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Romano Guardini : le regard remonte à la source

Ces jours-ci, nous fêterons le 50ème anniversaire de la mort du théologien Romano Guardini (1885-1968). Figure majeure de l’Église du XXème siècle et auteur prolifique que le public francophone connaît grâce à ses bestsellersL’Esprit de la liturgie, publié en 1918 et Le Seigneur en 1937.

 

Romano Guardini en 1920

 

Les livres du père Romano Guardini sont remarquables par leur clarté et en même temps par la noblesse de leur style. Avec un tel guide, le lecteur est introduit dans le mystère divin comme dans le palais d’un grand roi qu’il se prend à vouloir aimer. Fasciné par la lumière qu’offre le Christ aux attentes les plus profondes de l’homme, Guardini déploie son génie à faire entendre la parole divine dans le chaos du monde. Professeur d’université à Berlin, puis à Munich, prédicateur et éducateur, Romano Guardini forme des générations de jeunes allemands au cours des années les plus tragiques de leur histoire contemporaine. Son œuvre longtemps mise en sommeil connaît un regain d’intérêt aujourd’hui, et son procès de béatification vient de s’ouvrir.

Interpréter le monde

Si Romano Guardini est né à Vérone en Italie en 1885, le déménagement de sa famille en Allemagne, un an plus tard pour des raisons professionnelles, et l’enchainement successif des circonstances font de lui un théologien et un universitaire germanique. 

Ordonné prêtre en mai 1910, il prend la nationalité allemande l’année suivante pour pouvoir assumer un poste d’enseignement de la religion. En 1915, il soutient sa thèse de doctorat à l’université de Fribourg en Brisgau. Publié en 1918, le succès immédiat et durable de L’esprit de la liturgie lie définitivement son nom à la réforme liturgique qui aboutit au Concile Vatican II. 

En 1920, Guardini entre en contact avec le mouvement de jeunesse appelé « Quickborn ». Cette rencontre est décisive à plus d’un titre. En 1922, il devient professeur à la faculté de théologie catholique à Bonn. Parallèlement, commence pour lui une activité de conférencier qui le fait connaître dans toute l’Allemagne. L’année suivante Guardini est en effet appelé à l’Université de Berlin pour prendre responsabilité de la chaire nouvellement instituée de « Philosophie de la religion et vision du monde (Weltanschaaung) catholique ». Les seize années d’enseignement qui suivent marquent définitivement de leur empreinte la trajectoire de Guardini à propos de qui son ami Max Scheler affirme qu’il est alors considéré comme « le seul pédagogue chrétien de l’Allemagne ». Sa réputation déborde les frontières allemandes. À la fin des années 1920 Hans-Urs Von Balthasar vient jusqu’à Berlin pour assister à ses cours.

Fait inhabituel pour un théologien catholique de l’époque, prêtre de surcroît, l’université où il enseigne est protestante, tout comme la majeure partie de son auditoire. Qui plus est, la chaire qui lui est confiée ne correspond à aucune matière académique déjà existante. Si la philosophie des religions se réfère à des travaux connus, la fameuse « Weltanschaaung » catholique n’existe pas comme sujet académique. Inquiet, et en même temps très conscient de la responsabilité qui lui échoit, Guardini va longtemps s’interroger sur le sens à donner à son enseignement. L’amitié avec Max Scheler est ici déterminante. L’ancien disciple de Husserl est en effet le seul de son entourage à lui donner alors des conseils utiles. Alors que Guardini commence ses premiers cours en prolongeant son travail de thèse sur la Rédemption, et propose d’exposer les différentes théories existantes, Scheler le corrige. Il l’encourage alors à interpréter par lui-même le monde en développant des points de vue fondamentaux appuyés sur la foi chrétienne, puis à appliquer cela à des objets concrets comme des œuvres de littératures. Pour Guardini, c’est une véritable libération. Au cours de ces années berlinoises, il interprète ainsi Les Confessions de Saint Augustin, La Divine Comédie de Dante, l’œuvre de Pascal, celle de Kierkegaard, les poésies d’Hölderlin ou encore les Élégies de Rilke.

En 1939, la chaire de Guardini à Berlin est supprimée par les nazis, tout autre « Weltanschaaung » que celle du parti au pouvoir ne pouvant plus être tolérée. Un autre poste lui est proposé qu’il refuse cependant. 

Les années de guerres sont des années d’enfouissement, mais non pas d’inactivité. Certains de ses livres sont en effet écrits pendant cette période, comme par exemple sa fameuse Initiation à la prière.

L’après-guerre

En 1945, l’université de Tübingen crée spécialement pour lui la chaire de « Philosophie de la religion et Weltanschaaung chrétienne ». Trois ans plus tard, il se voit proposer la chaire du même titre à la faculté de philosophie de l’université de Munich en Bavière. Il garde ce dernier poste jusqu’en 1962. En 1961, il est nommé membre de la Commission liturgique préparatoire du Concile Vatican II.

Le 1er octobre 1968, Romano Guardini s’éteint à Munich en Bavière et est enterré au cimetière de la paroisse universitaire Saint Louis.

Ouvrir les yeux

Comme une sorte de rétrospective de toute son œuvre, quatre ans avant sa mort, Guardini fait un rêve surprenant qu’il interprète à l’un de ses amis. 

« Je ne sais plus ce qui s’y passait, mais c’était une sorte de discours. Il s’y disait que lorsqu’un homme vient au monde, une parole lui est confiée. La signification de cela est très claire : il ne s’agit pas seulement d’une personnalité, mais bien d’une parole, et celle-ci est prononcée à l’intérieur même de l’essence de l’homme. C’est comme le mot d’ordre pour tout ce qui advient ensuite. C’est en même temps une force et une faiblesse, un devoir et une promesse, une protection et une menace. Tout ce qui survient au cours de la vie est la conséquence de cette parole, son commentaire et son accomplissement. Il advient dès lors que celui à qui cette parole est dite – tout homme donc, parce qu’à chacun d’entre nous une parole est adressée – la comprend et s’accorde à cette parole. Peut-être cette parole sera-t-elle le fondement de ce qu’un jour le Juge Suprême lui dira ».

Pendant de longues années Romano Guardini se demande pour lui-même ce que le Seigneur attend de lui, ou quelle parole a bien pu être déposée dans son propre cœur. Il comprend progressivement qu’il lui est demandé avant tout d’ouvrir les yeux et d’oser regarder honnêtement le monde, ses œuvres et l’œuvre même de Dieu. Et d’interpréter pour d’autres ce qui lui est ainsi donné. 

Son travail de théologien est en quelque sorte celui d’un éveilleur. En se laissant gagner par le chaos, le monde contemporain devient obscur et incompréhensible. Il est donc urgent d’y apporter de nouveau la lumière du Christ. Puisant à cette source universelle, le regard s’éclaire et commence à voir.

 

Quelle est la chose la plus difficile de toutes ?
Ce qui te semble le plus facile :
Avoir des yeux pour voir
Ce qui se trouve sous tes yeux.
 
(Goethe, Xenien, X, 5)

 

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5 Commentaires

  1. Aurélie

    Merci Vincent pour ce bel article sur ce grand homme ! 

    Etre chrétien, qu'est ce que cela signifie vraiment ?

    C'est à cette question que Guardini a essayé de répondre, par sa vie et son oeuvre.

    Il définissait ainsi sa mission :« ma propre vocation : non pas de scruter minutieusement tel ou tel domaine précis de la théologie, mais d’expliciter et d’interpréter la réalité chrétienne dans son ensemble, avec bien sûr le sérieux scientifique voulu et un niveau spirituel aussi élevé que possible ».

    Quelle chance de se mettre à l'école d'un si grand maître ! 

     

  2. Hna Leticia

    Voici la réponse de notre amie Inés Cassagne à cet article: 

    " La mort  de mon  mari le 9 septembre et le 50ème  anniversaire de celle de son maître Guardini à peu de jours de distance  me semble significative. Il y avait, il me semble, « une parole »  vocationnelle adressé à Enrique qui avait rapport à Guardini.

    Pendant ces cinquante  ans Enrique non seulement s’est nourri de la pensée de son maître mais s’est aussi consacré à la répandre partout. D’abord dans sa famille. A chacun de ses enfants il a laissé en héritage principale un volume du «Seigneur ».  

    Enrique et moi, nous avions l’habitude dès avant notre mariage à chaque rencontre de lire Guardini à haute voix. C’est que je  fais aussi maintenant d’une façon nouvelle mais bien réelle après son départ vers Dieu que j’ai vu : « la main dans la main du Christ » d’après la description de Guardini (Les fins dernières) et sous la surveillance de celui-ci .  

    Maintenant : dès que je prends une ouvrage quelconque de notre auteur, je la trouve soulignée par mon mari plusieurs fois et en différentes couleurs, parsemée de marques significatives voire des commentaires. Alors c’est pour moi  comme continuer de lire et dialoguer ensemble tous les  trois.

    Et c’est surtout reprendre et  continuer le vécu ensemble d’après la remarque de Guardini qui porte sur le véritable « moi » : « Je vis » -dit St Paul- « Mais non, ce n’est plus moi, c’st le Christ qui vit en moi » (Gal 2,20). Et nous pouvons bien poursuivre sa pensée : par là, précisément, je vis réellement, étant le « moi » qui correspond  à l’intention de Dieu. »

     Et Guardini d’ajouter que chaque instant ainsi vécu contribue à bâtir pour l’éternité « l’homme accompli,  nouveau, racheté, formé à l’image du Christ et parvenu ainsi à son moi véritable selon la pensée de Dieu »  (L’Église du Seigneur).         

    C’est une assurance appliquée à Enrique tout à fait consolatrice !"

     

     

    1. Vincent

      Merci soeur Leticia de nous avoir transmis le très beau commentaire d'Inés Cassagne. Ce qu'elle nous dit de son mari nous fait regretter son départ. Il semblait partager avec Guardini cet empressement à ouvrir les yeux de tous ceux qu'il rencontrait. Le commentaire d'Inès nous fait comprendre qu'il s'agit d'une expérience, et non pas seulement d'un savoir. Je suis tombé sur cette autre citation qui exprime cela de façon si simple et si belle: "Je voudrais aider les autres à voir avec un regard nouveau. Non pas démontrer, mais plutôt aider à voir de manière nouvelle. Essayez de penser à une chambre obscure où se trouve un cadre. Ce serait seulement en faisant de savantes expériences chimiques que l'on peut montrer le raffinement des couleurs, ou ce serait seulement avec plein d'informations historiques qu'on peut prouver que ce cadre est l'oeuvre d'un maître extraordinaire des couleurs. Et pourtant on peu aussi ouvrir une fenêtre sur le mur opposé et voilà que la lumière pénètre, et voilà que les couleurs brillent. Alors, il n'est plus nécessaire de ne faire plus aucune démonstration. Cela se voit". (Romano Guardini)