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L’œuvre théâtrale de Karol Wojtyla au programme d’un lycée (I)

Elodie Plot est professeur de littérature depuis une dizaine d’années au lycée Jean-Paul II de Compiègne. Elle étudie en particulier la littérature de Karol Wojtyla en lien avec la pensée d’Emmanuel Mounier. Son approche de la littérature de celui qui devint pape s’encre dans son expérience d’enseignante et son souci de répondre à la soif de ses élèves…

 

 

En tant que professeur de littérature, comment t’es-tu intéressée à la littérature de Karol Wojtyla ? Pourquoi ?

Dans la littérature, les histoires humaines sont souvent tristes, sordides, dramatiques, il n’y a pas d’amour heureux possible sur la durée. Ou sinon c’est un amour qui n’est pas partagé, pas réciproque, ou qui est caché (Cyrano). Ou bien le vrai amour est espéré après la mort dans un au-delà fantasmé (« La mort des amants », Baudelaire). Les personnages sont généralement dans l’insatisfaction perpétuelle, ils fuient leur situation, ils vivent dans leurs fantasmes (Madame Bovary).

L’horizon de cette littérature ne semble donc pas celui de notre foi chrétienne, et pourtant je crois que le travail d’interprétation littéraire peut être un moment essentiel pour nous faire grandir dans la foi. Paradoxe ? Pas si l’on considère que la littérature nous donne d’entrer dans nos réalités humaines blessées, là où nous rejoint le Christ. Dès lors, il est possible de s’engager dans un travail d’interprétation d’inspiration chrétienne. C’est ce qui m’intéresse. Dans cette perspective, j’avais construit en 2015 pour mes classes de 1ère, un projet annuel autour de la question « L’amour, un concept éclairé par la littérature ? ». J’ai alors cherché des textes sur l’amour agapé dans une relation de couple. Et en lisant les actes du colloque « Amour humain, amour divin », sous la direction d’Yves Semen (édités en 2015 aux Editions du Cerf), je suis tombée sur une communication de Martine Loriau et Paul Larminat s’intitulant : « Karol Wojtyla, homme de théâtre ». Je connaissais quelques textes théologiques et philosophiques de Jean-Paul II mais je n’avais jamais entendu parler de son œuvre théâtrale et poétique. J’ai alors découvert La Boutique de l’Orfèvre et les deux autres pièces de sa trilogie théâtrale (Frère de notre Dieu et Rayonnement de la paternité, un Mystère !). Trois pièces sur la vocation, sur l’orientation principale que nous pouvons donner à l’amour humain. J’avais là un véritable trésor à faire découvrir aux élèves, élèves de l’institut Jean-Paul II de Compiègne qui plus est !

Qu’est-ce qui te marque le plus dans ses œuvres ?

La lecture des œuvres littéraires de Karol Wojtyla a été un véritable tournant dans ma vie de lectrice. Quelle profondeur ! Dans ces textes, nous sommes des « existants » confrontés à de vraies questions, des questions qu’on se pose au moment des grandes orientations de nos vies. C’est la question de la vocation de l’homme, partagée entre un appel humain fondé sur la prise de conscience de ses dons et talents particuliers et l’appel plus radical à un don total de lui-même en réponse à une invitation plus intérieure que Dieu adresse au cœur de la personne. Comment répondre à cet appel sans pour autant se nier soi-même ? Question qui met l’homme devant le choix de l’orientation essentielle de sa vie, une question dans laquelle se révèle son humanité dans sa dimension la plus profonde et qui ne trouve de réponse que dans le secret du cœur.

Le théâtre de Karol Wojtyla permet à son lecteur, au spectateur de vouloir découvrir en soi, sous le fatras des distractions, le désir même de chercher cette unité vivante, d’écouter longuement les suggestions qu’elle nous chuchote, de l’éprouver dans l’effort et l’obscurité sans jamais être assuré de la tenir. C’est le personnage de Thérèse dans La boutique de l’orfèvre qui ressent tout le poids de la vie quand elle prend conscience « que les appels ne peuvent pas être toujours entendus ». D’où la nécessité de rester disponible, d’apprendre à se décentrer de son faux soi pour être capable d’autrui et trouver son moi. Devenir lecteur de Karol Wojtyla, c’est apprendre à être emporté, atteint, altéré et même blessé par les expériences que vivent les personnages. C’est devenir littéraire ! Son théâtre aide à renouveler notre regard, à mieux comprendre, par exemple, les blessures d’une Emma Bovary, à nous interroger sur notre désir d’absolu, sur notre vie intérieure, sur l’orientation que nous souhaitons donner à notre existence (les lycéens ont tendance à focaliser sur leur orientation scolaire, professionnelle et en oublient l’essentiel – leur vie profonde). Karol Wojtyla nous apprend à lire nos vies, nos personnes et les personnages de la littérature. Il nous apprend à faire ce travail d’interprétation d’inspiration chrétienne qui me semble si important et intéressant.

 

On connaît beaucoup le théologien et le pape qu’a été Jean-Paul II. En quoi son théâtre et sa poésie nous permettent d’approfondir ou nous offrent une lumière sur sa pensée et sa personnalité ?

Je me suis rendu compte que les textes philosophiques de Karol Wojtyla développent les mêmes thèmes que La boutique de l’orfèvre, et que c’est à travers eux qu’on peut comprendre la profondeur abyssale de cette pièce de théâtre, apparemment si simple. C’est une voix d’accès à sa vision de l’amour humain. Pour Jean-Paul II, sa poésie et son théâtre sont aussi importants que ses discours théologiques ou philosophiques. Pour Pierre Emmanuel, poète qui a participé à traduire les poèmes de Jean-Paul II : « Le poète-dramaturge est bien le même que le philosophe ou le théologien mais il atteint l’homme en un lieu de l’être que ni la philosophie ni la théologie ne peuvent saisir avec la même immédiateté. » Sa parole poétique semble ainsi être le langage de son être profond.

Analyser son théâtre, c’est voir comment sa pensée, dans toute sa profondeur, rejoint nos existences dans ce qu’elles ont de simple, concret, et même futile. Au sens propre, son théâtre met en scène sa philosophie et sa théologie.

Analyser son théâtre, c’est aussi s’obliger à entrer dans la complexité de nos vies en refusant les simplifications, et en refusant les postures moralisantes, ces pseudo idées qui nous tuent dès lors qu’elles n’ouvrent pas sur des interrogations radicales, « ces systèmes de tranquillité », disait Péguy, qui servent à avoir la paix mais qui étouffent la vie profonde et le mystère de l’être (et nous empêche de lire les textes littéraires).

Travailler son théâtre c’est peut-être aussi se donner des moyens de parler d’amour en classe en évitant les dangers des propos trop usités et souvent mal compris (car pas explicités). Par exemple, si je dis aux élèves « l’homme ne se réalise pleinement que par le don total de soi-même » sans pouvoir leur donner les moyens de l’interpréter, je risque de les braquer car ils vont certainement prendre cela pour un discours parental moralisateur. Plus encore, il faut que je pare au risque des interprétations erronées dangereuses comme celle-ci : « dans mon couple, je dois me donner totalement à l’autre avec passion, même si ce n’est pas vraiment réciproque ». Attention à la passion qui enchaîne ! Avec La boutique de l’orfèvre, on peut approcher l’amour véritablement passionné, le vrai, celui qui nous fait palpiter au tréfond, celui qui nait paradoxalement de la volonté et de la réciprocité, celui qui répond sans doute à un appel et qui s’inscrit dans une histoire, celui qui peut être vécu sur le mode d’un « Tu dois ». Il est intéressant de voir que ce ne sont pas les élèves les plus scolaires qui comprennent le mieux. Et comme il est touchant d’aborder les doutes de Monique : comment peut-elle s’engager, elle dont les parents sont devenus indifférents l’un à l’autre ? Beaucoup d’élèves se sentent concernés par les inquiétudes de Monique.

Qu’est-ce que le théâtre rhapsodique dont se réclame Karol Wojtyla ?

Le théâtre rhapsodique est un théâtre de la parole (au sens où la parole est première), il est issu des recherches poétiques du théoricien et metteur en scène Mieczyslaw Kotlarczyk. Karol Wojtyla faisait partie de sa troupe. Ce théâtre naît dans des appartements clandestins sous l’Occupation allemande loin des scènes traditionnelles désormais interdites. Dans cette Pologne envahie, la transmission de la langue et de la culture polonaises devient une des activités fondamentales de la Résistance à laquelle contribuent la troupe du Théâtre rhapsodique.

Dans l’antiquité, le rhapsode est un chanteur qui allait de ville en ville récitant des extraits, des fragments de poèmes. L’étymologie renvoie à la fois au verbe « coudre » (rhaptein) et au chant (odé). Un texte que l’on qualifie de rhapsodique est en général composé de fragments et peut donner une impression de décousu d’où l’étymologie. La lecture des pièces de Jean-Paul II, peut en effet donner cette impression de décousu avec un assemblage de formes plurielles et hétérogènes (forme théâtrale, parathéâtrale avec des monologues/tirades philosophiques, de longues didascalies, extra-théâtrale avec par exemple l’écriture épistolaire). Ce libre dialogue entre les formes permet un théâtre de plusieurs voix (plusieurs rhapsodes) se succédant dans des tableaux hétérogènes d’où le sens jaillit parce qu’ils provoquent des chocs entre eux.

Découvrir le théâtre de Jean-Paul II, c’est découvrir une lecture que l’on pourrait qualifier « d’impressionniste ». C’est un théâtre qui emprunte largement à la poésie, avec beaucoup de métaphores qui parcourent l’ensemble de la pièce. Le lecteur ressent alors le besoin de reconstruire, de « recoudre », de trouver le mode d’emploi pour entrer dans une réelle méditation. Karol Wojtyla définit la parole rhapsodique dans ses écrits théoriques sur le théâtre comme « un chant autonome qui exprime la pensée ». Elle permet d’exprimer la vie intérieure du personnage, c’est-à-dire sa vie spirituelle.

On remarque une apparente non-théâtralité dans le théâtre rhapsodique. L’absence d’intrigue, d’effets dramatiques (pas de mise en scène grandiose), peu de dialogues mais d’amples monologues qui livrent en confidence le fruit des méditations du personnage (sa vie intérieure). Ce théâtre, dans la simplicité de sa forme confinant presque à l’austérité, ne cherche pas à distraire le spectateur, mais au contraire à l’entraîner dans une réflexion, dans une méditation.

Dans ses Ecrits sur le théâtre, Karol Wojtyla explique les caractéristiques du théâtre rhapsodique : « On n’y trouve pas de procédés dramatiques classiques, comiques, ou tragiques, avec leurs situations, péripéties et dénouements, bref, avec tout ce qui compose habituellement une histoire écrite pour la scène. Ici, tout commence par une question posée directement par la parole, sans ambages, et c’est elle qui fait le jeu théâtral. D’habitude, toute pièce de théâtre qui se respecte pose un problème et tâche de le résoudre, mais elle le fait à travers l’histoire qu’elle raconte, donc indirectement. Dans le théâtre rhapsodique, le problème est posé tel quel, dans toute son abstraction ; il ne se dissimule pas sous la trame d’une histoire, et si jamais histoire il y a, elle apparaît plutôt en marge du spectacle, comme illustration du problème principal. […] Le problème fait donc le jeu dramatique, c’est lui qui intéresse, inquiète, provoque l’engagement émotionnel, réclame la compréhension et force à trouver des solutions. »

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