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Un ensemble monumental au coeur de la Bretagne pour redécouvrir nos racines. Entretien avec Philippe Abjean, initiateur du Tro Breiz et co-fondateur de La vallée des saints.

TdC. Monsieur Abjean, pourriez-vous expliquer à nos lecteurs ce qu’est La vallée des saints ? 

Philippe Abjean. Le projet de La vallée des saints est cette aventure qui consiste à rassembler au coeur de la Bretagne un millier de statues menhir à l’effigie des saints bretons. Les saints bretons, ce sont ceux qui au Ve, VIe et VII siècle ont traversé la Manche en provenance de la Cornouaille anglaise, du pays de Galles, d’Irlande et ont entrepris l’évangélisation de la région. Ce sont des saints qui ont été fondateurs de nos paroisses, puisqu’il y a plus d’un millier de paroisses ou de communes qui portent le nom d’un saint différent en Bretagne. Derrière ces mythes de fondation, il y a aussi toute une culture populaire qui s’est greffée, le fameux légendaire breton. Toute une tradition qui se transmettait autrefois au coin du feu lors des veillées. Or, toute cette culture populaire et cette mémoire des racines chrétiennes de la Bretagne sont en train de disparaître sous le rouleau compresseur de la culture mondialisée. L’idée a été effectivement de refaire mémoire de ces saints fondateurs à travers ce qui était le plus emblématique, c’est-à-dire le granit et les menhirs, ce qu’on a résumé dans les médias de façon rapide pour être compréhensible par le nom d’ "Île de Pâque bretonne". 

Vous projetez d’exposer 1000 statues des mille saints bretons, mais quelle taille ont ces monuments et que demandez-vous aux sculpteurs ?

Les blocs bruts font 20 à 25 tonnes et chaque statue fait en moyenne environ 15 tonnes et 5 mètres de haut. Le cahier des charges imposé aux sculpteurs est très simple. On leur demande 3 choses : 

  • la première, c’est de faire du monumental : 4 à 5 mètres de haut. Car les saints en question n’étaient pas des "petits saints". Ils traversaient les océans, terrassaient les dragons… Il fallait signifier cette dimension surhumaine. Surtout qu’à l’époque, c’était la règle celtique de saint Colomban : on lutte d’égal à égal avec Dieu, il fallait montrer ce côté surhumain des saints bretons. Et puis tout à la fois, s’il est vrai que nous sommes des nains, si nous montons sur les épaules des géants, nous voyons plus loin !
  • La deuxième, c’est qu’il y ait un visage, afin qu’il y ait un pouvoir d’évocation et d’invocation. Une statue abstraite ne dit rien à personne, ou pas grand chose. Là, il y a un visage, une présence. 
  • Enfin, il faut qu’il y ait un élément qui rappelle la légende du saint et permette de l’identifier, c’est-à-dire le dragon pour St Paul-Aurélien, le poisson pour St Corentin, le cerf pour St Eloy (St Alar, évêque de Quimper) et ainsi de suite. 
Photo : 3ème chantier des sculptures monumentales en 2016 (La vallée des saints).
 

Pour le reste, on a laissé carte blanche pour les sculpteurs. On ne voulait pas faire des copies de statues d’églises, car elles n’ont de sens que par rapport au lieu où elles se trouvent. L’idée était de revisiter, avec un regard du XXIème siècle ces légendes et cette tradition de la culture bretonne. Il y a donc des styles très différents, c’était une façon de respecter la liberté des artistes.

Comment cela a-t-il commencé ? 

Je n’en sais trop rien. Comme toujours dans l’Eglise, ce n’est jamais le résultat d’un programme ou d’un raisonnement. Le programme, c’est de ne pas avoir de programme si je puis dire. On se laisse conduire tout simplement. Mais en regardant en arrière, je me rends compte qu’en 1990, j’avais lancé à Saint-Pol-de-Léon le 1500ème anniversaire de la naissance de Paul-Aurélien, l’un des sept grands saints de la Bretagne. Quatre ans après, je me suis retrouvé à relancer le Tro Breiz, le tour de Bretagne, ce pèlerinage qui existait depuis l’an mille jusqu’au 16e siècle. Il s’agissait du Compostelle breton qui obligeait tout Breton à faire au moins une fois dans sa vie le tour des sept cathédrales. On a lancé cela en 1994 et ça marche toujours, au sens propre, puisque chaque année, il y a à peu près 1500 personnes qui marchent d’une cathédrale à l’autre. 

Un saint en 1990, sept saints en 1994… passer de sept à mille, le glissement était tout naturel ! Car chemin faisant, de cathédrale en cathédrale, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait des saints à tous les carrefours en Bretagne. Cela s’est donc fait naturellement. Ça n’a pas été le résultat d’un syllogisme, on se laisse conduire et ça s’impose avec la force tranquille d’une évidence. 

Pouvez-vous nous raconter les premiers pas de cette aventure ?

L’an prochain, nous fêtons le 10ème anniversaire du départ de l’aventure. On a démarré à Saint-Paul-de-Léon avec les sept premières statues des saints fondateurs de la Bretagne : St Paul-Aurélien, St Corenthin, St Tugdual, St Malo, St Samson, St Paterne et St Brieux. Nous avons simplement cherché dans nos carnets d’adresses ceux qui avaient un peu d’argent pour financer les sept premières statues et durant un mois de chantier, quelque chose se passait. Comme si le feu couvait sous la cendre et qu’il suffisait de souffler sur la braise pour allumer une petite flamme. Nous nous sommes dit qu’avec une petite flamme, nous pouvions allumer de grands incendies. 

Pourquoi à Carnoët dans les Côtes-d’Armor ?

Cette première étape a suscité un intérêt de la population. Quand les statues ont été élaborées, nous avons lancé un appel d’offre pour savoir si une commune voulait bien nous accueillir pour lancer le chantier. Il y a eu neufs candidatures et nous avons choisi la commune la plus centrale, la plus petite – il n’y a que 700 habitants – et la plus pauvre, c’est-à-dire qu’on savait qu’on ne pourrait pas compter sur l’argent de la commune, c’était un défi encore plus intéressant. Nous avons maintenant 94 statues et l’an prochain, on ne sera pas loin de 110. La 100ème en l’occurence sera taillée en Cornouaille anglaise et va traverser la Manche sur un vieux gréement pour montrer  symboliquement le lien qui unit toujours la petite à la grande Bretagne. 

Lancer un tel projet ne doit pas être si facile. Avez-vous rencontré des obstacles ?

Deux cabinets d’études nous ont dit que ça ne marcherait jamais. Lancer un projet spirituel dans cette époque de sécularisation, cela ne pouvait pas marcher ! Un projet qui ne repose que sur le mécénat en pleine crise économique, il ne fallait pas y compter ! Un projet qui mise sur une culture régionale populaire à une époque de mondialisation, on allait en sens inverse du cours de l’histoire ! On ne cochait aucune case. Les deux cabinets d’études nous ont dit d’arrêter ce projet complètement fou. 

Mais en fait ça marche. On se rend compte qu’il n’y a pas de fatalisme. Il fallait juste lancer un message d’espérance… En fait pour nous, c’est un peu comme construire une cathédrale, mais sans les murs. Elle se situe au cœur géographique de la Bretagne, mais l’idée est d’en faire un cœur spirituel. C’est une cathédrale à ciel ouvert, la voûte en sera le ciel étoilé. 

Les gens répondent. Car les mécènes ne sont pas seulement les entreprises, mais ce sont aussi les personnes qui donnent 30, 50, 100 Euros. Dans une commune comme Landeleau qui n’a que 700 habitants, plus du tiers de la population a mis la main à la poche. Il y a maintenant une émulation. 

Photo :  Kan ar vein, le 7 aôut 2016 (La vallée des saints).
 

A quel défi contemporain répond La vallée des saints ? 

Il y a cette redécouverte des racines de la Bretagne. Ce n’est pas que folklorique ou culturel. On est certes plus discret dans les médias sur ce sujet, car on se trouve dans une République susceptible, mais l’idée est de remettre la sainteté au goût du jour. Il s’agit de montrer que la sainteté n’est pas un concept ringard, mais que ça doit être encore l’un des message d’espérance de l’Eglise. Car il ne s’agit pas simplement d’un millier de héros qui ont traversé la manche ou terrassé des dragons, c’est tout le monde qui est appelé à la sainteté et à avoir sa statue sur la colline à Carnoët. 

L’idée est donc de faire de cette vallée des saints une catéchèse, si je puis dire, une lectio divina. C’est une lecture à sens multiple : il y a la lecture historique, l’arrivée des moines boat-people, au 5ème et 6ème siècle, il y a la lecture allégorique et spirituelle, tout le monde est appelé à la sainteté… 

Derrière tout cela, il y a un moyen de bâtir une spiritualité. Quand je vois les sculpteurs, ils prennent un bloc de granit informe et enlèvent le surplus pour laisser apparaître la statue qui semblait préexister dans le bloc. Il y a déjà là, une démarche spirituelle. La sainteté est peut-être tout simplement d’enlever le superflu qu’il y a en nous. 

Et si on voulait creuser plus profond, si on relit en filigrane les écrits des saints fondateurs bretons, leur spiritualité était directement influencée par celle des Pères du désert du IVe siècle en haute Egypte. Il y a peut-être là un continent spirituel à explorer, à redécouvrir, qui était adapté à une époque où la christianisation était encore balbutiante, mais il suffit de peu de choses pour le réactualiser aujourd’hui. Ce n’est pas qu’une aventure artistique, culturelle ou humaine, l’idée est d’en faire subrepticement une aventure spirituelle pour notre époque. 

Vous êtes donc en quelque sorte des bâtisseurs de cathédrales ? 

En quelque sorte. L’idée est bien de retrouver l’énergie et le fonctionnement des bâtisseurs de cathédrales. Aujourd’hui, pour construire un bâtiment quel qu’il soit, il faut d’abord le budget et la modélisation. Nous on fait comme au Moyen Âge, c’est-à-dire, que les bâtisseurs commençaient par les deux premiers piliers. Il survenait une guerre, une épidémie ou une famine, on s’arrêtait pendant dix ou vingt ans et on reprenait. Nous sommes dans le temps long de l’Eglise et non dans le rythme des chaînes d’information. On sème et peu importe qui moissonnera. Si ça prend cinquante ans, c’est bien. Il serait en effet terrible que cela soit terminé en quelques années. On est dans une autre temporalité. 

Photo :  Philippe Abjean, au centre, Kan ar vein, le 7 aôut 2016 (La vallée des saints).
 

Comment avez-vous trouvé les appuis pour vous lancer ? 

Il s’agit de démarrer et de forcer un peu le destin. La France est un pays compliqué en matière de normes et de législation. À la limite, si on est légaliste et rigoriste, on ne fait rien du tout. 

A partir du moment où nous avons commencé à mettre une statue sur le site, les ennuis ont commencé. Le Sous-préfet de Guingamp nous a dit qu’on était irresponsable de placer des statues de 15 tonnes qui pourraient tomber sur les gens. Il a fait fermer le site pendant six mois. Le fameux principe de précaution. Il a fallu taper du poing sur la table. On a dû faire appel au Préfet de région qui, chose rarissime, a désavoué le Sous-préfet. Des problèmes comme ça on en a eu des tonnes, mais le propre de la sagesse est d’accorder une importance relative à ce qui est relatif et absolue à ce qui est absolu. Cela ne nous a donc pas découragés. Ce sont des péripéties qui nous amusent plutôt qu’autre chose. 

Pour le reste, la population et les entreprises ont très bien compris le projet. Curieusement, ça a réveillé quelque chose. C’est un peu comme un vieux vêtement que les gens sont prêts à ressortir du placard quand il revient au goût du jour. 

On se trompe sur le concept de sécularisation. Les gens sont prêts à revenir, à condition qu’on leur demande l’impossible, à condition qu’on leur trace un chemin d’espérance. En ce qui concerne les vertus théologales, la foi aujourd’hui est assez diminuée, certains prêtres n’osent plus parler de choses qui ne passeraient plus, la charité est remplacée, du moins en Europe par les institutions civiles, mais il y reste l’espérance. La meilleure façon de mettre des hommes et des femmes sur des chemins d’espérance, c’est de leur proposer un projet. Les gens sont prêts à répondre à condition qu’il y ait un projet. Dés qu’il y a projet, il y a espérance, parce qu’il y a tension vers quelque chose. 

C’est très symbolique, ce ne sont que quelques cailloux, et c’est un projet parmi d’autres, mais il y en aura d’autres plus importants. 

Apparamment, le site est apprécié des touristes… 

Nous avons maintenant une comptabilité précise mise en place par le Conseil régional, nous avons dépassé 314.000 visiteurs en 2017, on arrivera à peu près à 330.000 à la fin de l’année. 

Comment réagissent les visiteurs ?

Ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de personnes ne savaient pas que St. Malo était un saint et pas seulement un nom de ville. On redécouvre des évidences. Les gens se posent la question : et nous, quel est le saint patron de notre commune ? On redécouvre ses racines chrétiennes. Alors que la France a des pudeurs pour les évoquer, en Bretagne, on les met en avant. Et comme on a la chance d’être sur un terrain privé, on n’a pas la libre pensée – grâce au ciel, mais en même temps c’est dommage car je les attends de pied ferme – qui nous harcèle. On a une paix royale de ce côté là. 

Photo :  Kan ar vein, le 7 aôut 2016 (La vallée des saints).
 

Et les gens du village ? 

La région de Carnoët en Centre-Bretagne est assez atypique. Elle avait 1500 habitants il y a 30 ans, il n’y en a plus que la moitié. Elle est emblématique de cette désertification de la Bretagne. C’est un vieux fief communiste malgré de nombreuses chapelles témoignant d’une autre histoire. Il y avait une forme de provocation à s’installer dans ces terres anti-cléricales. 

Au départ, il y a eu beaucoup de méfiance et d’interrogations. Plusieurs pensaient qu’on allait mettre des moines… Mais je me souviens, lorsque les gens ne me connaissaient pas encore, j’ai surpris cette conversation au bar. À cause des problèmes occasionnés par le sous-préfet, la rumeur courait qu’on allait devoir déplacer les statues. Des gens de Carnoët disaient : « Ils n’ont qu’à venir chercher NOS statues, on les attend de pied ferme ». C’est maintenant leurs statues, la première fierté des gens du coin lorsqu’ils reçoivent de la visite est d’aller les conduire à La vallée des saints. C’est devenu emblématique du centre Bretagne. Et ce n’est que le début, lorsqu’on sera à 300, 400 ou 1000 statues, cela deviendra monumental.

Propos recueillis par Denis Cardinaux

Pour connaître, visiter, et soutenir le projet, consulter le site de La vallée des saints.

Philippe Abjean. Après des études de philosophie, Philippe Abjean, né en 1953, se rend au Nord-Cameroun à l’invitation d’un évêque breton, Mgr Yves Plumey – qui y sera assasiné en 1984 – afin d’enseigner. Il continue sa carrière en Bretagne au lycée Notre-Dame-du-Kreisker à Saint-Paul-de-Léon où il exerce toujours aujourd'hui. Attristé de voir les paroisses se vider, il entre en résistance contre le défaitisme de l’Eglise. En 1994, il relance l’antique Tro Breiz, ce pèlerinage de 800 km faisant le tour des sept cathédrales bretonnes. En 2008, sa rencontre avec Sébastien Minguy débouche sur le projet de La vallée des saints. Une idée digne des bâtisseurs de cathédrales consistant à rassembler 1000 statues monumentales des 1000 saints de la Bretagne. Il se lance aussi dans la restauration de chapelles désaffectées auxquelles il veut redonner une vie. Il a reçu de nombreux prix qui récompensent ses initiatives : élu Breton de l’année en 2010, par le mensuel Armor Magazine, il reçoit avec Sébastien Minguy le prix Diaspora Economique Bretonne et le premier prix des Dîners celtiques à Paris en 2013. En 2014, il reçoit le collier de l'Ordre de l'Hermine pour l'ensemble de ses actions au service de la Bretagne. Philippe Abjen n’est pas en reste, d’autres rêves l’habitent qui verront bientôt le jour (sources). 

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