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En décembre prochain nous fêterons les 37 ans du retour à Dieu du Père Alexandre Schmemann. Le regard lumineux de cet homme sur toutes choses est une source continuelle d’émerveillement.

Emporté en une année par un cancer, il note dans son Journal [1]Alexandre Schmemann, Journal (1973-1983) p. 862 – Editions des Syrtes, 2009 six mois avant sa mort : « … Huit mois durant, je n’ai rien noté ici. Non que je n’avais rien à dire – jamais peut-être n’ai-je eu autant de pensées, de questions, d’impressions. Mais plutôt parce que la hauteur où la maladie m’a hissé me faisait peur : j’avais peur d’en tomber …». Ses derniers mots seront : « Quel bonheur tout cela a été ! ».

Alexandre Schmemann aimait, profondément. Les siens, la vie, ceux qu’il servait, qu’il enseignait, ses amis, l’Église Orthodoxe, le Christ. Il s’est donné sans compter pour tous. Relisons ces extraits de son Journal, deux réflexions sur la vie et sur la mort, qui sont d’une acuité saisissante sur le sens de l’existence humaine.

Mardi, 11 mars 1980 [2]Alexandre Schmemann, Journal (1973-1983) p. 690-692 – Editions des Syrtes, 2009

« La sensation la plus forte et la plus constante que je connaisse est la sensation de la vie. C’est très difficile à exprimer en mots. Peut-être que le mot qui la rend le mieux est le mot ‘étonnement’, le sentiment que chaque instant, chaque état, est un don, contrairement à ce qui serait ressenti comme ‘allant de soi’, ‘évident’. Tout est toujours nouveau, tout est plus que simplement la vie : c’est une rencontre avec la vie et donc une sorte de révélation … J’écris en sachant bien que les mots que j’emploie ne sont pas les bons, mais je n’en trouve pas d’autres. Je sais seulement que ce don, cette révélation, exige de moi de l’attention, une réponse. Que la vie, en d’autres termes, est un permanent ‘accueil’ du don de la vie … Peut-être tout le monde éprouve-t-il cela ? Mais, parfois, il me semble que non ; il me semble qu’une masse de gens, et peut-être la majorité des gens, vivent sans remarquer la vie. Elle est pour eux le ‘cadre’ d’eux-mêmes, un cadre neutre, impersonnel, un substrat, mais pas une rencontre, pas un don. Ils ne la voient pas, comme on ne voit pas le miroir quand on se regarde dedans. De même que, dans un miroir, nous nous voyons nous-mêmes et non le miroir, de même dans la vie l’on peut (et même très facilement) ne pas voir la vie. Ou bien, disons-le autrement : elle est comme un récipient transparent empli de moi, de mes activités, de mes soucis, de mes intérêts, etc. Parfois ce ‘plein’ donne l’impression de ‘la vie’ (‘la vie bat son plein’) et parfois, dans des minutes de clairvoyance — celle du désespoir (‘don fortuit, don inutile’ [3]Début d’un poème d’Alexandre Pouchkine : « Don fortuit, don inutile/Vie, pourquoi m’es-tu donnée ? » 1828… ). »

 

Chaque année, le Père Alexandre avait l’habitude de bénir le lac de leur lieu de vacances, entouré de ses enfants et petits enfants

 

Mercredi, 12 mars 1980

« Si j’avance plus avant dans mes réflexions d’hier, ne suis-je pas amené à accueillir la mort aussi comme un don ? Comme là aussi une rencontre, comme la rencontre ultime, décisive avec ce qui, en fin de compte, ‘vivifiait’ la vie, ce qui se révélait en elle et faisait d’elle un don ? ‘Pour moi la vie est le Christ et la mort m’est un gain [4]Ph., I, 21, dit l’apôtre Paul. Oui, si la vie devient le Christ et, dans la mesure où elle devient le Christ, si c’est Lui ce don en lequel sans cesse la vie se transforme, alors oui, la mort est un gain, la condition bénie de ce face-à-face, dont la soif et précisément la vie ‘en ce bas monde’. La peur, l’angoisse de la mort sont centrées, me semble-t-il, sur une seule pensée : ‘Tout va continuer, mais, moi, je ne serai plus … Le soleil continuera à briller, les gens vaqueront à leurs affaires, mais, moi, je ne serai plus’. ‘J’ai goûté un peu de miel … et voici : je vais mourir [5]I Sam., XIV, 43  …’ C’est ce sentiment-là qui suscite la peur et l’angoisse, et il n’est nullement apaisé par ‘la foi en l’autre monde’. Car l’homme sent et pense alors : ce serait mieux qu’il n’y ait rien … Il n’est ni secouru ni réconforté par l’évocation de ‘la béatitude des esprits innocents [6]Dans le poème « L’ange » de Mikhaïl Lermontov. Il ne désire que la béatitude qu’il connaît et qui n’existe qu’ici, dans l’expérience de cette vie. Nous ne trouvions notre éternité qu’ici. Et le christianisme affirme que nous la trouvons en Christ. Il est venu vers nous, Il est venu dans cette vie afin qu’elle devienne rencontre avec Lui et, dans cette rencontre, la soif déposée en nous de l’ultime accomplissement, de l’ultime rencontre avec Lui — dans la mort. Elle devient un ‘gain’ … D’où l’évidence de la condition : ‘Si vous M’aimez [7]Jn, XIV, 15 …’ Or, peut-on aimer un enseignement, des ‘commandements’, même des ‘promesses’ ? On ne peut aimer que s’il y a une rencontre, si le Christ est devenu le ‘don’ de toutes choses dans la vie. »

References

1 Alexandre Schmemann, Journal (1973-1983) p. 862 – Editions des Syrtes, 2009
2 Alexandre Schmemann, Journal (1973-1983) p. 690-692 – Editions des Syrtes, 2009
3 Début d’un poème d’Alexandre Pouchkine : « Don fortuit, don inutile/Vie, pourquoi m’es-tu donnée ? » 1828
4 Ph., I, 21
5 I Sam., XIV, 43
6 Dans le poème « L’ange » de Mikhaïl Lermontov
7 Jn, XIV, 15
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