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La prière n’est pas d’abord une question de ressenti, mais elle a à voir avec la vérité, la vérité de ce qui est et de ce que nous sommes. Il est en nous bien des obstacles qui nous aveuglent et qui rendent difficile la reconnaissance que Dieu est la vérité fondamentale de notre existence. La prière du Notre Père nous donne des paroles qui nous aident à entrer dans ce chemin.

 

 

Dans un de ses livres 1)Romano GUARDINI, Prière et Vérité, Méditations sur le Notre Père, éditions du Cerf, Paris, 1966. Ce livre est le fruit de méditations données par Romano Guardini aux étudiants lors de la messe célébrée dans l’église Saint-Louis de Munich à la fin des années cinquante. , Romano Guardini sonde chacune des sept demandes du Notre Père pour les comprendre de l’intérieur et ainsi nous aider à réaliser la conversion profonde que chacune d’elles réclament de notre part. Il souligne aussi notre tentation de répéter cette prière de façon machinale, sans vraiment y penser ou simplement pas habitude. Il nous faut donc « honorer » cette prière, c’est-à-dire prononcer chaque mot avec recueillement et sérieux.

Une prière à dire en tenant la main du Fils

Le Notre Père est d’abord une prière, c’est-à-dire un chemin qui peu à peu nous conduit au-devant de Celui à qui on s’adresse. Mais qui est ce Père à qui s’adresse la prière ?  « Personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler » 2)Mt  11, 27.  Ainsi nous ne pouvons pas de nous-même accéder au Père car dès que nous en faisons la tentative nous créons un Dieu à notre mesure. Il nous faut donc avoir l’humilité de nous laisser conduire par le Fils qui peu à peu va nous révéler le visage du Père. « Nous ne parvenons au Père de la prière du Seigneur que conduits par Jésus-Christ. Dès que nous abandonnons sa main et que nous disons « Père », inspirés directement par notre sentiment, tout se dilue. »

Vers où se dirige la prière du Pater ?

Ce Père, ce « Dieu inconnu » qui doit se révéler peu à peu, se trouve dans les Cieux. Mais que sont les Cieux ? Spontanément nous portons notre regard vers le haut, un endroit au-delà de ce que nous pouvons voir. « Il (Dieu) est au-delà de toute hauteur mesurable : majesté du Dieu saint vers lequel il n’est aucune voie venant de la créature, à laquelle conduit seulement un passage accordé par la grâce. » Mais les Cieux sont aussi ce qui est le plus intérieur à nous-même. Dieu vient demeurer en chacun et crée en nous la vie nouvelle. C’est dans ce « face à face intérieur » que l’homme découvre son vrai visage. C’est dans ces deux directions que se situe la transcendance de Dieu. Et il nous faut tenir les deux ensemble. Dès que nous exagérons un des aspects, nous perdons le lieu de la rencontre avec Dieu. Si nous le cherchons exclusivement « en haut », nous mettrons l’accent sur la liturgie, sur les rites extérieurs de la prière et nous faisons de la prière des règles à suivre ; si, au contraire nous cherchons Dieu exclusivement à l’intérieur, nous privilégions la relation Dieu et moi, et perdons l’objectivité de la prière.

La sanctification du Nom

Nous retrouvons cette même polarité dans la sanctification du Nom. Dieu vient au-devant de l’homme pour révéler son Nom, un Nom bien au-dessus de tout nom ; pourtant ce n’est qu’en nous tenant en face de ce Nom, que nous découvrons notre propre nom. « Nous n’oublierons jamais que, dans la sanctification du nom divin seulement, l’homme reste sauf.  Chaque fois que, dans le cours de l’histoire, le nom divin est outragé ou oublié, le nom de l’homme est outragé et oublié aussi. » Là encore si le Nom de Dieu est trop éloigné de mon nom, il sera quasi impossible d’avoir une vraie relation avec Lui, et si je cherche mon nom en dehors du Nom au-dessus de tout nom, je réduis mon nom à ma mesure.

Le pardon

La possibilité de pardonner à l’autre s’ancre dans le fait de sortir de soi pour regarder le Christ en Croix et recevoir son pardon non mérité mais donné gratuitement. Si ce pardon entre dans notre cœur, alors un nouveau commencement est possible dans lequel je vais à mon tour pardonner aux autres. « Le Christ a obtenu du Père le grand pardon pour toi ; dans la force de ce pardon, tu peux pratiquer ton petit pardon à toi. » Il nous faut pardonner à l’autre de ne pas être comme nous aimerions qu’il fût, d’être tel qu’il est, avec tel trait de caractère qui peut nous irriter, tel aspect de sa personnalité qui peut nous rebuter. Et enfin il nous faut vivre ce pardon pleinement. Il ne s’agit pas de se faire une raison, de pardonner tout en souhaitant que l’autre change mais il nous faut oser aller plus profondément dans l’amitié et la rénover. L’amitié est appelée à grandir, à mûrir.

Un compagnon de route

Nous pouvons avoir le vertige en lisant ces méditations et avoir le sentiment de ne pas être à la hauteur ou de ne pas être assez en profondeur. Pourtant sur ce chemin vers Dieu nous ne sommes pas seul puisqu’il est donné à chacun un compagnon de route, l’ange. « La personne humaine n’est pas elle-même uniquement par sa propre force ; un être est là qui l’aide à être  « soi », et la protège dans ce moi qu’elle est. »

Aux profondeurs du Notre Père ainsi esquissées par Romano Guardini fait écho cette prière :

« Lève toi dans ma vie Seigneur. Ne permets pas que tout le possible ait une réalité en moi, toi excepté !, et que toute la journée je pense à mille choses, sauf à toi, que matin et soir je me souvienne péniblement de toi, puis que je te quitte en hâte. Sois dans ma vie celui qui est vraiment réel, qui est saint, qui est Seigneur. » 

 

References   [ + ]

1. Romano GUARDINI, Prière et Vérité, Méditations sur le Notre Père, éditions du Cerf, Paris, 1966. Ce livre est le fruit de méditations données par Romano Guardini aux étudiants lors de la messe célébrée dans l’église Saint-Louis de Munich à la fin des années cinquante.
2. Mt  11, 27
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3 Commentaires

  1. Théo

    Merci pour cet article qui résonne comme une prière et une méditation profonde. Cela donne le goût de lire ces pages de Romano Guardini, mais plus encore, c’est une invitation à vivre plus sérieusement ma prière. Merci Régine!