Home > Spiritualité > Le chant de l’Epiphanie

En ce petit matin de l’An tout neuf, quand le givre sous les pieds est criant comme du cristal

Et que la terre en brillant, future, apparaît dans son vêtement baptismal,

Jésus, fruit de l’ancien Désir, maintenant que Décembre est fini,

Se manifeste, qui commence, dans le rayonnement de l’Epiphanie.

Et l’attente pourtant fut longue, mais les deux autres avec Balthazar

A travers l’Asie et le démon cependant se sont mis en marche trop tard

Pour arriver avant la fin de ce temps qui précède Noël,

Et ce qui les entoure, c’est déjà le Six de l’Année nouvelle !

Voici l’étoile qui s’arrête, et Marie avec son Dieu entre les bras qui célèbre !

Il est trop tard maintenant pour savoir ce que c’est que les ténèbres !

Il n’y a plus qu’à ouvrir les yeux et à regarder,

Car le fils de Dieu avec nous, voici déjà le douzième jour qu’il est né !

 

Photo : Icône roumaine. Source

 

Gaspard, Melchior et le troisième offrent les présents qu’ils ont apportés.
Et nous, regardons avec eux Jésus-Christ, en ce jour,
qui nous est triplement manifesté.

 

Icône roumaine. Adoration des Rois Mages

 

Le mystère premier,
c’est la proposition aux Rois qui sont en même temps les Sages.

Car, pour les pauvres, c’est trop simple, et nous voyons qu’autour de la Crèche le paysage

Tout d’abord avec force moutons ne comporte que des bonnes femmes et des bergers

Qui d’une voix confessent le Sauveur sans aucune espèce de difficulté.

Ils sont si pauvres, que cela change à peine le bon Dieu,

Et son Fils, quand Il naît, se trouve comme chez lui avec eux.

Mais avec les Savants et les Rois c’est une bien autre affaire !

Il faut, pour en trouver jusqu’à trois, remuer toute la terre.

Encore est-il que ce ne sont pas les plus illustres ni les plus hauts,

Mais des espèces de magiciens pittoresques et de petits souverains coloniaux.

Et ce qu’il leur a fallu pour se mettre en mouvement, ce n’est pas une simple citation,

C’est une étoile du Ciel même qui dirige l’expédition,

Et qui se met en marche la première au mépris des Lois astronomiques

Spécialement insultées pour le plus grand labeur de l’Apologétique.

Quand une étoile qui est fixe depuis le commencement du monde se met à bouger,

Un roi, et je dirai même un savant, quelquefois peut consentir à se déranger.

C’est pourquoi Joseph et Marie un matin voient s’amener Gaspard, Melchior et Balthazar,

Qui, somme toute, venant de si loin, ne sont pas plus de douze jours en retard.

Mère de Dieu, favorablement accueillez ces personnes honnêtes

Qui ne doutent pas un seul moment de ce qu’elles ont vu au bout de leurs lunettes.

Et ce qu’ils vous apportent à grand labeur du fond de la Perse ou de l’Abyssinie,

Tout de même ce sont des présents de grand sens et de grand prix :

L’or (qu’on obtient aujourd’hui avec les broyeurs et le cyanure)

Et qui est l’étalon même de la Foi sans nulle fraude ni rognure ;

La myrrhe, arbuste rare dans le désert qu’il a fallu tant de peines pour préserver,

Dont le parfum sépulcral et amer est le symbole de la Charité ;

Et pincée de cendre immortelle soustraite à tant de bûchers,

L’unique once d’encens, c’est l’Espoir, que Melchior est venu vous apporter,

Au moyen de mille voitures et de deux cent quatre-vingts chameaux à la file,

Qui sans aucune exception ont passé par le trou d’une aiguille !

 

  Baptême de Jésus. Manuscrit oriental, Arménie. Photo : Source

 

La deuxième Epiphanie de Notre-Seigneur,
c’est le jour de Son baptême dans le Jourdain.

L’eau devient un sacrement par la vertu du Verbe qui s’y joint.

Dieu nu entre aux fonts de ces eaux profondes où nous sommes ensevelis.

Comme elles Le font un avec nous, elles nous font Un avec Lui.

Jusqu’au dernier puits dans le désert, jusqu’au trou précaire dans le chemin,

Il n’est pas une goutte d’eau désormais qui ne suffise à faire un chrétien,

Et qui, communiquant en nous à ce qu’il y a de plus vital et de plus pur,

Intérieurement pour le Ciel ne féconde l’astre futur.

Comme nous n’avons point de trop dans le Ciel de ces gouffres illimités

Dont nous lisons que la Terre à la première ligne du Livre fut séparée,

Le Christ à son âge parfait entre au milieu de l’Humanité,

Comme un voyageur altéré à qui ne suffirait pas toute la mer.

Pas une goutte de l’Océan où il n’entre et qui ne Lui soit nécessaire.

« Viderunt te Aquæ, Domine », dit le Psaume. Nous Vous avons connu !

Et quand du milieu de nous de nouveau Vous émergez ivre et nu,

Votre dernière langueur avant que Vous ne soyez tout à fait mort,

Votre dernier cri sur la Croix est que Vous avez soif encore !

 

 Noces de Cana. Photo : Source

 

Et le troisième mystère précisément,
c’est à ce repas de noces en Galilée,

(Car la première fois qu’on Vous voit, ce n’est pas en hôte, mais en invité),

Quand Vous changeâtes en vin, sur le mot à mi-voix de Votre Mère,

L’eau furtive recelée dans les dix urnes de pierre.

Le marié baisse les yeux, il est pauvre, et la honte le consterne :

Ce n’est pas une boisson pour un repas de noces que de l’eau de citerne !

Telle qu’elle est au mois d’août, quand les réservoirs ne sont pas grands,

Toute pleine de saletés et d’insectes dégoûtants.

(Tels les sombres collégiens qui sablent comme du champagne

Tout Ernest Havet  liquéfié dans les fioles de la Saint-Charlemagne !)

Un mot de Dieu suffit à ces vendanges dans le secret,

Pour que notre eau croupie se change en un vin parfait.

Et le vin d’abord était plat, à la fin voici le meilleur.

C’est bien. Ce que nous avons reçu, nous Vous le rendrons tout à l’heure.

Et Vous direz si ce n’est pas le meilleur que nous avons réservé pour la fin,

Ce nectar sur une sale éponge, tout trempé de lie et de fiel,

Qu’un commissaire de police Vous offre pour faire du zèle !

Manuscrit oriental, Arménie. Photo : Source

 

L’Epiphanie du jour est passée et il ne nous reste plus que celle de la nuit,

Où l’on fait voir aux enfants les Mages qui redescendent vers leur pays,

Par un chemin différent, tous les trois en une ligne oblique.

C’est un grand ciel nu d’hiver avec tous ses astres et astérisques,

Un de ces ciels, blanc sur noir, comme il en fonctionne au-dessus de la Chine du Nord et de la Sibérie,

Avec six mille étoiles de toutes leurs forces ! les plus grosses, qui palpitent et qui télégraphient !

Quel est parmi tant de soleils celui qu’un ange arracha comme une torche au hasard,

Pour éclairer le chemin où procèdent les trois Vieillards ?

On ne sait pas. La nuit est redevenue la même et tout brûle de toutes parts en silence.

Le livre illisible du Ciel jusqu’à la tranche est ouvert en son irrésistible évidence.

Salut, grande nuit de la Foi, infaillible Cité astronomique !

C’est la Nuit, et non pas le brouillard, qui est la patrie d’un catholique,

Le brouillard qui aveugle et qui asphyxie, et qui entre par la bouche et les yeux et par tous les sens,

Où marchent sans savoir où ils sont l’incrédule et l’indifférent,

L’aveugle et l’indifférent dans le brouillard sans savoir où ils sont et qui ils sont,

Espèces d’animaux manqués incapables du Oui et du Non !

Voici la nuit mieux que le jour qui nous documente sur la route

Avec tous ses repères à leur place et ses constellations une fois pour toutes,

Voici l’An tout nouveau, le même, qui se lève, avec ses millions d’yeux tout autour vers le point polaire,

Ton siège au milieu du Ciel, ô Marie, Etoile de la Mer !

 

Le Chant de l’Epiphanie, Paul Claudel. Bréviaire Poétique, Editions Gallimard, P.79-85

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