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Eduquer c’est transmettre ce que l’on est

Yves B., aujourd’hui à la retraite après 25 ans comme éducateur de rue à Paris et autant comme responsable d’un foyer de réinsertion par le travail pour jeunes marginalisés, livre quelques-unes de ses convictions sur l’art de l’éducation.

Photo : Volontaires de Points-Coeur au cours d’un stage de formation
 

Quelles sont les exigences d’une relation éducative authentique quand arrivent des jeunes qui vous sont confié ?

YB : Les ados, blessés par de multiples ruptures de relations, aggravées par des rejets injustifiés, et souvent de mauvais traitements, nécessitent de notre part un engagement relationnel très fort. Ils sont sans repères affectifs. La période de l'adolescence est déjà difficile pour tous : on quitte le cocon de l'enfance, les mutations physiques sont angoissantes, joies et peines sont mélangées, on attend trop du regard des autres : « Suis-je belle ? Suis-je musclé ? ». Il y a en plus les tensions familiales et celles à l'école. Et en plus ces jeunes doivent digérer leur placement, accepter l'autorité d'inconnus, alors qu'ils ont été séparés de leur famille, de leur quartier, de leurs copains. Leur passé est culpabilisant car il est la raison des décisions administratives ou de justice, nécessaires pour confier un mineur aux services du Conseil général chargé de la protection de l'enfance. 

Leur état de fragilité nous emmène au-delà de l'animation ; il faut les aimer : « Tu as du prix à mes yeux ». Aimer c'est offrir une part de soi-même, une part de sa liberté, on transmet ce que l’on est. Notre engagement ne peut être que personnel, mais il doit être réalisé au sein d'une équipe éducative qui soutient et aide à se fixer des limites. Mais n’oublions pas que c’est par l’amour qu’on est capable de changer, le père du Fils Prodigue ne lui demande pas des explications, ne lui fait pas de reproches, il le prend dans ses bras, le revêt des plus beaux habits et le Fils changera de vie parce qu’il est aimé ! Pour que les gars sortent de la galère il ne suffit pas de leur dire « faut que tu aies les cheveux courts pour aller voir un employeur ». Le plus beau manuel pour éducateur c’est l’Evangile : en regardant Jésus avec la samaritaine, Zachée, Marie Madeleine, on comprend ce que signifie profondément éduquer, faire grandir, aimer. 

Comment se passent les premiers contacts avec ces jeunes parfois écorchés vifs ? 

Les premiers contacts sont déterminants. En face d'eux, mis à nu, dépouillé de tout, on ne doit pas leur poser la question : « bonjour, comment vas-tu ? », c'est déjà les agresser… Quelques mots de bienvenue, sur le temps, la route à prendre, les matchs de foot, le succès des Bleus ou leur échec la veille : ils vont nous en apprendre ! Mais il n’y a pas de règle à la rencontre, c’est la beauté de notre métier, tout est à inventer, il n'y a pas deux rencontres identiques, et l’essentiel est d’offrir un lien vrai car « un homme seul est un homme en danger, et il devient vite dangereux pour lui-même et pour les autres ». Une enquête récente révèle que les personnes qui souffrent le plus de la solitude sont les personnes âgées et les ados ; les ados, laissés à leur solitude, se replient sur eux-mêmes, et deviennent agressifs ou mutiques et sujets à la consommation de produits toxiques qui offrent un bonheur illusoire et aliénant. 

C’est une sorte d’apprivoisement mutuel ? 

La relation de confiance entre eux et nous ne peut se réaliser que très progressivement. Ils ont vécu tellement d'entretiens inquisiteurs, forcément blessants, ils n'ont rien de sympa à raconter. C'est au cours de la vie partagée (avec toutes les tâches simples, quotidiennes) que s'établissent les premiers échanges positifs. Un temps en voiture est idéal. Pas de regard face à face, la circulation est un spectacle permanent, on peut revenir sur un sujet déjà abordé : « mais alors quand ton père a changé de boulot, vous avez déménagé, tu as perdu tes copains, dur dur… ». A partir de là, il faut parler d'aujourd'hui. Il vient de quitter ses copains…il faut profiter des réactions que le dialogue suscite pour témoigner de ce que nous voulons être pour lui, et lui faire découvrir de nouveaux horizons. Ces enfants et ces ados doivent découvrir que nous sommes heureux avec eux. Ce lien c’est une greffe relationnelle dont ils ont besoin, sans dépendance aliénante, et dans une relation vraie, car ils peuvent retrouver « l'estime de soi », qui est le moteur de l'intégration sociale. Il faut beaucoup de patience, ne rien lâcher, reprendre sans cesse sous des angles différents pour transmettre petit à petit et le tout sans attendre un résultat selon nos critères ou un succès extérieur.  

Eduquer c’est donc un art de la rencontre, un art d’aimer ?

Notre amour ne doit pas les asphyxier ni les laisser en manque, particulièrement les enfants et les ados blessés. Or, ceux qui nous arrivent cumulent les carences et les incohérences ; nous devons toujours espérer et prendre des risques, le risque, aujourd’hui refusé, est une dimension essentielle de l’éducation : « là où il y a trop de prudence il n'y a plus de place pour le courage ». En permanence : essais, erreurs, analyses et réinvestissements jusqu'à atteindre des pas de liberté. L’essentiel de toute réussite est la présence, « Tu as du prix à mes yeux », Cela ne se manifeste pas sur internet ! Nous cherchons à être avec eux co-créateur de relations interpersonnelles, chaleureuses et valorisantes.

Ces relations ne sont pas sans conflit j’imagine ? Comment les gérer ?

YB : Nous leur offrons la vie en internat avec des règles permanentes : il faut passer à la douche, nettoyer la chambre, participer au ménage, à la cuisine etc. Qu'ils puissent croire « tu as du prix à mes yeux », cela se découvre dans la vie quotidienne. On peut admirer le caractère qu'ils se sont forgés avec tous les obstacles, les coups durs qu'ils ont encaissés ; ils ont fait « résilience », en bien ou en mal, et ils sont vivants, avec parfois des compétences musclées pour nous emmerder ! Mais il vaut mieux être face à un coriace caractériel qu'à un mou qui nous laisse décider à sa place et nous transforme en gardien. Leur faire comprendre « tu as du prix à mes yeux » se réalise au jour le jour par l'amitié et des affrontements nécessaires. Les enfants, les ados, se construisent par identification et mise à l'épreuve de ceux qui s'intéressent à eux. Pour éduquer, rééduquer valablement des enfants et des ados blessés par leur existence douloureuse, il faut qu'ils puissent s'identifier, s’opposer, se soigner eux-mêmes près de nous, avec nous.

Accompagner, soigner, relever… l’éducateur est un peu un bon samaritain ?

Et le bon Samaritain n’est autre que la figure du Christ ; l’éducateur est appelé à être un « autre Christ ». Nous essayons d’affirmer par notre présence qu’il est :

– Le chemin : dans le respect des engagements, de la parole donnée, des lois morales, en ayant le souci permanent du bien commun, déjà là où l'on vit.

– La vérité : sans laquelle il y a perte de confiance, confusion des rôles et des fonctions, et destruction du bien commun, dans notre foyer, nos familles d'accueil, et dans la société.

– La vie : aimer est la saveur de la vie ; aimer un paysage, telle fleur, un gâteau, et parmi les autres choisir un ami, goûter la qualité d'une fidélité. Tous ses amours nourrissent notre goût de vivre, et de travailler.

Et puis il y a l’auberge. Pour ces jeunes de la rue, il faut offrir des lieux où ils se sentent chez eux et qui appartiennent à tout le monde, c’est la qualité du bistrot, le salon du pauvre !

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