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Rahul Gandhi, bon sang ne saurait mentir ?

À l’approche d’élections partielles au Gujarat, le débat politique en Inde connaît un regain de tension. Avec Rahul Gandhi, le principal parti d’opposition mène l’attaque et concentre les critiques les plus acerbes. L’échéance toute proche prend des allures de test national à hauts risques pour les forces en présence. Décryptage.

 Rahul Gandhi, conférence à la Doon School, août 2017 (©BY-SA 4.0)
 

Le Gujarat est l’État dont l’actuel Premier Ministre Narendra Modi fut le Chief-minister, et sa propre victoire aux élections nationales d’il y a trois ans reposait principalement sur sa réussite locale. Il était le vendeur de thé devenu chef d’un État dont la réussite économique était vue comme une des plus brillantes du moment. L’élection de décembre pourra donc renforcer ou au contraire ternir cette carte de visite. Pour l’opposition, l’heure est à la reconquête. Le fameux parti du Congrès 1)Le Congrès national indien (INC) a été fondé en 1885 a été l’acteur majeur du mouvement pour l’indépendance de l’Inde. Le Mahatma Gandhi en a été une des figures principales à partir de 1915, aux côtés de Jawaharlal Nehru et de Vallabhbhai Patel. Depuis l’indépendance en 1947, le congrès domine la vie politique et dirige le pays pendant un certain nombre de législatures : Nehru jusqu’en 1964, sa fille Indira jusqu’en 1984, le propre fils d’Indira, Rajiv Gandhi jusqu’en 1991, et finalement l’épouse, d’origine italienne de Rajiv, Sonia Gandhi mène de nouveau le Congrès au pouvoir de 2004 à 2014. En 2014, le Congrès connaît la pire défaite de son histoire en ne remportant que 44 sièges à la chambre basse (équivalent assemblée nationale) qui en compte 545 peine à retrouver le chemin d’un pouvoir qu’il a tenu entre ses mains pendant plus d’un demi siècle, et dont il a été écarté il y a trois ans. Un nouvel échec de Rahul Gandhi pourrait sonner la fin de la dynastie dont il est l’héritier. BJP nationaliste hindou 2)Créé en 1980, le Bharatiya Janata Party (littéralement: parti du peuple indien) est un parti de droite nationaliste hindoue considéré comme l’aile politique du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh). C’est le principal parti de l’Alliance démocratique nationale (NDA), coalition au pouvoir de 1998 à 2004 et de nouveau depuis 2014 ou Congrès socialiste et dynastique, réponse par les urnes gujarati dans quelques semaines.

Quelques clés de lecture sur la démocratie indienne

L’Inde est une république fédérale comptant vingt-neuf États, sept territoires et un gouvernement central à Dehli. Que ce soit au niveau national pour la chambre basse ou au niveau local, chacune de ces élections se fait au suffrage universel direct. Les gouvernements locaux sont nommés pour cinq ans en fonction de la majorité effectivement obtenue dans l’assemblée locale.

La démocratie indienne compte des centaines de partis politiques. La majorité d’entre eux sont des partis locaux, mais deux émergent au niveau national : le BJP actuellement au pouvoir et le Congrès, parti séculaire qui a conduit l’Inde à l’Indépendance en 1947.  

À la veille de l’élection au Gujarat tous les regards se tournent donc vers les leaders nationaux : le premier ministre Narendra Modi qui soutient le candidat du BJP, et Rahul Gandhi, derrière celui du Congrès.

Questions autour du phénomène Modi

Il faut bien le dire, le premier ministre Narendra Modi et le parti nationaliste hindou ont actuellement le vent en poupe. Chantre d’un courant de pensée très présent en Inde qui associe l’identité indienne à l’appartenance religieuse hindoue, ce gouvernement est au pouvoir depuis trois ans et bénéficie encore aujourd’hui d’un fort soutien populaire.

Le succès ne masque pourtant pas les questions que soulève ce gouvernement, et de plus en plus nombreux sont ceux qui mettent en cause la probité du pouvoir en place. Face à cela, le gouvernement, mais aussi les cadres du parti nationaliste, comme le mouvement encore plus radical qui se cache derrière, le fameux RSS 3)Le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), littéralement Organisation volontaire nationale, est un groupe nationaliste hindou de droite et paramilitaire. Fondé par un médecin indien, Keshav Baliram Hedgewar. Animé officiellement par l’engagement désintéressé au service de la nation, le RSS est souvent critiqué comme un groupe extrémiste. Outre les considérations religieuses, le RSS promeut une conception raciale du peuple indien, font feu de tout bois pour écraser toute possibilité de concurrence et d’alternance politique. Une véritable crainte est désormais perceptible chez les minorités, musulmanes (200 millions de personnes), chrétiennes (30 millions) et aussi dans les basses castes (200 millions). Pour ceux-là, laisser les pleins pouvoirs au BJP revient à courir au devant de tensions et de divisions de plus en plus grandes.

Rahul, the reluctant leader, dans la lumière malgré lui

Pour affronter cette vague sans précédent dans l’histoire de l’Inde, Rahul Gandhi paraît bien faiblement armé. Il est certes l’héritier d’une lignée remarquable dont le destin s’est identifié à celui de tout un peuple. Mais, à l’instar de ses brillants aînés, il n’est visiblement pas prêt à adopter le costume d’un homme d’État.

Rien ne semble en effet disposer Rahul Gandhi à entrer dans l’arène du combat politique. Son peu d’expérience et parce qu’il s’est montré hésitant à répondre aux demandes des cadres du Congrès en ont même fait une proie facile pour ses adversaires qui le surnomment « pappu » (le loser…). Le fait que sa mère, Sonia Gandhi, soit encore aux commandes du parti fait jaser, et tout le monde se demande quand le « petit » sera enfin prêt à prendre la relève…

Peu de popularité, peu d’expérience, peu de poids politique, difficile de trouver un candidat aussi peu convaincant si l’on en croit la presse et les remarques assassines du BJP. Et pourtant…

Lors d’une tournée aux Etats-Unis, en septembre dernier, le « petit » a osé aller chasser sur les terres de prédilection du premier ministre Narendra Modi. L’opération s’est d’ailleurs plutôt bien passée. Trois discours ont été prononcés à la Berkeley University, à l’Université de Princeton et enfin à Times Square (New York) auprès de la diaspora indienne. Ces interventions ont eu beaucoup d’échos dans la presse mondiale, et cela a obligé le gouvernement à réagir.

Dans le même temps, les déplacements de Rahul Gandhi en Inde sont de plus en plus suivis, particulièrement lorsqu’il s’adresse aux jeunes. Enfin, lorsqu’on l’écoute tout simplement, ou lorsqu’on lit ses discours, on ne peut que tomber sous le charme d’une personne extrêmement accessible, simple et même humble. Lors d’un récent débat dans une université de Bangalore, il s’est ainsi risqué à interroger l’auditoire à propos du bilan du gouvernement en place. Ceux qui étaient là étaient très divisés pour lui répondre, mais cela ne l’a pas dérangé et il s’est tout à fait prêté à la discussion. En sortant de cette rencontre, les journalistes ont titré partout qu’il avait été contesté, obligeant la moitié de l’auditoire qui lui avait été favorable à prendre sa défense dans les réseaux sociaux. Autrement dit, malgré les quolibets, le capital sympathie de Rahul Gandhi est en pleine hausse.

Préserver la richesse inouïe d’un pays millénaire

Homme politique atypique, visiblement peu intéressé par le pouvoir, son langage est direct, ouvert, et s’il appartient à une brillante lignée, les thèmes récurrents de ses interventions tournent autour de la défense des pauvres, des plus petites entreprises, des paysans, et aussi de la nécessaire harmonie du peuple indien. Ce que Rahul Gandhi tente de réveiller finalement, c’est l’esprit dans lequel l’Inde s’est libérée de la tutelle anglaise en 1947. Ce même esprit qui avait fait de l’Inde un pays écouté dans le monde entier pendant des décennies, et qu’il semble possible de préserver tout en affrontant les défis du monde globalisé. « L’idée de la non-violence, explique-t-il, ‘ahimsa’ comme nous l’appelons en Inde est ce qui permet à cette immense masse populaire de grandir ensemble. Unifier les religions, les castes et les langages de l’Inde serait simplement impossible sans elle. C’est cette idée que le Mahatma Gandhi a transformée en puissante et magnifique force politique. La non-violence est un dur travail. Cette idée, ce magnifique combat est aujourd’hui sournoisement attaqué en Inde. Et c’est pourtant uniquement cette idée qui permet d’affronter la connectivité du 21ème siècle et d’en sortir plus fort » 4)« Rahul Gandhi speech at UC Berkeley », in Express Web Desk, New Delhi, September 12, 2017. [trad. privée].

Bon sang ne saurait mentir, certes. Ce qui importe pourtant c’est surtout de savoir s’il y a encore en Inde des personnalités suffisamment libres et courageuses pour préserver le trésor d’humanité unique au monde qu’il contient, un trésor modelé par une diversité hors normes et aussi par la conscience d’une unité incomparable. Rahul Gandhi nous semble être un exemple lumineux de cette conscience. Dans le contexte de crispation où se trouve le pays, nous ne pouvons qu’appeler de nos vœux qu’il soit suivi. Qu’il soit fils d’un roi ou d’un vendeur de thé importe assez peu finalement : en entrant dans le débat politique, il remet sa mise en jeu. À nous de l’écouter.

References   [ + ]

1. Le Congrès national indien (INC) a été fondé en 1885 a été l’acteur majeur du mouvement pour l’indépendance de l’Inde. Le Mahatma Gandhi en a été une des figures principales à partir de 1915, aux côtés de Jawaharlal Nehru et de Vallabhbhai Patel. Depuis l’indépendance en 1947, le congrès domine la vie politique et dirige le pays pendant un certain nombre de législatures : Nehru jusqu’en 1964, sa fille Indira jusqu’en 1984, le propre fils d’Indira, Rajiv Gandhi jusqu’en 1991, et finalement l’épouse, d’origine italienne de Rajiv, Sonia Gandhi mène de nouveau le Congrès au pouvoir de 2004 à 2014. En 2014, le Congrès connaît la pire défaite de son histoire en ne remportant que 44 sièges à la chambre basse (équivalent assemblée nationale) qui en compte 545
2. Créé en 1980, le Bharatiya Janata Party (littéralement: parti du peuple indien) est un parti de droite nationaliste hindoue considéré comme l’aile politique du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh). C’est le principal parti de l’Alliance démocratique nationale (NDA), coalition au pouvoir de 1998 à 2004 et de nouveau depuis 2014
3. Le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), littéralement Organisation volontaire nationale, est un groupe nationaliste hindou de droite et paramilitaire. Fondé par un médecin indien, Keshav Baliram Hedgewar. Animé officiellement par l’engagement désintéressé au service de la nation, le RSS est souvent critiqué comme un groupe extrémiste. Outre les considérations religieuses, le RSS promeut une conception raciale du peuple indien
4. « Rahul Gandhi speech at UC Berkeley », in Express Web Desk, New Delhi, September 12, 2017. [trad. privée]
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