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Le culte en temps d’épreuves – Lettre du Cardinal Sarah ( I )

Dans de nombreux pays, l’exercice du culte chrétien est perturbé par la pandémie de Covid-19. Les fidèles ne peuvent se réunir dans les églises, ils ne peuvent participer sacramentellement au sacrifice eucharistique. Cette situation est source d’une grande souffrance. Elle est aussi une occasion que Dieu nous donne pour mieux comprendre la nécessité et la valeur du culte liturgique. Comme Cardinal Préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements, mais surtout en profonde communion dans l’humble service de Dieu et de son Eglise, je désire offrir cette méditation [1]Lettre publiée en français par le journal Homme Nouveau le 8 mai 2020 à mes frères dans l’épiscopat et le sacerdoce et au peuple de Dieu pour essayer de tirer quelques enseignements de cette situation.

 

Cardinal Sarah

 

On a parfois dit que, à cause de l’épidémie et du confinement décrété par les autorités civiles, le culte public était suspendu. Ce n’est pas exact. Le culte public est le culte que rend à Dieu le Corps mystique tout entier, Tête et membres, comme le rappelle le concile Vatican II :

« Effectivement, pour l’accomplissement de cette grande œuvre par laquelle Dieu est parfaitement glorifié et les hommes sanctifiés, le Christ s’associe toujours l’Église, son Épouse bien-aimée, qui l’invoque comme son Seigneur et qui passe par lui pour rendre son culte au Père éternel. C’est donc à juste titre que la liturgie est considérée comme l’exercice de la fonction sacerdotale de Jésus Christ, exercice dans lequel la sanctification de l’homme est signifiée par des signes sensibles, est réalisée d’une manière propre à chacun d’eux, et dans lequel le culte public intégral est exercé par le Corps mystique de Jésus Christ, c’est-à-dire par le Chef et par ses membres. Par conséquent, toute célébration liturgique, en tant qu’œuvre du Christ prêtre et de son Corps qui est l’Église, est l’action sacrée par excellence dont nulle autre action de l’Église ne peut atteindre l’efficacité au même titre et au même degré » [2]Sacrosanctum Concilium 7

Ce culte est rendu à Dieu chaque fois qu’il est offert au nom de l’Église par les personnes légitimement députées et selon les actes approuvés par l’autorité de l’Église [3]Code de Droit Canonique, c 834 . Ainsi, chaque fois qu’un prêtre célèbre la messe ou la liturgie des heures, même s’il est seul, il offre le culte public et officiel de l’Église en union avec son Chef, le Christ et au nom du Corps tout entier. Il est nécessaire de rappeler cette vérité pour commencer. Elle nous permettra de mieux dissiper certaines erreurs.

Bien entendu, pour trouver son expression pleine et manifeste, il est heureux que ce culte puisse être célébré avec la participation d’une communauté de fidèles du peuple de Dieu. Mais il peut arriver que cela ne soit pas possible. L’absence physique de la communauté n’empêche pas la réalisation du culte public même si elle l’ampute d’une partie de sa réalisation. Ainsi, il serait erroné de prétendre qu’un prêtre doit s’abstenir de la célébration de la messe en l’absence de fidèles. Au contraire, dans les circonstances actuelles où le peuple de Dieu se trouve empêché de s’unir sacramentellement à ce culte, le prêtre est davantage tenu à la célébration quotidienne. En effet, dans la liturgie, le prêtre agit in personna Ecclesiae, au nom de toute l’Église et in personna Christi, au nom du Christ, Tête du corps pour rendre un culte au Père très bon, il est l’ambassadeur, le délégué de tous ceux qui ne peuvent être là.

On comprend dès lors qu’aucune autorité séculière ne saurait suspendre le culte public de l’Église. Ce culte est une réalité spirituelle sur laquelle l’autorité temporelle n’a aucune prise. Ce culte continue partout où une messe est célébrée, même sans l’assistance du peuple rassemblé. Il revient en revanche à cette autorité civile d’interdire les rassemblements qui seraient dangereux pour le bien commun au vue de la situation sanitaire. Il est également de la responsabilité des évêques de collaborer avec ces autorités civiles dans la plus parfaite franchise. Il était donc probablement légitime de demander aux chrétiens de s’abstenir, pour un temps court et limité, de se rassembler. Il est en revanche inacceptable que les autorités en charge du bien politique se permettent de juger du caractère urgent ou non urgent du culte religieux et interdisent l’ouverture des églises, ce qui permettrait aux fidèles de prier et de se confesser et de communier, du moment que les règles sanitaires sont respectées. Comme « promoteurs et gardiens de toute la vie liturgique », il revient aux évêques de réclamer fermement et sans retard le droit à des rassemblements dès qu’ils deviennent raisonnablement possibles. En cette matière, l’exemple de Saint Charles Borromée peut nous éclairer. Lors de la peste de Milan, il appliquait dans les processions les strictes mesures sanitaires préconisées par l’autorité civile de son temps qui ressemblaient aux mesures-barrières de notre époque. Les fidèles chrétiens ont aussi le droit et le devoir de défendre fermement et sans compromission leur liberté de culte. Une mentalité sécularisée considère les actes religieux comme des activités secondaires au service du bien-être des personnes, à l’instar des loisirs et des activités culturelles. Cette perspective est radicalement fausse. La louange et l’adoration sont objectivement dues à Dieu. Nous lui devons ce culte parce qu’il est notre Créateur et notre Sauveur. L’expression publique du culte catholique n’est pas une concession de l’État à la subjectivité des croyants. Elle est un droit objectif de Dieu. Elle est un droit inaliénable de chaque personne. « Le devoir de rendre à Dieu un culte authentique concerne l’homme individuellement et socialement. » [4]Catéchisme de l’Église catholique, 2105 C’est là « la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral des hommes et des sociétés à l’égard de la vraie religion et de l’unique Eglise du Christ », rappelle le concile Vatican II, [5]Dignitatis Humanae, 1 .

Je voudrais donc rendre hommage aux prêtres, aux religieux et aux religieuses qui ont assuré la continuité du culte public catholique dans les pays les plus touchés par la pandémie. En célébrant dans la solitude vous avez prié au nom de toute l’Église, vous avez été la voix de tous les chrétiens montant vers le Père. Je veux aussi remercier tous les fidèles laïcs qui ont eu à cœur de s’associer à ce culte public en célébrant la liturgie des heures dans leur maison ou en s’unissant spirituellement à la célébration du Saint Sacrifice de la messe.

Certains ont critiqué la retransmission de ces liturgies par les moyens de communication tels la télévision ou internet. Il est indubitable que, comme l’a rappelé le Pape François, l’image virtuelle ne remplace pas la présence physique. Jésus est venu nous toucher en notre chair. Les sacrements prolongent sa présence jusqu’à nous. Il faut se souvenir que la logique de l’Incarnation, et donc des sacrements, ne peut se passer de la présence physique. Aucune retransmission virtuelle ne remplacera jamais la présence sacramentelle. A la longue, elle pourrait même être nuisible à la santé spirituelle du prêtre qui, au lieu de tourner son regard vers Dieu, regarde et parle à une idole : à une caméra, se détournant ainsi de Dieu qui nous a aimés jusqu’à livrer son Fils unique sur la croix pour que nous ayons la vie.

 

Photo : © Sabina Kuk

 

Toutefois, je veux remercier tous ceux qui ont œuvré à ces retransmissions. Elles ont permis à de nombreux chrétiens de s’unir spirituellement au culte public ininterrompu de l’Église. Elles ont en cela été utiles et fécondes. Elles ont aussi permis à de nombreuses personnes en recherche de trouver un soutien pour leur prière. Je veux rendre hommage à l’inventivité et à l’imagination des chrétiens qui ont dû se déployer dans l’urgence.

Je veux cependant attirer l’attention de tous sur certains risques. Les moyens de retransmission virtuelle pourraient induire une logique de recherche du succès, de l’image, du spectacle ou de la pure émotion. Cette logique n’est pas celle du culte chrétien. Le culte ne vise pas à accrocher des spectateurs à travers une caméra. Il est dirigé et orienté vers le Dieu Trinité. Pour éviter ce risque, cette transformation du culte chrétien en spectacle, il importe de réfléchir à ce que Dieu nous dit à travers la situation actuelle.

Le peuple chrétien s’est trouvé dans la situation du peuple hébreu en exil, privé de culte. Le prophète Ézéchiel nous enseigne le sens spirituel de cette suspension du culte hébraïque. Il nous faut relire ce livre de l’Ancien-Testament dont les paroles sont d’une grande actualité. Le peuple élu n’a pas su offrir à Dieu un culte vraiment spirituel, affirme le prophète. Il s’est tourné vers les idoles. « Ses prêtres ont violé ma loi et profané mes sanctuaires ; entre le sacré et le profane, ils n’ont pas fait de différence et ils n’ont pas enseigné à distinguer l’impur et le pur, … et j’ai été déshonoré parmi eux » [6]Ez 22, 26 . Alors la gloire de Dieu a déserté le temple de Jérusalem [7]Ez 10, 18 . Mais Dieu ne se venge pas. S’il laisse advenir les catastrophes naturelles sur son peuple, c’est toujours pour mieux l’instruire et lui offrir une grâce d’alliance plus profonde. [8]Ez 33, 11 Durant l’exil, Ézéchiel enseigne au peuple les modalités d’un culte plus parfait, d’une adoration plus vraie. [9]Ez chap 40 à 47 . Le prophète laisse entrevoir un nouveau temple d’où coule un fleuve d’eau vive [10]Ez 47, 1 . Ce temple symbolise, préfigure et annonce le Cœur transpercé de Jésus, le véritable temple. Ce temple est desservi par des prêtres qui n’auront pas d’héritage en Israël, pas de terre en propriété privée. « Vous ne leur donnerez pas de patrimoine en Israël, c’est moi qui serais leur patrimoine » [11]Ez 44, 28 , dit le Seigneur.

Je crois que nous pouvons appliquer ces paroles d’Ézéchiel à notre temps. Nous non plus nous n’avons pas fait la différence entre le sacré et le profane.

Nous avons bien souvent méprisé le caractère sacré de nos églises. Nous les avons transformées en salles de concert, en restaurants ou dortoirs pour les pauvres, les réfugiés ou les sans-papiers. La Basilique Saint-Pierre et presque toutes nos cathédrales, expressions vivantes de la foi de nos ancêtres, sont devenues de grands musées, foulées aux pieds et profanées, devant nos yeux, par un lamentable défilé de touristes souvent incroyants et irrespectueux des lieux saints et du Temple saint du Dieu vivant. Aujourd’hui, à travers une maladie qu’il n’a pas positivement voulue, Dieu nous offre la grâce de sentir combien nos églises nous manquent. Dieu nous offre la grâce d’expérimenter que nous avons besoin de cette maison où il réside au milieu de nos villes et nos villages. Nous avons besoin d’un lieu, d’un édifice sacré, c’est-à-dire réservé exclusivement à Dieu. Nous avons besoin d’un lieu qui soit bien plus qu’un simple espace fonctionnel de rassemblement et de divertissement culturel. Une église est un lieu où tout est orienté vers la gloire de Dieu, le culte de sa majesté. N’est-il pas temps, en relisant le livre d’Ézéchiel, de retrouver le sens de la sacralité ? D’interdire les manifestations profanes dans nos églises ? De réserver l’accès à l’autel aux seuls ministres du culte ? De bannir les cris, les applaudissements, les conversations mondaines, la frénésie des photographies de ce lieu où Dieu vient habiter ?

« L’église n’est pas un local dans lequel tôt le matin a lieu une fois quelque chose, tandis qu’il demeurerait vide et « sans fonction » pour le reste de la journée. Dans le local qu’est l’église, il y a toujours l’Église puisque le Seigneur se donne toujours, puisque le mystère eucharistique demeure et puisqu’en nous avançant vers ce mystère, nous sommes toujours inclus dans le culte divin de toute l’Église croyante, priante et aimante. Nous connaissons tous la différence entre une église remplie de prières et une église devenue un musée. Aujourd’hui, nous courons le grand danger que nos églises deviennent des musées. » [12]Joseph Ratzinger, Eucharistie. Mitte der Kirche, Munich, 1978 .

Nous pourrions répéter les mêmes mots à propos du dimanche, le jour du Seigneur, le sanctuaire de la semaine. Ne l’avons-nous pas profané en en faisant un jour de travail, un jour de pur divertissement mondain ? Aujourd’hui, il nous manque cruellement. Les jours se succèdent semblables les uns aux autres.

References

1 Lettre publiée en français par le journal Homme Nouveau le 8 mai 2020
2 Sacrosanctum Concilium 7
3 Code de Droit Canonique, c 834
4 Catéchisme de l’Église catholique, 2105
5 Dignitatis Humanae, 1
6 Ez 22, 26
7 Ez 10, 18
8 Ez 33, 11
9 Ez chap 40 à 47
10 Ez 47, 1
11 Ez 44, 28
12 Joseph Ratzinger, Eucharistie. Mitte der Kirche, Munich, 1978
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