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La passion pour la rencontre : entretien avec Constantin Sigov (2)

Après avoir évoqué ses rencontres avec Arvo Pärt et Valentin Silvestrov dans la première partie de cet entretien, Constantin Sigov aborde ici la question de l’amitié entre les Églises et la situation de l’après Maïdan en Ukraine. 

Comment cette passion pour la communion entre les Eglises et les personnes est-elle née ? 

Cela vient du fait que pendant les quatre années où j’ai enseigné à Paris au Collège de France en 1991, puis aux Hautes études, nous avons reçu de façon imméritée des trésors de nos amis de France, mais aussi d’Italie, de Belgique, d’Allemagne et de Grande Bretagne. Nous avons eu la possibilité de rencontrer des gens fantastiques, de visiter des lieux, de découvrir ce qu’il y a de meilleur à Paris à Rome et à Londres, de visiter de grandes et petites villes de l’Europe où il y a de purs chefs-d’œuvres comme en Provence ou en Italie. Cela nous a poussé à vouloir partager cela avec  nos amis et proches à Kiev. Et lorsque d’une manière unanime nous avons décidé de rentrer à Kiev en 1995, nous portions ce désir très fort de jeter des passerelles, de construire des ponts. Nous voulions aider les personnes à sortir  de cette défiance systématique au sein même des différentes Églises de l’Est et de l’Ouest. Nous avons pu connaître les monastères de Chevetogne, les communautés de Taizé ou de Bose : il fallait les faire connaître en Ukraine. Pendant de longues décennies ces gens ont donné leurs vies, leurs forces, leur intelligence à l’unité et donc il fallait planter ces arbres d’unité dans le sol de notre terre ingrate sur le plan socio-politique.

L’idée est donc venue de fonder des lieux comme L’Esprit et la Lettre, le Centre Saint-Clément et plus récemment, la fondation Les enfants de l’espérance, c’est-à-dire de faire fructifier les institutions et d’être conséquents dans la démarche. Comme par exemple pour les conférences de l’Assomption : depuis l’an 2000, nous avons organisé dix-sept éditions des conférences touchant différents sujets. Cela représente la publication de 16 volumes de plus de 400 pages. Etre conséquents, cela signifie que lorsqu’on s’engage, on le fait ! A ma connaissance, dans tout l’espace post-soviétique, nous ne sommes pas arrivés à initier si fortement et avec cette ténacité une telle production. Ce n’est pas seulement notre force mais aussi notre étonnement. Peut-être pour ce quelque chose que Dieu veut, malgré notre faiblesse et parfois notre timidité. Il y a ces points de rencontres entre l’Est et l’Ouest qui perdurent.

Peut-on parler d’amitié entre les Eglises ?

Si on parle d’Eglises sœurs, cela veut dire qu’il y a des brouilles et de l’amitié ! Mais on a mis l’amitié au second plan pendant beaucoup trop de temps, le dialogue s’était presque réduit à ses aspects diplomatiques, officiels et formels. Cela a beaucoup mitigé la réception de ses effets dans de nombreuses couches sociales. Nous avons consacré toute une conférence sur l’amitié, ses formes, ses épreuves et ses dons parce que l’on ne peut pas oublier la parole centrale du Christ : « Je vous appelle mes amis ». L’esclave ne connaît pas ce que fait son maître mais vous n’êtes pas les serviteurs ni les esclaves, vous êtes les amis et tout, c’est-à-dire absolument tout, vous est confié ! C’est vertigineux de penser que tout est confié aux amis du Christ, c’est-à-dire à nous ! Et donc, il faut tout de même répondre à cette amitié qui vient à la fois d’en Haut et qui a aussi une dimension horizontale très forte. 

Constantin Sigov et Marguerite Léna, au cours des rencontres de Lychnia le 5 juillet 2017

C’est une audace suscitée par la joie de sentir que l’Esprit plane avec cette liberté fantastique et bouscule les préjugés. Il s’agit de montrer qu’au XXIème siècle, les murs qui nous séparent ne s’élèvent pas jusqu’au ciel. Le problème est plutôt dans la petitesse, la mesquinerie des hommes et cette ignorance terrible, et même intolérable à l’époque où les traductions permettent des échanges possibles. C’est pourquoi en amont de ces rencontres, il y a toujours un travail très sérieux de traductions. Les routes romaines d’aujourd’hui sont les livres ! Il faut beaucoup travailler pour cela.

Un grand rêve a habité le cœur des Ukrainiens durant Maïdan. Comment as-tu vécu ces évènements, quel idéal t’a alors habité ? 

J’ai été très inspiré par ce que l’on appelle la génération de Maïdan, c’est-à-dire, celle de notre fils aîné, Alexis. C’est une génération qui a vécu la révolution orange en 2004, puis dix ans d’une vie civique attentive dans la cité. Voir ces personnes de trente ans ou plus, avec leur sérieux, le don de leur vie et leur audace, passer des nuits sur la place dans un désastre tout à fait réel, avec un vrai danger pour leur vie, se donner pour la cité, pour la liberté de chacun. J’ai eu le sentiment que ce n’était pas une petite poignée de gens, un petit groupe ou une secte mais des millions de personnes réunies en une agora exceptionnelle : il n’y a jamais eu, même à Athènes, une telle assemblée de gens inspirés par un si grand sens de la liberté.

                                                                        Sur la place Maïdan avec Alexis et Maria Sigov

Quels sont les défis de l’après Maïdan ? 

La suite, c’est l’action des volontaires. Après l’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass, nous comprenions que nous ne pouvions rester spectateurs. Pour nous, il s’agit du déplacement de 2 millions de personnes de l’est de l’Ukraine vers le centre et l’Ouest. Pour accueillir toutes ces familles et ces enfants mais aussi pour aider tous les citoyens de notre pays qui souffrent de la guerre, il fallait faire quelque chose. Nous avons donc créé la fondation des Enfants de l’Espérance, ce qui nous a beaucoup aidé à comprendre ce qui se passe. Car c’est à travers l’action et la pratique que l’on acquiert une intelligence du réel, sinon c’est de la théorie, de l’idéologie. Mais il faut partir du réel, des personnes qui sont en face de nous.

L’espérance est une petite fille, disait Charles Péguy, et nous essayons d’être simplement attentifs à sa manière de bouger, de mener la vie, à sa manière de chanter, de danser, de pleurer, d’être en silence ou au contraire de dire quelques mots…

L’idée de cette oeuvre est de mettre en contact deux groupes à priori opposés : les enfants des vétérans de la guerre (qui combattent au front pour la liberté de l’Ukraine et dont certains ont été tués) et les réfugiés venant de la région de Donetsk, Lougansk, plus ou moins marqués par la propagande de la télévision russe. Il s’agit de les mettre en dialogue.

La très remarquable bibliste française Anne-Marie Pelletier, première femme lauréate du Prix Ratzinger, a remis son prix à la fondation les Enfants de l'espérance. Au sujet du sens profond de ce geste de solidarité, Anne-Marie Pelletier a écrit un article : Le Cardinal Ratzinger à Kiev… Caritas in veritate (https://fr.zenit.org/articles/le-cardinal-ratzinger-a-kiev-par-a-m-pelletier-16/

https://fr.zenit.org/articles/le-cardinal-ratzinger-a-kiev-par-a-m-pelletier-26/

https://fr.zenit.org/articles/le-cardinal-ratzinger-a-kiev-par-a-m-pelletier-36/

https://fr.zenit.org/articles/le-cardinal-ratzinger-a-kiev-par-a-m-pelletier-46/)). 

L'aide apportée par l'Œuvre d'Orient est aussi très importante pour le projet les Enfants de l'espérance. Pour nous, c'est un témoignage de profonde gratitude et de compréhension, puisque normalement leur aide est avant tout destinée aux pays du Moyen-Orient. Cette année, l'Ukraine a été personnellement visitée par Mgr Pascal Gollnisch, Jerôme Dartiguenave et Henri Carrard,  ce qui nous a procuré une grande joie. Leur présence nous a apporté à la fois de l'expérience et de l'espoir.

Avec l’aide aussi de nos amis de France, d’Italie, d’Allemagne, nous permettons à ces enfants de partir en vacances l’été dans des familles, d'être mis en contact avec l’Europe. Puis il faut surtout envisager leur retour après ces temps de vacances à Taizé, en Allemagne ou en Italie. C’est un travail très suivi pendant toute l’année scolaire. Katya, Francesca et Anya organisent des activités toutes les semaines pour eux et leurs parents. Par exemple l’atelier d’icônes sur verre que tu as animé pour eux avec Natalia Satsyk pendant les vacances d’automne. Cela aide à penser qu’une vraie réponse à la peur et à la défiance, c’est de pratiquer l’espérance. Il s’agit de prendre au sérieux cette parole de Péguy, que l’espérance, c’est une petite fille qui chaque matin se lève, qui se dit que peut-être aujourd’hui, cela ira mieux malgré tout. L’espérance est une petite fille et nous essayons d’être simplement attentifs à sa manière de bouger, de mener la vie, à sa manière de chanter, de danser, de pleurer, d’être en silence ou au contraire de dire quelques mots…

                           Aude Guillet (au fond) a animé l’atelier d’Icônographie sur verre, tradition ukrainnienne, avec les Enfants de l'Espérance.                               
 

Cette expérience peut être porteuse pour l’avenir, pour penser sur quelles bases, quels discours, quel alphabet, une réconciliation est possible entre les gens qui peuvent avoir différents regards en fonction de leur culture ou de leurs appartenances. Il s’agit de vivre ensemble en appartenant au même pays et de développer la solidarité nécessaire au sentiment plus large d’être des citoyens, de porter une certaine  responsabilité envers la paix sur ce continent après tout ce que l’on a vu au XXième siècle.

Selon toi, quelle est la vocation profonde de l’Ukraine dans le concert des nations ?

Un écrivain de Kiev, Andrei Kurkov, m’a apporté L’histoire mondiale du communisme de Thierry Wolton. Trois volumes : Les bourreaux, Les victimes et le troisième qui m’intéresse le plus est celui sur Les complices. C’est le sort de personnes — et pas n’importe lesquelles (!), mais de Romain Roland, d’Aragon et d’un certain nombre d’autres qui ont leur place dans l’histoire des Lettres du XXième siècle et qui souffrent un certain aveuglement par rapport à l’histoire réelle de l’Union Soviétique. L’attraction de l’avenir radieux prêché par le Parti communiste était forte. A mon avis, on n’a pas encore mesuré combien nos pays à l’est et à l’ouest ont été marqués par les fausses attentes et la propagation des mensonges meurtriers. Cela donne une autre dimension du travail à faire pour se libérer des dépendances. Car les silences sur ces sujets ne mènent nulle part. Dire la vérité sur ce qui s’est passé en Italie, en France et dans d’autres pays marqués par l’histoire communiste, c’est encore l’avenir. 

Cela permet aussi, je crois, de mieux comprendre la démarche de l’Ukraine aujourd’hui. Pas seulement la question de se libérer et d’être indépendant du voisin à l’Est. Il s'agit plus en profondeur de se libérer justement des non-dits, des interdits, du mensonge par rapport au passé du XXième siècle. C’est une bataille pour notre liberté et la vôtre de dire la vérité sur ce qui s’est passé, pour être juste avec les victimes, les bourreaux et les complices, avec les martyrs et les témoins, avec les personnes qui avaient différents parcours à cette période.

Le fait même que le nom de Ponce Pilate soit invoqué dans le Symbole de la foi montre combien le temps historique est  important.

En cela, pour nous aussi, il s’agit de nous diriger non pas dans les brouillards de l’histoire, les nuits du temps, la confusion, mais de manière adéquate et réelle dans le temps historique qui nous est donné. Nous ne vivons pas sous le règne de Ponce Pilate. Mais le fait même que son nom soit invoqué dans le Symbole de la foi montre combien le temps historique est important. Il faut donc comprendre quel temps nous sommes en train de vivre, et ne pas rester dans le no man’s land de l’utopie. Un temps historique pour une plus grande solidarité entre les citoyens de nos pays européens, une plus grande capacité à résister à tout ce qui nous divise aujourd’hui plus ou moins artificiellement, pour un nouveau départ. Je dirais pour la troisième Europe.

La seconde Europe est née après l’effondrement de l’Union Soviétique et la libération des pays du pacte de Varsovie. Ce fut l’occasion de retrouvailles entre l’Europe centrale et orientale avec l’Europe occidentale.

Si nous pensons que la première Europe est survenue après la seconde guerre mondiale avec les pères fondateurs Jean Monet, Adenauer et Gasperi etc. La seconde Europe est née après l’effondrement de l’Union Soviétique et la libération des pays du pacte de Varsovie. Ce fut l’occasion des retrouvailles de l’Europe centrale et orientale avec l’Europe occidentale. Nous voyons que l’effort de cette seconde Europe n’est pas suffisant. On n’a pas encore vraiment compris les legs de la guerre froide. Et pour envisager cette troisième Europe – qui doit faire face aux régimes autoritaires – il faut dire que la sécurité de l’Europe, sa stabilité peuvent être de nouveau détruites par une guerre à une échelle plus grande. Cela nécessite un élargissement des horizons historiques, sociaux, politiques et spirituels. 

Constantin Sigov (au fond) avec les Enfants de l’Espérance.
 

Je pense que la vocation des pays comme l’Ukraine, c’est précisément de rappeler cela à nos propres citoyens et aux Européens : notre capacité à nous battre pour les valeurs de la dignité humaine. Ce sont des choses qui interrogent notre liberté pour les dix prochaines années. Sommes-nous libres, capables de défendre notre liberté et celles des autres, par l’écoute mutuelle ? Quelle est la place fondamentale de l’Europe dans ce monde bousculé sur tous les continents ? A mon avis, le bouleversement même des inerties précédentes nous invite à être plus attentifs à ce type d’expérience.

Mais je voudrais ajouter une dernière chose. Je veux rendre un petit hommage à Points-Cœur présent sur tous les continents ! Cela fait 11 ans que Points-Cœur est en Ukraine et porte des fruits qui sont appréciés comme sel de la terre. Points-Cœur nous apporte une des choses les plus précieuses : la compassion et une grande valorisation de la beauté. Cela montre qu’il y a une résonance toute spécifique dans notre pays pour votre message. Et j’espère que cela donnera toujours plus de fruits et que ces fruits seront semés aussi à Kiev ! 

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