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Guardini : les mots trop loins des choses

Dans ce texte, Romano Guardini décèle la maladie de notre siècle : le divorce entre les mots pronnoncés à la légère et la réalité dont ils sont « les images sensibles », les « corps remplis d’âme ». Parler de civilisation de l’amour ou de culture de compassion serait en soi contradictoire sans ce travail de saisie de la réalité. 

Troncs de hêtres morts dans la forêt de Reinhard en Allemagne (source).

 

Nous vivons dans un monde de symboles, mais nous ne saisissons plus la réalité qu’ils représentent. Nous pensons des mots, non des choses.

Prononcez le mot « hêtre », par exemple. A ces deux syllabes, combien voient se dresser devant leurs yeux l’arbre aux tons gris argent qui déploie la vigueur de ses branches et la finesse de son feuillage, où le soleil, en jouant, produit des feux vert or ?… Hêtre, pour la plupart, est un mot, rien qu’un mot qui désigne cet arbre comme la pièce d’argent indique une valeur quelconque. D’autres voient passer en leur esprit quelque image fugitive, vague souvenir d’une promenade sous bois, et c’est tout. Autre exemple : le mot « misère ». Pour combien ces six lettres sont-elles lourdes du poids sombre qui pèse sur des cœurs humains ? Qui en sent l’amertume ? Ce mot ressemble souvent à la monnaie qu’on donne au marchand, au numéro de chambre qu’un infirmier passe au remplaçant, oublieux des souffrances qui s’abritent dans la pièce désignée par cette plaque de laiton… On pourrait multiplier les exemples.

Si les mots nous étaient plus qu’un son, plus qu’une mélodie traversée d’images fugitives et de sentiments passagers, pourrions-nous lire tant de journaux, prendre connaissance de tant de nouveautés ?

Mots, des mots ! Voilà pourquoi notre pensée est si loin de la réalité : elle ne la saisit pas. Voilà pourquoi notre langage est terne : il ne possède ni vie, ni relief. Et ce qui frappe notre oreille ne peut ainsi parvenir jusqu’à notre cœur. Sinon, pourrions-nous entendre et lire tant de nouvelles ? Si les mots nous étaient plus qu’un son, plus qu’une mélodie traversée d’images fugitives et de sentiments passagers, pourrions-nous lire tant de journaux, prendre connaissance de tant de nouveautés?

Songez à la race abominable des phrases à effet ! Si vous voulez en sentir le creux, écoutez les discours publics : c’est à frémir ! Rien que du vide ! Elles brisent tout, comme le peut faire la sottise ; elles avilissent même le sublime. Le mot qui sortait du fond d’un cœur tout chaud de sang, plein de vigueur, devient fade jusqu’à l’écœurement, lorsque les journaux et les réunions publiques l’ont saisi, dévoré. Oh! Apprenons à garder en nous les mots que nous aimons, afin que les discours du Forum ne les salissent point de leurs mains impures.

Mais que dire de nos actes, de nos gestes ? Tout est formalité. Nos paroles sont des fantômes, et nos gestes des ombres.

Savons-nous ce que nous faisons quand nous serrons la main d’autrui ? Sentons-nous que nous lui donnons notre confiance, notre âme ? Si nous le savions, nous serions moins prodigues de ce geste. La plupart du temps il ne répond à rien : nous tendons la main à l’indifférent, à l’être que nous méprisons comme à l’ami intime. Saluts, souhaits, vœux, présents, invitations, tout cela vient-il du fond de l’âme ? Non, car nous ne pourrions les multiplier ainsi.

Inutile de parler de civilisation nouvelle, tant que les choses iront ainsi (…). Car notre vie ne peut se renouveler, et notre civilisation se rajeunir qu’au seul contact du vrai, du réel.

Des mots, des formalités partout. Nous vivons dans un monde de symboles, mais la réalité qu’ils signifient, nous l’avons perdue.

Inutile de parler de civilisation nouvelle, tant que les choses iront ainsi. D’ailleurs, même cette ambition naît du vide des mots. Si notre langage exprimait vraiment des choses – non des sons –, nous sentirions le ridicule de notre souhait, car notre vie ne peut se renouveler, et notre civilisation se rajeunir qu’au seul contact du vrai, du réel. Sans toucher la réalité, les choses, l’âme ; sans ressentir leur choc, on ne peut espérer un renouveau. Des mots neufs se présentent ; durant un temps, ils possèdent un semblant de vie, mais rapidement ils vont accroître le nombre des mots creux. Tant qu’on ne rejette pas les apparences pour le réel, on demeure dans le monde des politiciens et des journalistes.

Les mots doivent être une image sensible des choses, – des corps remplis d’âme. Et nos actes doivent garder un sens et saisir la réalité. Un fait nous donne l’espoir d’une rénovation véritable : l’homme sent de nouveau le choc des choses ; il s’inquiète, s’étonne, interroge ; et ces chocs imprègnent par contrecoup ses paroles et ses gestes.

 

Romano Guardini, Les signes sacrés, extrait de la préface à la deuxième édition.  

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1 Commentaire

  1. Bertrand Billot

    Superbe ! Merci pour la présentation de ce très beau texte qui m'appelle à approfondir la pensée de son auteur; ce qui, en soit, n'est pas une mince affaire quand on en connait (trop peu) la profondeur !