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Au royaume de l’uniformité, le singulier est roi

Alors que l’uniformisation des sexes, des genres, de l’éducation inonde littéralement les esprits, l’homme attentif perçoit combien cette uniformisation est une réduction de son être dont il sent que la spécificité, la particularité, son unicité sont sources d’une authentique liberté. Cristián Warnken revient, une fois n’est pas coutume, sur le drame de l’uniformisation dans nos sociétés désormais post-modernes.

 

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Comme leitmotiv de ses écrits, il s’inquiète de la désertification intérieure. C’est un contemplatif. Un journaliste unique en son genre, métaphysicien dans l’âme, soucieux du destin de l’homme. Certes ses articles sont souvent des cris, telle une rengaine inquiète, mais qui au fil des mois, nous permet de reconnaître que notre journaliste chilien cherche à nous éveiller, en nous répétant c’est à dire en orientant notre attention vers l’unicité de l’être, sa beauté propre qui se révèle dans sa singularité. Recherche constante comme seul remède à l’uniformisation désespérante de notre temps.

« Il y a une autre désertification non moins préoccupante que celle causée par le changement climatique. Mais peu de choses sont dites à ce sujet. C’est la désertification intérieure produite par la tendance (aujourd’hui globale) à la primauté de l’uniformisation. François Jullien, philosophe français qui était la semaine dernière dans notre pays, le résume très bien : ‘Aux quatre coins du monde, vous trouverez inévitablement les mêmes vitrines, les mêmes hôtels, les mêmes signes de bonheur et de consommation (…) Mais s’il y a bien une dictature, c’est celle de la normalisation qui ne se limite pas aux biens matériels, mais envahit l’imaginaire (…)’. Quand on arrive dans une ville et qu’on visite un centre commercial, on se rend compte qu’il est pratiquement le même que les autres centres commerciaux sous d’autres latitudes. La même chose se produit dans les aéroports. Et cela commence aussi à se produire dans les hôtels. Cauchemar : on se réveille la nuit et on ne sait pas où on est. Les hôtels des grandes chaînes sont devenus des succursales à l’enseigne de « Tous les mêmes », le royaume de l’uniformité.

Et dans les villes, des architectes de renom disséminent  les mêmes tours à Dubaï, Santiago ou Pékin, sans dialoguer avec la spécificité de chaque paysage. Architecture uniforme, urbanisme uniforme. François Jullien, hébergé dans l’un de ces hôtels de série à Santiago, se plaint que dans sa chambre il n’y ait ni bureau ni lampe pour écrire ou lire. Comme s’il n’y avait plus de lecteurs ou d’écrivains : la lecture commence à être une expression du « différent », de ce qui résiste à l’uniformisation. Il en va de même pour les chaînes de librairies qui remplacent les librairies uniques en leur genre et, dans un marché de l’édition homogène, les éditeurs indépendants luttent pour survivre dans la mer vaste et étouffante de l’indistinct. Le petit magasin du quartier ferme ses portes, le bistrot est remplacé par un fast-food et la physionomie du charmant quartier où nous vivions commence à s’estomper, nous laissant perdus dans le désert de l’égalité, n’est-ce pas la chose la plus proche de l’enfer?

Mais ce qui devrait nous alarmer le plus dans cette autre désertification, c’est la standardisation de l’imaginaire que souligne Jullien. Quand nous commençons à penser, à ressentir la même chose, quand les vieux héros différents de notre enfance (Ogú et Mampato en ce qui nous concerne, nous enfants chiliens des années 70) sont remplacés par des archétypes de jeux vidéo d’une pseudo universalité. Parce que l’uniformité est la perversion de l’universel. Dans le domaine intellectuel, nous assistons également à quelque chose de similaire. Ainsi, par exemple, le marché de l’entraide (le même partout) remplace la philosophie et la sagesse : l’uniformisation spirituelle règne aujourd’hui et n’est pas la même que la « sagesse éternelle et universelle » dont parlait Aldous Huxley. C’est pourquoi il est si important de soutenir le singulier, le différent.

Une forme possible de résistance est de ne pas accepter que chacun finisse par communiquer dans une seule langue universelle, un anglais neutre, la lingua franca de l’uniforme. La richesse de traduire, et d’essayer de le faire à partir de sa propre langue, ne doit pas être perdue. C’est pourquoi la traduction est aujourd’hui l’une des activités les plus importantes pour que Babel ne se livre pas au globish : vive la richesse de Babel ! Les Chiliens, par exemple, devraient apprendre les rudiments du mapunzungún… Et le latin et le grec devraient revenir avant la dictature des langues utiles. Mais l’éducation s’uniformise : les classements, les protocoles et les papiers étouffent toute pensée vivante, n’est-ce pas là le plus grand de tous les dangers, le pire des désertifications ? Mais qui en parle, pourquoi cela n’apparait-il pas comme danger ? Parce qu’il a déjà pénétré dans notre intérieur, parce que nous commençons à nous sentir à l’aise dans « Le Même », dans un monde heureux et uniforme. Comme Nietzsche avait raison lorsqu’il disait, en 1888 : « Le désert avance, malheur à celui qui a des déserts dans son âme ! » Tant que nous ne cessons pas de nous exclamer « Malheur » depuis la singularité que nous sommes, face à la sécheresse de l’homogénéité , alors tout n’est pas perdu. »

 

Article de Warnken, publié dans le journal El Mercurio le 10 octobre 2019, traduit de l’espagnol par Thomas Billot

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