Home > Dossier Syriaque > Le mystère de la langue des maronites

Vers les deux premiers siècles de notre ère, la langue parlée dans le nord du Croissant fertile s’est christianisée. De Haute Mésopotamie jusqu’en Phénicie, elle prit le nom de syriaque. Pourtant, la mutation linguistique avait commencé bien plus tôt, depuis les époques assyrienne (736-609) puis chaldéenne (605-539), lorsque l’araméen commençait graduellement à se propager à travers tout l’empire. Les Perses, arrivés en 539, choisirent alors de l’imposer comme lingua franca pour toutes leurs provinces.

 

Épigraphe du monastère patriarcal maronite d’Ilige datée de 1276 et montrant l’écriture carrée maronite

 

Comme toute langue vivante qui se renouvelle, s’enrichit et se transforme, les langues locales finirent par absorber cet araméen dans leur évolution. Ce processus, devenu donc inévitable, affecta les langues cananéennes dont le phénicien au Nord et l’hébreu au Sud. Toutes deux furent influencées par l’araméen, à tel point qu’il est aujourd’hui coutumier d’appeler la langue du Christ ou celle de Phénicie « l’araméen ». Et pourtant, dans le fond, il ne s’agissait que des formes cananéennes locales qui se sont modifiées au cours des millénaires jusqu’à donner ce nouveau vocable qu’il serait aussi juste d’appeler « néocananéen ». Après les Perses (539 à 333 av. J.-C.), ce fut l’empire d’Alexandre. Mais celui-ci ne se traduisit pas comme une simple occupation à la manière des Perses, des Assyro-Chaldéens ou des pharaons avant eux. La victoire militaire grecque céda vite la place à l’hellénisme qui fut une sorte d’osmose entre le grec et les cultures locales. Un bilinguisme naquit dans les provinces occidentales du Croissant fertile, rappelant étrangement le cas du Liban moderne. Le néocananéen ou araméen local se mélangea au grec à la manière du franbanais actuel. Le passage d’une langue à l’autre au sein d’une même phrase se faisant de la manière la plus naturelle.

La naissance du syriaque

Mais un phénomène encore plus particulier affecta le nord du Croissant fertile. Cette région, allant du Liban à Antioche pour s’étendre encore sur la Syrie chrétienne et la Haute Mésopotamie, se convertit au christianisme. À part la bande reliant le Liban à Alep, la Syrie chrétienne se trouve principalement dans la Turquie actuelle avec Antioche pour capitale spirituelle, Édesse pour centre culturel et Tour Abdin, sa sainte montagne.

La Haute Mésopotamie chrétienne se situe elle aussi majoritairement en Turquie, allant de la plaine et des montagnes de Ninive dans le nord de l’Ira jusqu’à Omit, l’actuelle Diyarbakir en Turquie. Elle englobe aussi Tour Abdin. Entre la Phénicie, Antioche et Édesse, le christianisme transforma encore plus en profondeur la langue locale. Cette dernière, de culture païenne, était incapable d’assurer la terminologie exigée par la nouvelle culture chrétienne. Il fallut faire appel à la philosophie grecque et donc à sa langue afin de pouvoir exprimer les nouveaux concepts théologiques.

L’emprunt au grec s’intensifia alors encore plus qu’à l’époque païenne. Le vocable local, hellénisé et christianisé, est ainsi devenu une langue à part entière avec sa propre écriture. Afin de se différencier du reste du Croissant fertile encore majoritairement païen, les populations du Nord cherchèrent à donner à leur langue chrétienne une nouvelle appellation. Le choix se porta spontanément sur le nom de cette région septentrionale occidentale que l’administration romaine de l’époque désignait par Provincia Syria. Ce fut alors le syriaque. Les populations chrétiennes qui l’adoptèrent, qu’elles soient cananéennes, araméennes ou mésopotamiennes, devinrent ainsi les Syriaques. Dans la partie orientale du Croissant fertile, on les appela les Syriaques orientaux (aujourd’hui les assyriens et les chaldéens). Dans la partie occidentale, entre la Phénicie et Édesse, ils sont connus comme Syriaques occidentaux. Ces derniers forment eux-mêmes deux groupes : les syriaques orthodoxes et catholiques en Syrie araméenne, et les maronites et roums (orthodoxes et catholiques) en Canaan.

Le passage au « O »

Ce qui est fort étonnant, c’est que le syriaque occidental qui nous intéresse présente une différence de fond avec toutes les autres langues sémitiques, y compris avec le syriaque oriental. Et cette différence fut soulignée par un spécialiste de la préhistoire libanaise, le père Henri Fleisch, de la Société de Jésus, dans les années 1940. Il laissa des analyses reprises également sous forme de notes de cours par un autre jésuite, le père Jean Aucagne, qui poursuivit son travail dans les années 1980. Ce dernier nous apprend que le père Fleisch faisait la constatation suivante : « Il n’y a aucun A long en phénicien, pour la bonne raison que tous passaient à O. »

Et de même, rajoutons qu’il n’y a pas de A longs en syriaque occidental puisqu’ils se transforment aussi tous en O. La même lettre qui se dit alef en arabe, aleph en hébreu et alaph en syriaque oriental devient olaph en syriaque occidental. Si le syriaque oriental ne connaît pas ce passage au O, c’est que ce phénomène doit être dû à une caractéristique particulière de la région occidentale. D’ailleurs, l’hébreu, voisin du Liban et lui-même issu du cananéen, présente ce même passage au O, quoique d’une manière moins systématique. Des recherches plus approfondies ont permis au père Henri Fleisch de retrouver cette prononciation en O dans les inscriptions phéniciennes. Non pas en caractères phéniciens, puisque ceux-ci ne notent pas les voyelles, mais dans les textes phéniciens transcrits en cunéiforme accadien qui, lui, les notait. Et nous constatons que les Phéniciens penchaient eux aussi vers le O et que c’est de là que provient cette caractéristique si exclusivement syriaque occidentale. On ne peut alors s’empêcher de penser à la phrase révélatrice d’Ernest Renan lorsqu’il disait en 1861 dans sa Mission de Phénicie : « Sous le nom de syriaque et identifié avec le dialecte des populations du Liban, le phénicien traversa le Moyen Âge. »

L’importance de la gémination

Ainsi, à l’heure ou les langues antiques du Moyen et du Proche-Orient disparaissaient sous le coup des expansions arabes, le phénicien, lui, survécut dans sa forme chrétienne en tant que langue liturgique et vivante à la fois. Le O syriaque occidental est une caractéristique cananéenne phénicienne que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans les langues sémitiques, excepté bien entendu en hébreu puisqu’il est, comme nous venons de le souligner, une des formes du cananéen.

Dans son investigation, Henri Fleisch constate de plus que le passage du A au O se fait parallèlement à la disparition de la gémination (la « chaddah » en arabe). Ainsi, Bickfaya serait Bkifoyo, et Broummana, Broumono, sans la gémination. [1]Noms de villages libanais Et ce O si caractéristique du syriaque occidental du Mont-Liban est persistant. Il se prolonge jusqu’à nos jours dans le parler des maronites du Nord-Liban et s’enfonce dans le passé jusqu’aux périodes cananéennes les plus reculées.

Qu’en est-il alors de cette forme si profondément ancrée pour avoir traversé non seulement les siècles, mais aussi les millénaires ? Les pères Fleisch puis Aucagne soulignent tous deux l’importance fondamentale de la gémination dans toutes les langues sémitiques. Elle est une constituante essentielle du sémitique qui est inconcevable en dehors d’elle. Le mot « père » se dit « abb » en arabe, « abba » en hébreu, en araméen et en syriaque oriental, mais il se dit « abo » en syriaque occidental. « Grand » se dit « rabba » en hébreu, en araméen et en syriaque oriental, avec un dérivé arabe « al-rabb ». En syriaque occidental, c’est « rabo », sans ce doublement de consonnes.

La gémination est donc une constituante essentielle des langues sémitiques qui la respectent toutes. L’hébreu vient seulement de l’abandonner récemment sous sa forme moderne. Le syriaque occidental, héritier du cananéen dans sa version phénicienne, constitue historiquement l’unique entrave à la règle sémitique de la gémination. Selon cette donnée linguistique, la population cananéenne du Liban aurait-elle des origines non sémitiques ?

Cette hypothèse était inconcevable puisque la Phénicie est depuis toujours considérée comme étant au cœur du monde sémitique. Les pères Fleisch puis Aucagne abandonnèrent là leurs recherches, étant presque persuadés d’avoir fait fausse route. Ils clôturèrent leur travail sur une question qu’ils léguèrent aux générations suivantes : « La population précananéenne serait-elle d’origine non sémitique ? »

Les découvertes du professeur Pierre Zalloua

Notons également une autre caractéristique propre au syriaque occidental du Mont-Liban. Les interdendales (consonnes nécessitant le placement de la langue entre les dents antérieures ou incisives) y sont complètement absentes. Nous les retrouvons dans toutes les langues sémitiques, y compris le syriaque oriental et même le syriaque occidental de Syrie-Haute Mésopotamie. L’« autel » se dit par exemple « madhbho » chez les syriaques orthodoxes, mais « madbho » chez les maronites. Le chiffre trois se dit tlotho, alors que chez les maronites, il se prononce tloto.

Jusqu’à nos jours, le parler libanais ne connaît pas les sons th ou dh, même dans l’emploi des mots d’origine arabe. C’est là aussi une constante et une caractéristique particulières qui remontent à la Haute Antiquité et probablement à la préhistoire. La question des père Fleisch et Aucagne s’impose une fois de plus concernant cette mystérieuse origine précananéenne. C’est là que les dernières découvertes génétiques du professeur Pierre Zalloua viennent apporter la réponse la plus inattendue. Les nouvelles techniques scientifiques, inexistantes du temps de nos deux linguistes jésuites, ont révélé la phase précananéenne inconnue car antérieure à l’apparition de l’écriture. Là où l’archéologie manquait de données épigraphiques, elle s’est inventé une nouvelle forme de sondage sur le corps humain. Celui-ci offre, comme un site de fouilles archéologiques, différentes strates superposées de génomes. L’histoire s’est inscrite dans nos gènes avant même l’apparition de l’écriture. Chaque couche révèle une époque et raconte un évènement crucial pour la compréhension des déplacements humains, des rencontres et des évolutions.

L’équipe du professeur Pierre Zalloua procéda à des prélèvements sur plusieurs milliers d’individus, allant du Liban aux établissements phéniciens méditerranéens, au Caucase et aux pays du Moyen-Orient. Cette étude souligna les différences flagrantes entre les Libanais et les populations des pays du voisinage immédiat. Parmi les Libanais eux-mêmes, une signature génétique se distingue avec encore plus d’évidence : le haplogroupe L1b. Il se retrouve à 12,5 % chez les maronites du nord du Mont-Liban, alors que la moyenne générale libanaise demeure inférieure à 1 %. C’est précisément la région où le O continue de marquer le vocable populaire. Cette population est désignée dans l’étude du professeur Pierre Zalloua par NLMM (North Lebanon Mountain Maronite).

Dans les pays voisins du Liban, le génome L1b est aussi quasiment inexistant. Pour le retrouver dans une proportion presque similaire à celle du Liban, il faut se rendre dans la région du Caucase, en Turquie de l’Est et principalement en Arménie. Grace à cette découverte, nous pouvons conclure que des populations auraient quitté le Caucase il y a environ 7 000 ans pour se diriger vers le Liban où ils trouvèrent un territoire montagneux semblable à leur terre d’origine, mais plus fertile et pourvu d’un meilleur climat. Il leur offrit simultanément une variété de saisons selon les altitudes choisies. Le Mont-Liban et son littoral étaient déjà habités depuis des millénaires par une population qui jouissait de ces différentes élévations avec les potentiels naturels et agricoles qu’elles offraient. Les nouveaux arrivants choisirent, eux, de s’établirent dans les hautes montagnes du nord de cette chaîne libanaise. Ils adoptèrent la langue sémitique locale précananéenne probablement vers le quatrième millénaire, mais avec une déformation qui trahit leur origine caucasienne.

Tout en faisant partie du peuple cananéen, ils formèrent néanmoins, dans leur monts et vallées, un groupe assez isolé du reste du territoire. Et c’est dans cette région précisément que les disciples de saint Siméon et les missionnaires de Beit Moroun commencèrent leur prêche entre les IVe et VIe siècles pour former le tout premier noyau maronite dont la foi et la liturgie allaient se répandre progressivement sur tout le reste du Mont-Liban.

Étonnamment, le groupe NLMM resta relativement isolé durant la période chrétienne. Malgré la conversion du reste du Liban à la foi chrétienne dans son rite maronite et l’emploi de la même langue syriaque, ces descendants des Caucasiens gardèrent leur groupe assez compact dans leurs montagnes septentrionales. Ils fournirent ainsi à la recherche génétique un échantillon assez homogène et fiable. Celui-ci rendit possible la détection d’une caractéristique propre qui constitue l’emprunt du passé.

C’est cette carte d’identité, décelée par le professeur Pierre Zalloua, qui permet de retracer l’origine de cette population, la faisant remonter clairement jusqu’à la région arménienne du Caucase. Sa découverte rejoint en cela les hypothèses linguistiques relevées par les jésuites Henri Fleisch et Jean Aucagne un demi-siècle plus tôt. Elle jette une lumière nouvelle sur le syriaque occidental du Mont-Liban et sur ses substrats non sémitiques encore vivants de nos jours dans les montagnes maronites du Nord.

References

1 Noms de villages libanais