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L’Or, l’Encens et la Myrrhe

L’Épiphanie est le jour des rois, mais cette « Théo-phanie », manifestation de Dieu dans la chair, regroupait dans la contemplation de l’Eglise plusieurs évènements : la visite des Rois, le Baptême du Seigneur et les noces de Cana. Quel est le lien entre l’offrande des sages, le geste d’obéissance de saint Jean Baptiste et l’eau changée en vin ? 

Photo : Marie Malherbe, L’or, l’Encens et la Myrrhe, huile sur toile, chaque tableau 20×20 cm, 2013.
 

Jusqu’à ce que l’Église latine fixe la fête de Noël le 25 décembre en 376, celle-ci avait lieu le 6 janvier. On fêtait alors en ce jour tous les évènements qui manifestaient que Dieu était venu dans la Chair. Cette date demeurera la fête de l’Epiphanie. Plus tard, la visite des rois sera distinguée, en occident, du Baptême du Christ. En France, en 1801, sous la pression du gouvernement français voulant réduire les jours de fêtes (jours chômés pour le peuple), la fête de l’Epiphanie sera reléguêe au dimanche suivant ce jour.

Malgré ces distinctions successives, la liturgie occidentale garde le souvenir de cette fête originelle et nous permet de contempler dans l’unité tous les Evénements du temps de la Nativité. En effet, l’antienne du Benedictus des laudes du 6 janvier chante en un raccourci fulgurant : 

Aujourd’hui, l’Église a été unie à son Époux céleste,
car ses péchés sont lavés par le Christ dans le Jourdain ;
les Mages accourent aux noces royales, avec des présents ;
l’eau est changée en vin, et les convives sont dans la joie, alléluia.
 

Trois dimensions font ainsi l’objet de la contemplation de ce jour et du temps de l’Epiphanie qui se prolongera jusqu’à la fin du temps liturgique de la Nativité : les noces mystiques réalisées dans l’Incarnation du Verbe divin, la purification des péchés dans l’eau du baptême et l’adoration du divin dans le nouveau né. 

L’antienne du Magnificat – faisant écho à celle de la Nativité par la triple répétition du mot « Hodie » (aujourd’hui) – confirme cette perspective : 

Trois prodiges ont marqué ce jour que nous honorons :
aujourd’hui, l’étoile a conduit les Mages à la crèche ;
aujourd’hui, l’eau a été changée en vin au festin nuptial ;
aujourd’hui, le Christ a voulu être baptisé par Jean dans le Jourdain, pour notre salut,
alléluia.

 

La lecture des évènements du salut réalisée par la liturgie n’est donc pas tant chronologique que simultanée. Elle nous aide à entrer dans la contemplation spirituelle des Pères qui est celle que l’Esprit-Saint suscite dans l’Eglise.

Les orthodoxes ont gardé cette fête telle quelle. Chez eux, le sommet de la fête, celui qui donne son sens aux autres scènes, c’est la manifestation de la divine Trinité, la voix du Père rendant témoignage au fils durant le baptême du Christ dans le Jourdain. Cette scène rend sensible la descente du Fils de Dieu au milieu de sa création – d’où le lien avec la Nativité – une descente qui est à la fois mariage – puisque le Christ assume la nature humaine et s’unit par là à toute l’humanité – et kénose (action de se vider de soi, de se dépouiller), puisque le Christ emmailloté dans la crêche et plongé dans le Jourdain est comme enseveli dans les péchés de l’humanité qu’il prend sur lui pour nous sauver. Enfin, le Jourdain comme dans le psaume, remonte en arrière vers sa source. Il figure ainsi, avec l’adoration des mages la stupeur de la création qui reconnaît son Créateur. 

Nous comprenons alors le sens des trois offrandes des mages. En effet, dans l’antienne du Benedictus des laudes du 7 janvier – dans la semaine qui poursuit la méditation de l’Epiphanie 1)Dans la liturgie occidentale, les antiennes des semaines suivant l’épiphanie auront soin de lire l’Evangile à la lumière de la divinité du Christ. Et tout sera comme synthétisé dans l’antienne du Benedictus du 7ème jour après l’Epiphanie qui reprend textuellement la première lettre à Timothée (1Tim 3,16) : Et sans contredit, c'est un grand mystère de la piété (pietatis sacramentum) celui qui a été manifesté en chair, justifié en Esprit, contemplé par les anges, prêché parmi les nations, cru dans le monde, exalté dans la gloire. – nous découvrons : 

De l’Orient, les Mages vinrent à Bethléem adorer le Seigneur ; 
et ayant ouvert leurs trésors, ils lui offrirent des dons précieux : 
de l’or, comme au souverain Roi ; 
de l’encens, comme au vrai Dieu ; 
de la myrrhe pour sa sépulture, alléluia.
 

Chaque offrande signifie et figure Celui à qui elle est offerte. On offre à l’Enfant des présents qui montrent que nous reconnaissons ce qu’Il est et comment il nous sauve. Par l’Or, l’Encens et la Myrrhe, le Christ est reconnu comme vrai homme et vrai Dieu, Roi de l’univers, qui nous sauve par son sacrifice. Ainsi, la prière sur les offrandes durant la messe complète et parachève ce mouvement contemplatif. Dans l’Eucharistie, c’est le Christ lui-même qui est offert au Père : 

Regarde avec bonté, Seigneur, les dons de ton Église, qui ne t’offre plus ni l’or ni l’encens ni la myrrhe, mais celui que ces présents révélaient, qui s’immole et se donne en nourriture : Jésus, le Christ, notre Seigneur, lui qui règne pour les siècles des siècles. — Amen.

C’est donc tout naturellement, pour ainsi dire, que le geste des mages se concrétise et se prolonge jusqu’à nous dans la liturgie de l’Eglise. Les évènements sont embrassés à partir d’une perspective qui est tout à la fois celle de notre point de vue historique et celle de l’éternité. Certes, nous célébrons et contemplons ces mystères en cette année 2019, mais c’est le Christ qui est offert au Père de toute éternité et qui se donne en nourriture pour sanctifier (diviniser, dirait saint Irénée)) le temps. De cette manière, la liturgie nous éduque à la contemplation chrétienne. Elle épouse la logique de l’Incarnation, qui, loin de limiter le regard aux circonstances accidentelles, s’appuie sur elles pour nous ouvrir notre regard aux réalités d’en haut.

Mais si la célébration des Saints Mystères est une fenêtre ouverte, c’est pour que la lumière de l’éternité pénètre dans notre monde et révèle notre réalité quotidienne. Car, comme le suggère Origène, nous ne saurions contempler l’éternité qu’à travers les créatures illuminées. C’est donc aussi en ce sens que l’Epiphanie est une manifestation. Elle dévoile la trame éternelle de notre quotidien : aujourd’hui le Verbe divin est présent, aujourd’hui, il est à l’œuvre et nous sauve, aujourd’hui, nous le reconnaissons comme notre Roi et nous l’adorons. 

 

Ecouter l’offertoire grégorien Reges Tharsis de la messe de l’Epiphanie chanté par Damien Poisblaud.

References   [ + ]

1. Dans la liturgie occidentale, les antiennes des semaines suivant l’épiphanie auront soin de lire l’Evangile à la lumière de la divinité du Christ. Et tout sera comme synthétisé dans l’antienne du Benedictus du 7ème jour après l’Epiphanie qui reprend textuellement la première lettre à Timothée (1Tim 3,16) : Et sans contredit, c'est un grand mystère de la piété (pietatis sacramentum) celui qui a été manifesté en chair, justifié en Esprit, contemplé par les anges, prêché parmi les nations, cru dans le monde, exalté dans la gloire.
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