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« Aging Pride, Die Kraft des Alters » est une exposition proposée par le musée du Belvédère à Vienne depuis la mi-novembre jusqu’au 4 mars. Découpée en quatre salles où s’entremêlent différentes thématiques, Elle nous propose nombres de réflexions sur le défi du temps dans la vie humaine. Visite guidée entre amis. 

Dans la première salle sont exposés de nombreux portraits, peintures ou photographies, dont deux de l’artiste Joyce Tenneson, cherchant à montrer la vieillesse dans toute sa beauté. Deux femmes sûres d’elles-mêmes, fines et élégantes s’exposent à notre regard. L’intérieur poli et affiné par le temps, se fait extérieur et rayonne. Ces oeuvres font merveilleusement suite à des tableaux qui apparaissent dans ce contexte comme « classiques », tel ce splendide portrait du peintre Carl Moll par Oskar Kokoschka. 

Photo (redécoupée) : Joyce Tennesson, Christine Lee, Joyce Tennesson ©️

 

Le thème de la représentation de la vieillesse est abordé dans la seconde salle : alors qu’il suscitait l’effroi à la fin du XIXe siècle, voici qu’il devient le motif d’une douce esthétique pour Ischiuchi Miyako ou d’un attendrissement rieur chez Herlinde Koelbl. La photographie est à l’honneur pour valoriser l’empreinte du temps, des peaux, telles des écorces tannées, tachetées et plissée. C’est ainsi l’occasion de retrouver un magnifique double portrait de Christine Turnauer, issu de la série Présence (cf. interview sur TdC), représentant deux femmes du Canada, la mère et la fille, à qui il est impossible de donner un âge tant, de cette vieillesse, de ces rides, de cet écart d’âge qui semble diminuer « à la fin du temps », irradie cette mystérieuse force de l’âge.

La peinture cependant n’est pas en reste, puisque l’on trouve dans une alcôve de cette deuxième salle quelques magnifiques tableaux de Klimt, considérés à son époque comme éminemment provocateurs, mais qui, dans ce contexte, semblent tout à fait à leur place : un visage de femme aux rides creusées, le regard tourné vers le ciel où déjà se réfugient les pensées ; un vieillard allongé sur un lit, sur un fond ouaté, à la façon des clichés de défunts des débuts de la photographie, comme pour indiquer qu’il n’est plus vraiment là. Et puis nous découvrons une silhouette hésitante et fragile exposée aux regards par le peintre Eric Fischl au titre éloquent de Frailty is a moment of self reflection (La fragilité est un moment de réflexion). 

A l’entrée de la troisième salle, nous sommes accueillis une fois encore par une présence amicale, puisqu’est diffusé un extrait du film magnifique Omsch de Edgar Honetschläger. Mettant en scène l’amitié entre lui et sa voisine de palier, une dame âgée vive et pleine d’humour morte à l’âge de 104 ans. Honetschläger dit lui-même que ce film est un hommage mortuaire pour cette femme de qui il a tant reçu. Mais Omsch est aussi une invitation à considérer les bienfaits de l’amitié avec les personnes âgées qui ont un trésor de sagesse et d’expérience à nous communiquer, trésor pouvant cependant se diluer dans la solitude parfois tragique dans laquelle elles sont enfermées. Cette solitude choquante fait l’objet de quelques représentations douloureuses voir oppressantes dans la salle suivante, où sont rassemblés films, sculptures et photos. A noter un travail aussi fascinant que glaçant de Ron Mueck, Man in a Sheet, représentant un vieil homme entouré d’un linge, prostré, le regard dans le vide.

Dans la continuité de Omsch, s’inscrit à l’entrée de la salle suivante un extrait de Kontakthof, la chorégraphie de Pina Bausch où hommes et femmes de plus de 65 ans dansent d’une façon « qui n’est plus de leur âge », mais suscitent par la même un mélange d’attendrissement et de soulagement. C’est le thème de l’audace de l’âge. Libérés de bien des manières des obligations du monde, revient une forme de spontanéité où la personne s’exprime en toute transparence, sans peur du regard des autres.

La dernière salle nous ouvre au monde de la contemplation, de la sérénité, de la simplicité. L’âge nous offre un autre regard sur le monde environnant, plus intérieur : la présence des livres, de simples activités manuelles, des regards sereins, joyeux, parfois enfantins. Ainsi deux « vieux » sont photographiés à la hauteur du buste, dénudés, sur un fond champêtre, portant précieusement le jouet de leur enfance. Ou encore un vieux curé à la barbe blanche assis sur un fauteuil, avec une attitude qui traduit un joie paisible et lumineuse après une vie bien remplie. C’est la salle où commence à se poser de façon plus pressante la question de la mort et l’inquiétude qui y affère, l’oubli. A côté de l’évocation du cimetière, sont mis en valeur les autres supports du souvenir. Comme préambule à la salle est affiché un travail de Spoerri Souvenir du Naschmarkt (grand marché aux puces de Vienne) où de nombreux objets sans valeur ni lien apparent sont réunis comme autant de pièces d’un précieux puzzle pour nous souvenir des personnes aimées, balayées par la mort et que les photos ne parviennent pas à retenir de l’oubli dans lequel ils s’enfoncent inexorablement. En résonance, une image de l’eau qui coule dans un mouvement perpétuel sans empreinte ni trace. 

Ce n’est cependant pas sur cette impression vague que nous restons, puisqu’il faut parcourir les salles en sens inverse pour regagner la sortie. C’est l’occasion de saluer les amis : ceux que nous avons découvert le jour même et ceux que nous avons eu la surprise de retrouver ce jour au Belvédère. Quels cadeaux qu’un Honetschläger, ou qu’une Christine Turnauer parmi les vivants, et que dire d’une Pina Bausch, d’un Klimt ou d’un Kokoschka, pour regarder avec profondeur, humour et espérance, cette fameuse vieillesse que tant de nos contemporains craignent et qui n’est en réalité que l’anti-chambre pour quelque chose de plus grand !

 

Clément Imbert et Clémence Figeac

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