux une idée qui ne vient pas d’une volonté démocratique, de nombreux faits en témoigne, mais revêt plutôt le caractère d’un rêve auto-réalisateur : c’est en bonne partie grâce à cette monnaie commune que la financiarisation de l’économie – dépouillant au passage les Etats européens d’une grande partie de leur capacité d’influer sur la politique économique – a pu s’accélérer ces trente dernières années, pour  mettre en place peu à peu une monnaie d’échange mondiale. En témoigne le sacro-saint critère de la stabilité de l’Euro qui n’est pas au bénéfice des citoyens de la zone Euro mais bien de la finance mondiale.  

Dans une structure privée de politique monétaire comme le sont les Etats de la zone Euro, il ne reste plus comme variable de politique économique que les économies budgétaires structurelles en cas de crise et le coût du travail – baisse des salaires, des revenus minimaux, des frais de licenciement – pour relancer la compétitivité.

Un Césarisme européen

Cette situation de crise durable, si elle semble faire vaciller parfois le système entier, est en réalité l’instrument privilégié pour lui permettre d’assoir ses bases. Il permet la montée en puissance d’organes de moins en moins démocratiques mais présentés comme providentiels : c’est le cas de la Banque Centrale Européenne qui n’a jamais été aussi puissante que depuis la crise des dettes souveraines, alors même que durant cette même crise, elle n’a aidé que les banques et n’a rien fait pour protéger les Etats de la spéculation sur leur dette. Ce phénomène est décrit comme la montée d’un césarisme européen : en temps de crise on assiste à un recul de la démocratie au profit d’entités qui ne jouissent pas de la légitimité du vote mais plutôt de celle des marchés. 

Le recul de la démocratie est aussi observable à travers les élections. Désormais les Etats ont deux souverains : le peuple et les marchés. Si les intérêts du premier et du second viennent à diverger (ce qui est ouvertement de plus en plus le cas), c’est toujours le candidat du second qui l’emporte, même si l’emballage marketing tente de nous convaincre du contraire. 

Les alternatives

Devant ce constat, Cédric Durand, au nom du collectif, dresse quatre alternatives : 

  • la première est celle dans laquelle nous sommes actuellement, qui consiste selon lui à laisser les marchés, leurs transfuges de la Commission ou la BCE décider de tout « au nom de l’Europe ».
  • La deuxième voudrait une plus grande intégration politique pour permettre la mise en place d’une vision keynésienne européenne (au risque, dans la situation actuelle si tendue, d’aller une fois encore contre la volonté démocratique).
  • La troisième, souverainiste, est considérée comme anachronique à l’ère de la globalisation de tous les enjeux sociaux (rappelons-nous que nos auteurs sont marxistes). 
  • La dernière enfin serait une véritable « option de gauche » qui traiterait réellement les problèmes actuels en ne se laissant pas imposer le paradigme pour cela (notamment européen) et qui ne laisserait pas le marché décider de la marche du monde.  

Des structures à la responsabilité personnelle

Il y a certainement beaucoup à redire sur cette analyse engagée et documentée. La perspective marxiste matérialiste met résolument de côté des aspects de la réalité pour étudier les faits « structurels ». Ainsi la personne est dépouillée de son aspect vertical et spirituel, pour ne garder que le critère économique et social. On est ainsi parfois gêné par cette insistance sur la domination des marchés vue comme une force anonyme. 

Un tel ouvrage provoque ainsi une interrogation profonde sur la question des structures : ne rêve-ton pas d’une Europe comme d’une structure (de pensée ?) idéale qui serait la solution à tous les problèmes ? Ne nous laissons-nous pas enfermer dans des structures qui abîment notre conscience et contribuent à réduire notre capacité à chercher le bien ? 

Deux grands hommes, intellectuels autant que spirituels, nous précèdent dans cette réflexion. Benoît XVI mettait en garde contre l’illusion d’une structure idéale 1)Benoît XVI : « Le développement humain intégral suppose la liberté responsable de la personne et des peuples: aucune structure ne peut garantir ce développement en dehors et au-dessus de la responsabilité humaine. Les « messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d’illusions » fondent toujours leurs propositions sur la négation de la dimension transcendante du développement, étant certains de l’avoir tout entier à leur disposition. Cette fausse sécurité se change en faiblesse, parce qu’elle entraîne l’asservissement de l’homme, réduit à n’être qu’un moyen en vue du développement, tandis que l’humilité de celui qui accueille une vocation se transforme en autonomie véritable, parce qu’elle libère la personne. » (Benoît XVI, Caritas in Veritate n° 17) . Le second, Jean-Paul II, en reprenant le concept de « structures de péché », rappelait combien ces structures anonymes rendant le mal abstrait et lointain, s’enracinent pourtant dans la liberté personnelle. 2)Jean-Paul II : « La somme des facteurs négatifs qui agissent à l’opposé d’une vraie conscience du bien commun universel et du devoir de le promouvoir, donne l’impression de créer, chez les personnes et dans les institutions, un obstacle très difficile à surmonter à première vue. Si la situation actuelle relève de difficultés de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de « structures de péché », lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir. Ainsi elles se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes. « Péché » et « structures de péché » sont des catégories que l’on n’applique pas souvent à la situation du monde contemporain. » (Jean-Paul II, Sollicitudo Rei socialis n°36)

En finir avec l'Europe, sous la direction de Cédric Durand, La Fabrique, 15 mai 2013. 

 

References   [ + ]

1. Benoît XVI : « Le développement humain intégral suppose la liberté responsable de la personne et des peuples: aucune structure ne peut garantir ce développement en dehors et au-dessus de la responsabilité humaine. Les « messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d’illusions » fondent toujours leurs propositions sur la négation de la dimension transcendante du développement, étant certains de l’avoir tout entier à leur disposition. Cette fausse sécurité se change en faiblesse, parce qu’elle entraîne l’asservissement de l’homme, réduit à n’être qu’un moyen en vue du développement, tandis que l’humilité de celui qui accueille une vocation se transforme en autonomie véritable, parce qu’elle libère la personne. » (Benoît XVI, Caritas in Veritate n° 17)
2. Jean-Paul II : « La somme des facteurs négatifs qui agissent à l’opposé d’une vraie conscience du bien commun universel et du devoir de le promouvoir, donne l’impression de créer, chez les personnes et dans les institutions, un obstacle très difficile à surmonter à première vue. Si la situation actuelle relève de difficultés de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de « structures de péché », lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident et les rendent difficiles à abolir. Ainsi elles se renforcent, se répandent et deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des hommes. « Péché » et « structures de péché » sont des catégories que l’on n’applique pas souvent à la situation du monde contemporain. » (Jean-Paul II, Sollicitudo Rei socialis n°36)
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2 Commentaires

  1. Julien

    Article très intéressant. Cependant, si les auteurs ont bien su distinguer les symptômes du mal qui ronge l’Europe, on peut douter de la pertinence de leur diagnostic.

     

    Il est vrai que l’idée européenne a jusque-là été portée par un certain messianisme des élites. Si les peuples ont tout d’abord soutenu l’idée à l’issue de la seconde guerre mondiale un certain décrochage s’est opéré au cours des deux dernières décennies creusant un grandissant écart entre des élites gouvernantes et déterminées et des peuples toujours plus sceptiques face aux renoncements à la souveraineté nationale.

     

    Les auteurs remarquent très justement que lors de la crise la BCE a pris une place prépondérante au détriment des chefs d’État démocratiquement élus, mais ils ne s’interrogent pas sur les raisons de ce phénomène.

    La BCE est un organe indépendant, qui a mené une politique monétaire très audacieuse et assurée pour sauver le système monétaire européen et les économies européennes. Sans l’action de la BCE les épargnants aurait très certainement perdus leurs économies et les économies européennes auraient essuyer une crise de très grande ampleur. Face à la BCE les chefs d’État sont resté inactifs et lui ont laissé le champ large pour agir. C’est bien cette démission collective des gouvernements démocratiquement élus qui est à l’origine des pouvoirs exorbitants de la BCE, et non la faute d’une BCE toute-puissante qui aurait pris le pouvoir en Europe. Quand les institutions démocratiques se montrent défaillantes, les institutions non-démocratiques prennent pour ainsi dire le relai, ce qui dans le cas européen a été plutôt salvateur. Enfin quand bien même la BCE a été très active ces dernières années, il demeure qu’elle n’agit pas au-delà des limites strictes de son mandat fixé par les traités européens.

     

    On peut également reprocher aux auteurs de choisir les exemples qui les arrangent. Si la gestion de la crise grecque constitue effectivement un échec cuisant de l’Union Européenne, la crise irlandaise qui a eu lieu au même moment et que se caractérise par la bonne coopération entre le gouvernement irlandais et la BCE a permis à l’Irlande de devenir aujourd’hui l’une des économies les plus prospères de l’Union où les stigmates de la crises ont été totalement effacés. Par ailleurs, réduire l’UE à la BCE est là encore trop simplificateur. La DG concurrence de la Commission européenne qui a récemment réclamé 13 milliards d’euros à Apple pour avoir bénéficié d’un régime fiscal trop favorable et illégal au regard du droit européen, n’est pas réputée pour faire le jeu des marchés. Ce sont 13 milliard d’euros que l’Union Européenne impose de rendre aux citoyens irlandais.

    Ces deux derniers exemples témoignent que réduire la politique européenne à l’affrontement dichotomique entre le peuple et les marchés (ou entre les sans biens et les riches) est une lecture marxiste sans doute un peu dépassée. Il y a beaucoup d’autres facteurs qui rentrent aujourd’hui en jeu dans la détermination des politiques européennes, la lutte contre les dérèglements climatiques qui est essentiellement portée par l’UE en Europe, les facteurs politiques lié à l’élaboration de l’Europe post-Brexit, la question identitaire révélée par la crise migratoire. Nous vivons dans un monde toujours plus complexe ou la lutte des classes sociales ne suffit plus pour comprendre la prise de décision en Europe.

     

    Pour finir, l’auteur de l’article remarque avec raison que les auteurs de l’ouvrage ­ « [dépouillent la personne] de son aspect vertical et spirituel, pour ne garder que le critère économique et social ». Si j’espère une Union Européenne, c’est bien celle qui ne réduit pas les nations à des sociétés d’individus mais qui replace la personne comme sujet prenant son sens précisément dans le fait de participer à ce qui le dépasse. Mais n’est-ce pas justement ce qu’a exprimé monsieur le Président de la République Emmanuel Macron lors de son discours de la Sorbonne ? « L’Europe, aujourd’hui, est dans un entre-deux mais notre choix est simple : voulons-nous continuer à produire comme hier et défendre une compétitivité face à des puissances qui sont en train de faire ce choix ou l’ont fait ou souhaitons-nous accélérer et devenir les leaders d’un nouveau modèle productif qui ne sera pas qu’un modèle économique mais qui sera un modèle de société, de civilisation qui permettra aussi de repenser les inégalités, les externalités d’une société dont les principales victimes des déséquilibres sont les plus faibles et les plus fragiles ? »

  2. Angus

    L'Europe est un coeur puissant qui a depouillé la personne de son aspect vertical et spirituel. Ici on dit: 'La politique economique est comme un gateau. Avant, les Etats laissaient une petite partie pour le Peuple, maintenant, Ils ne la lui laissent Point'. Elle n. Existe plus que pour èxploiter l.homme au nome de l. Europe. Mais s' Elle n. aura pas le coeur pour lui laisser une petite partie en garantant  une petite union, Elle ne pourra etre nimoins éuropeenne. Pour embracer l.autre on veut l'Union, mais sans l.embrace, l.union est seulement une  fausse securité qui sers seulement a' la montée d'un césarisme éuropeen'.