Home > Politique > Guardini et les Gilets Jaunes

Guardini et les Gilets Jaunes

Le mouvement des « gilets jaunes », à l’image de l’ampleur qu’il a pris sur le territoire français et même dans d’autres pays d’Europe, fait l’objet de toutes les attentions des organes de presse. Devant l’abondance d’informations et leur traitement fortement basé sur les émotions, il est bien difficile de se faire une juste appréciation des choses. 

Le grand théologien Romano Guardini (1885-1968), avec déjà près de 70 ans de distance, livrait dans son livre sur La Puissance, essai sur le règne de l’homme (1954) des réflexions susceptibles d’élargir nos critères pour comprendre un peu plus ce qu’il se passe. Cela revient alors à dire que, en dépit de nombreuses revendications concrètes et souvent légitimes, ce mouvement trouve son origine plus en profondeur : les français qui ont enfilé leur « gilet de sécurité » ne sentent justement plus en sécurité. Une puissance incontrôlable et incontrôlée semble avoir pris le dessus en notre monde. Puisse les sages paroles du théologien allemand nous aider à y voir clair et orienter notre espérance :

La puissance est la capacité de mettre en mouvement la réalité, ce que l’idée ne peut pas faire par elle-même. (…)Tout acte, tout état, même le simple fait de vivre, d’exister, est directement ou par des détours uni à la conscience d’exercer la puissance et d’en jouir. Dans leur forme positive, cet exercice et cette jouissance font naître la conscience de se posséder soi-même et d’être doué de force ; dans leur forme négative, ils se transforment en orgueil, en fierté, en vanité.”

Une puissance grandissante et toujours plus anonyme 

Au cours de l’évolution historique, l’exercice de la puissance se fait toujours plus anonyme. L’étatisation sans cesse croissante des processus sociaux, économiques, techniques, de même que les théories matérialistes de l’histoire considérée comme une évolution nécessaire, représentent, du point de vue qui nous intéresse, une tentative pour supprimer la notion de responsabilité, pour établir une séparation entre la personne et la puissance et faire de l’exercice de celle-ci un phénomène naturel. En réalité, le caractère essentiel de la puissance – énergie dont quelqu’un est personnellement responsable – ne se trouve pas ainsi supprimé, mais perverti. Il en résulte une faute qui produit un effet destructeur.”

L’envahissement du « on »… 

Le danger peut provenir de ce que la volonté qui en dispose a pris une direction moralement fausse ou ne se sent plus d’obligation morale. Ou bien encore, il n’y a derrière elle absolument plus de volonté à qui on puisse s’adresser, de personne responsable, mais seulement une organisation anonyme dans laquelle chacun est dirigé, surveillé par des instances voisines, et par là se trouve – apparemment – dégagé de toute responsabilité. Cette forme de danger devient surtout pressante lorsque, comme c’est dans une large mesure le cas aujourd’hui, le sentiment qu’inspire la personne, sa dignité, sa responsabilité, les valeurs qu’elle représente – liberté, honneur, caractère primordial de l’acte et de l’existence – s’affaiblit à vue d’œil. Alors la puissance prend un caractère qui, finalement, ne peut plus être précisé que par la Révélation: elle devient démoniaque. Dès que l’acte ne se fonde plus sur une prise de conscience personnelle, dès que celui qui agit n’en assume plus la responsabilité morale, il se produit chez lui un vide d’une nature particulière. Il n’a plus le sentiment que c’est lui qui agit, que l’acte commence en lui et que, pour cette raison, il doit en répondre. Il semble qu’il n’existe plus en tant que sujet et que l’acte passe seulement à travers lui. Il a le sentiment de n’être qu’un élément dans un ensemble. Mais il en est de même chez les autres, aussi ne peut-il pas non plus en référer à une autorité authentique, car celle-ci présuppose la personne qui est de droit en rapport direct avec Dieu et responsable devant lui. Bien plutôt, l’idée se répand qu’au fond, ce n’est pas quelqu’un qui agit, mais une indétermination qu’on ne peut saisir nulle part, qui ne se présente à personne, ne répond à aucune question, n’est pas responsable de ce qui arrive. Son attitude est ressentie comme une nécessité, l’individu s’y résigne donc.

… faire grandir l’inquiétude 

L’inquiétude dont il est question se demande si l’homme est capable de dominer tous ces éléments, en sorte qu’il puisse subsister honorablement, faire œuvre féconde et dans la joie de vivre. Elle se condense en ce sentiment que l’homme, tel qu’il est aujourd’hui, n’en est plus capable, que l’œuvre et ses effets l’ont dépassé et ont conquis leur indépendance, qu’ils ont pris un caractère extra-humain, cosmique, pour ne pas dire démoniaque, qui ne peut plus être humainement repris et dirigé. (…)Qu’il ne gouverne plus la puissance, mais que la puissance le gouverne ?

Les gillets, signe d’espérance ? 

En réalité, il est impossible de supputer d’avance le déroulement de l’histoire ; il faut aller au-devant de lui et, éventuellement, le déterminer soi-même. L’histoire recommence à chaque instant, dans la mesure où elle est sans cesse déterminée de nouveau par la liberté de chaque être humain – mais aussi dans la mesure où apparaissent, venus de son fond créateur, des structures et des événements de forme toujours nouvelle. Ainsi, cet espoir tend à l’instauration d’une réalité humaine à la mesure de la puissance énorme produite par l’homme qui a vécu jusqu’à présent, mais qu’il ne maîtrise plus.

La nouvelle espérance, c’est donc qu’un nouveau type humain soit en devenir qui ne succombera pas aux forces déchaînées, mais saura les ordonner, qui sera capable non seulement d’exercer la puissance sur la nature, mais aussi la puissance sur sa propre puissance, c’est-à-dire de la subordonner au sens de la vie et de l’œuvre humaines, d’être un «régent» selon la manière qui doit être apprise si l’on ne veut pas que tout s’effondre dans la violence et le chaos.

Une nouvelle camaraderie

“L’homme dont nous parlons rapprend quelle force libératrice réside dans la domination de soi-même et à quel point la souffrance intérieurement acceptée transforme l’homme ; il rapprend que tout accroissement de l’être dépend non seulement du travail, mais aussi du sacrifice librement offert. On voit s’esquisser en maintes circonstances un phénomène proche de celui-là : la camaraderie d’homme à homme. Non pas la suppression des distances comme à la caserne et au camp, et non plus ce reste de morale qui demeure encore après que les tâches de la vie ont perdu leur sens, après que la confiance, la générosité d’âme et la joie, ont disparu, mais simplement la solidarité spontanément éprouvée par ceux qui collaborent à la même œuvre et partagent le même danger, une disponibilité qui va de soi pour l’aide réciproque et l’interdépendance des réalisations. Cette attitude a également quelque chose d’absolu, dans la mesure où elle se trouve encore au-delà de toutes les obligations particulières du sang et de la sympathie.

Guardini appelle de ses vœux l’émergence d’un nouveau type d’homme, réaliste et religieux

Et cet homme aurait aussi, semble-t-il, une chance vivante de comprendre le mystère d’humilité qui est au cœur du christianisme, comme nous avons essayé de le décrire, de voir la force transformante qui réside en lui et d’en faire (ce serait là vraiment une explosion spirituelle et intellectuelle de l’atome existentiel!) l’énergie initiale qui apporterait une solution à la complication apparemment insoluble de notre existence.”

Romano Guardini, La puissance, essais sur le règne de l’homme, Trad. Jean Ancelet-Hustache, Paris, Editions du Seuil, 1954. 

Vous aimerez aussi
Le commencement de toutes choses
Romano Guardini : le regard remonte à la source
Argentine, hommage à un maître et ami
Guardini : les mots trop loins des choses