Home > Littérature > Warnken : Le retour de la pluie

« La pluie nous rappelle d’où nous venons : de l’eau. Nous sommes de l’eau. C’est pour cela que ne pas pleurer est aussi grave que lorsqu’il ne pleut pas. » Cristián Warnken, poète et philosophe médite sur la pluie dans les colonnes du Mercurio (Chili). 

Photo : Natalia Satsyk ©
 
La pluie reviendra-t-elle encore ? Chaque fois que la pluie revient, il faut sortir pour danser dans la rue. Que les enfants enfilent leurs bottes et ouvrent les bras vers le ciel afin de recevoir le ravissement des premières gouttes. Que les adultes ferment les yeux et se rapellent les pluies abondantes de leur enfance. Qu’on célèbre partout un guillatún ((Cérémonie religieuse mapuche), qu’il pleuve et ne cesse plus de pleuvoir, pour que le désert fleurisse.

Mais les inondations ? Il s’agit d’une autre pluie, c’est le débordement du ciel, une préfiguration du déluge qui semble nous rappeler de temps à autre que la terre aussi se met en colère.

Je parle de la pluie bienfaisante, de la pluie saisonnière, de la pluie qui nettoie le monde et caresse la terre. La terre en est avide et l’homme, qui vit une désertification intérieure, la pire de toute, reçoit cette eau comme un baptême, comme une purification.

Lorsqu’il ferme les yeux, l’être humain voit parfois qu’il pleut à l’intérieur de sa propre maison. La pluie tenace se confond aux pleurs, aux larmes retenues que tous nous gardons et qui doivent sortir afin de se mélanger à la pluie et retourner à la terre. Car les peines ne peuvent pas stagner, car les douleurs non pleurées deviennent de l’eau putréfiée. C’est pour cela qu’il pleut : afin que toute l’horreur et la douleur du monde puissent être lavées. « Il pleure dans mon cœur/ comme il pleut sur la ville./ Quelle est cette langueur qui pénètre mon cœur ? » – a dit le poète français Paul Verlaine tandis qu’il écoutait tomber la pluie depuis la prison où il se trouvait. La langueur ressemble à l’ennui, elle est belle comme la mélancolie, mais n’est ni l’une ni l’autre.

La langueur rime avec la pluie. C’est la tentation de rester sous ses draps tandis qu’il pleut  dehors, c’est la pause dont tout être humain a besoin pour se reposer de cette « fatigue d’être un homme » si bien nommée par Neruda. Car on se fatigue d’être un homme, ou une femme. C’est pour cela qu’il pleut. Il pleut pour, une fois de plus, renouveler le pacte qu’un jour, nous avons scellé avec la terre, un pacte que nous avons brisé tant de fois. Mais la pluie revient pour nous dire : « tu n’es pas si seul sur cette terre ».

La pluie nous rappelle d’où nous venons : de l’eau. Nous sommes de l’eau. Et c’est pour cela que nous pleurons, parce que nous sommes de l’eau. C’est pour cela que ne pas pleurer est aussi grave que lorsqu’il ne pleut pas. Lorsque l’homme se dessèche, lorsqu’il s’éloigne de ses racines, de son sang, de ses veines, de son cœur. Posez donc vos mains sur votre cœur quand il pleut dehors : vous sentirez en lui la gratitude, une profonde gratitude, une allégresse d’enfant. Parce que la pluie est une fête pour les enfants, surtout pour ceux de la ville que nous avons abandonnés à la solitude des écrans. Ils doivent sortir dans la rue quand il pleut, il faut leur réapprendre à se mouiller sous la pluie, à marcher et à sauter dans les flaques. Pluie. Pluie. Pluie. Se réveiller la nuit et sentir que le ciel descend, naviguer, insomniaques, dans notre propre maison transformée en arche.

Tous nous pouvons être sauvés si nous écoutons le message de la pluie. Rien n’est complètement perdu s’il pleut encore. Nous voulons tous pleuvoir, être pluie, en un monde sec, stérile et froid. Ce monde de la technique dans lequel nous nous sommes retranchés, un monde dans lequel il ne pleut ni ne tonne, un monde dans lequel nous oublions de toucher et de respirer la terre. Un monde déconnecté de ce qu’il y a de plus réel, de ce que nous sommes au plus profond, de ce dont nous sommes faits : molécules d’hydrogène et d’oxygène, matière, poussière d’étoiles.

La pluie est revenue encore une fois pour chuchoter à  notre oreille, en ce tout premier martèlement des gouttes sur le toit, de cette pluie qui dit : « encore ». Il pleut encore, nous vivons encore. Et il est un poète qui, comme les enfants, a connecté son cœur aux battements de la pluie et chante : « Oh, bruit doux de la pluie / par terre et sur les toits/pour un cœur qui s’ennuie/ oh, le chant de la pluie ! ». 

 

Traduction : EdC. 

 

Texte original : El regreso de la lluvia, El Mercurio (Chili) 25 de mayo de 2017.

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