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« L’artiste n’a qu’à en croire ses yeux » Rodin et Giacometti exposés à la Fondation Gianadda

Les deux maîtres mondialement reconnus se trouvent réunis le temps d’une exposition à la Fondation Gianadda, près de Martigny. 1)http://www.gianadda.ch Qu’est-ce qui rassemble profondément l’art des ces deux Grands de la sculpture ?

 

Alberto Giacometti, Trois hommes qui marchent, 1948, bronze, Fondation Giacometti, Paris.

 

Nés à 60 ans d’intervalle, ils sont l’un et l’autre profondément novateurs pour leur temps. Nourrie par l’art du passé – les sculptures de Rodin font de nombreuses références à l’art antique, et Giacometti est passionné par l’Antiquité égyptienne – leur oeuvre rompt pourtant avec l’académisme et témoigne d’une recherche inlassable de justesse dans la manière de représenter les sujets. Si deux styles très différents les caractérisent, on peut pourtant percevoir de nombreuses similitudes dans leur art. L’exposition décline ainsi huit thèmes différents, les mettant en parallèle. 2)Les huit thèmes de l’exposition mettent en parallèle les œuvres de Rodin et Giacometti : Leur référence commune à l’art antique ; leur manière de modeler, qui rend la matière vivante sous leurs doigts ; l’utilisation des « ratés », de « l’accident », témoignant d’une quête de vérité, plus que de perfection esthétique ; l’usage des groupes, autant que des personnes seules ; une recherche de l’expressivité caractérisée par l’utilisation de la déformation ; l’utilisation du socle faisant partie de l’œuvre à part entière… Tous deux aiment aussi à multiplier les études et à réaliser des séries, témoignant de leur désir d’aller toujours plus loin dans leur recherche artistique, pour réaliser la sculpture que représentera au plus près la réalité. Enfin, chacun a réalisé une célèbre sculpture sur le thème de l’homme qui marche.

Pourtant, une promenade au gré des sculptures exposées à la Fondation Gianadda laisse peu à peu émerger une question. Au fond, ce qui les rapproche le plus, n’est-ce pas autre chose que ces catégories ? On se laisse saisir par le cri d’un buste de Rodin, émouvoir par l’expressivité de ses bourgeois, étonner par les ombres. Avec son homme à mi-corps, Giacometti nous introduit dans le mystère de la prière. L’homme qui marche nous fait toucher la solitude d’une personne, sa marche vers sa destinée, la question de l’éternité. « Où va t-il ? » se demande le contemplateur, comme il se pose la question face au cri de Rodin, « Pourquoi crie t-il ? ».  Ou plus profondément encore : « Qui est-cette personne ? »

 

Auguste Rodin, La pleureuse, masque sur base et chapiteau, 1885, musée Rodin, Paris.

 

On est rejoint par les sculptures. On est rejoint par des personnes, par leur présence. A travers une attitude dans une sculpture de Giacometti, une expression chez Rodin, on perçoit une part du mystère de la personne sculptée, de son unicité. Et cela rejoint aussi le plus profond, le plus personnel chez celui qui regarde. On s’attend à ce qu’une sculpture de Rodin nous parle tellement les traits sont expressifs. Il nous semble pouvoir toucher l’âme de ses modèles. L’artiste l’exprime ainsi : « Le moulage ne reproduit que l’extérieur ; moi je reproduis en outre l’esprit, qui certes fait bien aussi partie de la Nature. Je vois toute la vérité et non pas seulement celle de la surface. » 3)Auguste Rodin, L’art, entretiens réunis par Paul Gsell, Bernard Grasset éditeur, Paris, 1911.  Il explique que l’émotion de l’artiste « lui révèle les vérités intérieures sous les apparences » ou encore que : « pour l’artiste digne de ce nom, tout est beau dans la Nature, parce que ses yeux, acceptant intrépidement toute vérité extérieure, y lisent sans peine, comme à livre ouvert, toute vérité intérieure. Il n’a qu’à regarder un visage humain pour déchiffrer une âme ; aucun trait ne le trompe, l’hypocrisie est pour lui aussi transparente que la sincérité ; l’inclinaison d’un front, le moindre froncement de sourcils, la fuite d’un regard lui révèle les secrets d’un cœur. » 4)Auguste Rodin, L’art, entretiens réunis par Paul Gsell, Bernard Grasset éditeur, Paris, 1911. 

 

Auguste Rodin, Monument des Bourgeois de Calais, 1889 (épreuve moderne), plâtre, Musée Rodin, Paris.

 

Pour Giacometti, l’essentiel est aussi de se laisser toucher par la vérité de la réalité : « Seule la réalité est capable de réveiller l’œil, de l’arracher à son rêve solitaire, à sa vision, pour le contraindre à l’acte conscient de voir, au regard. » 5)Alberto Giacometti, Écrits, éditions Hermann, 2007, collection Savoir sur l’Art.  Ce qu’il transmet dans ses sculptures, fruit de son regard contemplatif, conduit à la contemplation. Le gardien de la salle où est exposé l’homme à mi-buste  explique d’ailleurs : « ici, les gens ne font pas que passer, ils restent, ils regardent… »

Une manière de regarder…

C’est le point départ de ces deux artistes. Peut-être est-ce aussi ce qui les différencie principalement des autres sculpteurs, faisant d’eux des génies ? « Il faut essayer de copier, simplement pour se rendre compte de ce que l’on voit. C’est comme si la réalité était continuellement derrière les rideaux qu’on arrache… il y en a encore une autre … toujours une autre » 6)Alberto Giacometti, Écrits, éditions Hermann, 2007, collection Savoir sur l’Art. explique Giacometti, se faisant l’écho de son aîné : « Le seul principe en art est de copier ce que l’on voit. (…) Il ne s’agit que de voir. (…) L’artiste (…) voit : c’est-à-dire que son œil enté sur son cœur lit profondément dans le sein de la Nature. Voilà pourquoi l’artiste n’a qu’à en croire ses yeux. » 7)Auguste Rodin, L’art, entretiens réunis par Paul Gsell, Bernard Grasset éditeur, Paris, 1911.

 

Auguste Rodin, Le cri, 1898, plâtre patiné, musée Rodin, Paris.

Auguste Rodin, Les Ombres, avant 1886, bronze, fonte au sable, musée Rodin, Paris.

Alberto Giacometti, Homme qui marche II, 1960, plâtre, Fondation Giacometti, Paris.

Alberto Giacometti, Homme à mi-corps, 1965, bronze, Fondation Giacometti, Paris.

Alberto Giacometti, Buste d’homme (dit New York I), 1965, bronze, Fondation Giacometti, Paris.

Auguste Rodin, l’Homme qui marche, grand modèle, 1907, plâtre, musée Rodin, Paris.

Alberto Giacometti, Buste de Diego ( tête plate),1955, plâtre, Fondation Giacometti, Paris.

References   [ + ]

1. http://www.gianadda.ch
2. Les huit thèmes de l’exposition mettent en parallèle les œuvres de Rodin et Giacometti : Leur référence commune à l’art antique ; leur manière de modeler, qui rend la matière vivante sous leurs doigts ; l’utilisation des « ratés », de « l’accident », témoignant d’une quête de vérité, plus que de perfection esthétique ; l’usage des groupes, autant que des personnes seules ; une recherche de l’expressivité caractérisée par l’utilisation de la déformation ; l’utilisation du socle faisant partie de l’œuvre à part entière… Tous deux aiment aussi à multiplier les études et à réaliser des séries, témoignant de leur désir d’aller toujours plus loin dans leur recherche artistique, pour réaliser la sculpture que représentera au plus près la réalité. Enfin, chacun a réalisé une célèbre sculpture sur le thème de l’homme qui marche.
3, 4, 7. Auguste Rodin, L’art, entretiens réunis par Paul Gsell, Bernard Grasset éditeur, Paris, 1911.
5, 6. Alberto Giacometti, Écrits, éditions Hermann, 2007, collection Savoir sur l’Art.
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