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Décès du poète Philippe Jaccottet

Le grand poète Philippe Jaccottet est décédé à l’âge de 95 ans le 24 février 2021.

 

Philippe Jaccottet

 

Né à Moudon, en Suisse en 1925, installé plus tard à Paris, puis à Grignan dans la Drôme, cet écrivain, critique littéraire, traducteur et poète immense fut récompensé par de nombreux prix et fut édité de son vivant à la Pléiade. Disciple et ami de Gustave Roud, en dialogue constant avec les peintres, sa démarche est souvent comparée à celle d’Yves Bonnefoy. Se méfiant des pièges du langage et de la « rêverie des sens » il s’attache à décrire la beauté des choses et des paysages lorsqu’elle semble parler à ce qu’il y a de plus profond et de plus constant en nous. Dans une poétique de l’effacement, il a cherché sans relâche à saisir « l’immobile foyer de tout mouvement », ce mystère qu’il ne nommait jamais qu’en des touches hésitantes, presque à regret. C’est ce dont témoigne des oeuvres emblématiques comme ses recueils : Poésie 1946-1967 et A la lumière d’hiver, ou ses proses méditatives comme La promenade sous les arbres ou Paysages avec figures absentes.

 

Frédéric Eymeri, UN APRÈS-MIDI D’ÉTÉ, Huile sur toile (lin) 460×330 mm

 

Ce passeur de la grande poésie européenne, cet héritier – sans doute le plus profond –  sans doute aussi le plus juste – de poètes comme Hölderlin ou Rilke, aura contribué à sauver la poésie lyrique francophone du discrédit dans laquelle elle semblait avoir irrémédiablement sombré.

Dans une très célèbre introduction, Jean Starobinski remarquait : « A l’approche de ces poèmes s’éveille une confiance. Notre regard, passant d’un mot à l’autre, voit se déployer une parole loyale, qui habite le sens, comme la voix juste habite la mélodie. Nulle feinte, nul apprêt, nul masque. Nous pouvons accueillir sans ruse interposée, cette parole qui s’offre à nous sans détour. Un émerveillement, une gratitude nous saisit : la diction poétique, le discours poétique (mais délivré de tout artifice oratoire) sont donc possible, toujours possible ! »

 

Frédéric Eymeri, LA PORTE FLEURIE, huile sur carton entoilé, 220×160 mm

 

Dans son célèbre poème Que la fin nous illumine, il écrivait : « L’effacement soit ma façon de resplendir ». « Changé en éclair à la fin », puisse-il maintenant se nourrir de la « lumière inépuisable ».

 

QUE LA FIN NOUS ILLUMINE

Philippe Jaccottet

Sombre ennemi qui nous combats et nous resserres,
laisse-moi, dans le peu de jours que je détiens,
vouer ma faiblesse et ma force à la lumière :
et que je sois changé en éclair à la fin.

Moins il y a d’avidité et de faconde
en nos propos, mieux on les néglige pour voir
jusque dans leur hésitation briller le monde
entre le matin ivre et la légèreté du soir.

Moins nos larmes apparaîtront brouillant nos yeux
et nos personnes par la crainte garrottées,
plus les regards iront s’éclaircissant et mieux
les égarés verront les portes enterrées.

L’effacement soit ma façon de resplendir,
la pauvreté surcharge de fruits notre table,
la mort, prochaine ou vague selon son désir,
soit l’aliment de la lumière inépuisable.

© Gallimard

 

Pour découvrir cette oeuvre essentielle

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