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L’émotion domptée de Papadakis et Cizeron

Pour la cinquième année consécutive, les danseurs sur glace Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron ont remporté le championnat d’Europe. Plus que la performance sportive, c’est aussi la remarquable qualité artistique de leur prestation doublée d’une précision technique quasi-irréprochable qui impressionne. La notation des juges leur attribue un nouveau record du monde de la discipline. 

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron ont ébloui. De nouveau ! Lorsque ces deux-là entrent sur la glace, ils saisissent littéralement leur public. Sans doute la performance est-elle d’autant plus fascinante qu’au fil des années, nous assistons à une authentique méditation pleine de profondeur sur le mystère de l’amour humain, une méditation en pas de danse qui n’entre jamais dans la vulgarité ni l’exagération des sentiments. La sensualité est réelle et cependant retenue. L’émotion est très forte et cependant domptée. La créativité de grand style et extrêmement libre des deux danseurs se marie ici avec l’exigence tout aussi extrême des barèmes et des notations.

Discipline olympique et concurrence

À Shangai, en 2015, alors qu’ils ne sont âgés que de 19 et 20 ans, leur programme libre, sur un concerto pour piano de Mozart laisse sans voix les commentateurs les plus sévères. Il y a chez eux quelque chose de déjà mûr. Ils dansent de façon très émouvante, et se plient cependant aux règles précises et aux figures de la discipline. L’année suivante, leur style commence d’ailleurs à s’imposer : la danse sur glace a beau être une discipline olympique stricte, elle n’empêche ni l’émotion ni la créativité. Il y a chez Papadakis et Cizeron une véritable prétention à élever leur sport au rang de l’art. En 2017 bis repetita, pour les championnats d’Europe. Pour les mondiaux, cependant, le retour sur scène des patineurs canadiens, médaillés olympiques 2010 et doubles champions du monde, semble mettre un frein à l’ascension précoce des français. 

Dans le fond, le débat entre ces deux couples de danseurs d’exception se résume à celui de la technique et de l’art. Les canadiens remportent les deux premières manches (mondial 2017 et médaille olympique 2018), mais ne reviennent pas au mondiaux de Milan en mars 2018, laissant la victoire aux français. Le fond de ce débat a été malheureusement entaché par une série de crispations entre les fédérations françaises et canadiennes, la présidente canadienne faisant partie du jury olympique et ayant explicitement sous noté les patineurs français. Pour ces derniers, il n’y a alors pourtant rien à redire : ils doivent continuer à progresser techniquement, sans abandonner leurs exigences artistiques.

Le fait est qu’ils y parviennent. Leur prestation aux championnats d’Europe la semaine dernière était très attendue. Absents des principaux Grands Prix de la fin de l’année, leurs deux programmes n’étaient pas encore connus du monde entier. C’est maintenant chose faite, et une nouvelle marche semble avoir été franchie. Si, par le passé, des remarques avaient été émises à l’encontre notamment de Gabriella Papadakis dont certains regrettaient qu’elle ne fut pas à la hauteur du génie de son partenaire, si ce déséquilibre a pu être vrai parfois, il semble appartenir à l’histoire ancienne. Les deux danseurs affichent désormais une même maîtrise et une même attitude magistrale, avec des gestes de plus en plus osés, des sauts (ce qui n’est pas la caractéristique en danse sur glace) et des angles fantastiques de précision et d’audace. Dans les notes des juges, la concurrence est reléguée à plus de 11 points.

Une véritable méditation sur le mystère de l’amour

Sur le plan artistique, il faut bien le reconnaître, la comparaison est rude pour les autres couples. Même Tessa Virtue et Scott Moir l’an dernier ne sont jamais parvenus à provoquer autant d’émotion dans le public. Les canadiens se sont certes montrés brillants techniquement, mais certains choix chorégraphiques n’ont pas manqué de soulever quelques questions, frisant même parfois une certaine vulgarité. De leur côté, et depuis leur premier succès mondial, Papadakis et Cizeron n’ont jamais perdu de vue ce qui semble être leur marque de fabrique : la danse est le moyen pour eux d’exprimer quelque chose de profond. Ils sont comme habités par un feu qu’ils cherchent à faire entrer dans les canaux de la danse sur glace, et ils ne lésinent sur aucun sacrifice pour y parvenir. La discipline olympique est devenue leur propre discipline, la portée sur laquelle ils se savent appeles à jouer une partition unique.

Leur prestation sur le concerto n°23 pour piano de Mozart en 2015 impressionne le monde entier par la tendresse qui s’en dégage. Papadakis et Cizeron dansent alors comme dans le Cantique des Cantiques. Ils s’aiment vraiment, et s’embrassent même d’un baiser furtif au cœur d’une virevolte remarquable. Leurs gestes sont incroyablement coulants et fluides. Le public qui les regarde se laisse totalement transporter et lorsque les dernières notes se font entendre et que le couple s’immobilise sur la glace, tout le monde se dit que cela aurait pu durer encore un peu.

Quatre ans plus tard, le langage est le même, mais il s’est enrichi. Ce n’est plus seulement de la tendresse, qui est toujours présente, ni seulement une synchronisation et une harmonie spectaculaires, mais il y a quelque chose de plus. L’expression de chacun des deux semble s’être comme affirmée sous le regard de l’autre, et leur liberté semble être plus grande. L’un parle, l’autre répond. L’un lève son bras comme une exaltation, l’autre le suit quelques pas plus tard.

Leur programme libre de cette année ressemble à une véritable danse nuptiale. C’est à la fois très chaste et très poétique. C’est une ode à l’amour humain où l’expression amoureuse atteint des sommets.

L’œuvre de Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron est tellement aboutie qu’elle nous fait penser à une liturgie. Non point la mise en œuvre d’un rite lambda, répétitif et rébarbatif, mais bien la liturgie prise dans son sens profond, celle qui célèbre l’amour même de Dieu et de l’homme, qui s’accomplit selon des codes précis, des gestes commandés et que l’on doit pourtant poser avec grâce et style. En regardant ces deux jeunes danseurs, la mystérieuse mise en œuvre de l’obéissance rigoureuse et de la grâce prend tout son sens. L’amour n’y est pas opposé à l’exigence. Avec eux, nous comprenons que dans une liturgie pleine de sens peut véritablement bouillir « l’ardeur profonde et secrète du volcan, mais d’un volcan dont le sommet émerge limpide et pur dans le cristal des hautes altitudes ». En s’élevant à ce degré d’exigence et d’offrande, nos jeunes amis réalisent un véritable miracle, celui de « l’émotion domptée » (R. Guardini, L’esprit de la liturgie).

Voici le programme court :

et voici le programme libre (avec des commentaires en russe ?) :

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