Home > Arts plastiques > Noël, ou le pragmatisme de Dieu

Notre temps apporte avec lui son flot d’événements, d’étonnement et d’urgence. L’époque creuse une attente. Le temps présent engendre une question ; la question de l’heure. C’est comme si l’heure présente, l’heure concrète demandait à être davantage. Non qu’elle ne soit pas complète, ou dense, ou significative. L’heure crie vers une totalité encore absente. Elle cherche à s’actualiser. Elle n’est pas tranquille, quelque chose est en mouvement. Comme la graine désire l’arbre qu’elle sera, l’heure brûle vers une plénitude. Elle le sait secrètement, c’est en elle un feu qui ne ment pas. Elle brûle et elle attend. Ceci est la condition de l’heure, de chaque heure. Là est notre condition d’homme, nous brûlons et nous attendons.

 

Frédéric Eymeri, Quatrième approche de l’instant, huile sur toile (lin), 55 x 46 cm

 

L’heure est au carrefour du temps et de l’éternité. Elle est tout l’un, elle est tout l’autre. Elle n’a pas à choisir, à positionner une sorte de curseur qui, privilégiant l’un, laisserait l’autre. Elle est de plain-pied avec l’un, elle est de plain-pied avec l’autre. C’est un fait. Qu’elle morde l’un, l’autre s’en ressent et vice-versa.

Nous vivons au cœur de circonstances mouvantes et complexes. La question de l’heure se pose dans le temps, avec les événements du temps. C’est là son aliment vers la plénitude, la singularité de l’instant présent oblige l’heure à se positionner. L’heure se doit de répondre aux sollicitations qu’elle croise. Elle se doit de répondre avec le sérieux de celui qui écoute la question, avec une raison éclairée. Elle se doit de répondre en son temps qui, nous le savons, est compté. C’est une des données de notre vie que d’avoir un début, et une fin ; un nombre d’heures quantifiable. La conscience de la fin comme donnée incontournable met en tension chaque heure, chaque instant. Interrogé sur son rapport à la mort, le Chef Commando marine Louis Saillans répond au jeune journaliste [1]Louis Saillans, Comando Marine, auteur de Chef de Guerre, interrogé par VA + minute 37 :

  • Tu as quel âge?
  • 23 ans.
  • Est ce que tu sais quand tu vas mourrir?
  • Non.
  • (…) admettons que tu vas mourrir à 80 ans, il te reste 57 ans à vivre. Il te reste 57 ans, qu’est-ce que tu vas faire de 57 ans? Que vas-tu en faire? C’est une perspective qui est bien différente, plutôt que de se dire – on verra quand je serai vieux, on verra plus tard, peut-être un jour... – Non. Tu vas mourrir! – Et probablement à 80 années. Combien de fois tu vas voir tes parents pendant ce temps là? Si tu le réduis, à partir de 30 ans, (…) à une fois par an, tu vas voir tes parents 50 fois avant de mourrir, (…) peut être, si ils meurent avant, ça va se réduire à 30 fois. Si je vois mes parents 30 fois… Ça met les choses en perspective je crois d’accepter la mort et de dire, – OK, maintenant ce que j’ai c’est précieux, (…) il ne faut pas que je le néglige.- C’est important, aujourd’hui on vit comme si on allait jamais mourrir, on vit comme des mecs éternels, on se fait cryogéniser, on espère ne pas mourir. Il faut accepter le fait qu’on va mourrir, qu’on est mortel, et que peut être en sortant de ce bâtiment je vais me faire renverser par une voiture. »

De la conscience de la fin naît la tension et le sérieux. De l’acceptation de la possibilité imminente de la fin, naît la liberté. Qui ne désire pas vivre ainsi? Qui ne voudrait pas s’arracher à cette peur qui nous en empêche?

L’heure nous pousse à une réponse totale parce que la question qu’elle pose est totale. Il ne suffit pas de répondre à la question de la philosophie, au seul « pourquoi? » pur et puissant, au sens réclamé toujours et à chaque instant. Ce « pourquoi? » même s’enracine dans l’heure, et dans ce que l’heure croise, et ce dont se nourrissent les sens. Avant que naisse le « pourquoi? » l’heure touche et entend, voit, sent, goûte. La valeur extraite là est pesée, confrontée, jugée. Les cinq mains de l’intelligence, les sens, appréhendent l’aliment que dans le temps, en son heure, le réel me donne de connaître. Ainsi je choisis d’aller là ou de ne pas y aller, de suivre untel ou bien de le fuir, de faire de la boxe ou de la musique, (ou les deux). À certaines heures de l’histoire il a fallu choisir entre prendre les armes ou ne pas les prendre, (peut-être connaîtrons nous cela de nouveau…) Mais la question de l’heure n’a de cesse de réclamer davantage. Plus je tâche d’y donner réponse plus elle demande davantage. Plus je la prends au sérieux, plus elle semble, à son tour, me prendre au sérieux. Rien ne semble pouvoir tarir son exigence.

Noël est la grande réponse, la seule réponse que Dieu donne à la question de l’heure, de chaque heure. L’Enfant de la crèche, répond au « pourquoi? » de toutes les heures de l’histoire en s’inscrivant comme le sens ultime. Il le fait en regardant le Père. Il le fait en vivant chaque heure dans ce regard. Il ouvre chacune de nos heures vers ce désormais possible, retrouver le Père. « De la nature naît la terreur de la mort, de la grâce, l’audace. » [2]Saint Thomas d’Aquin Noël nous offre de basculer chaque heure vers l’audace, de nous attacher à cette présence plus grande sans laquelle nous vivons dans la terreur de la mort. Noël nous arrache à l’espérance molle et mensongère de la cryogénie. Noël rend possible l’audace de répondre aux brûlantes exigences de l’heure en introduisant dans le monde un Corps qui me relie à mon destin.

Noël marque le pragmatisme de Dieu. Noël est la réponse au nécessaire « comment? » qui « s’impose » à Dieu. Bien que n’ayant pas participé à la réunion, j’imagine qu’une fois la décision prise de sauver l’homme (et donc de répondre à un « pourquoi ? »), il a bien fallu qu’Il réponde à la question « comment? »  L’affaire est concrète. Vais-je l’hélitroyer? Vais-je, comme l’artiste en a le pouvoir, d’un trait de gomme effacer pour recommencer? Peut -être pourrais-je proposer (de force) un vaccin qui guérirait l’homme de la tache qu’il s’est infligée? Pour le faire enverrais-je Raphaël ou Michel?

Noël est la réponse que Dieu donne. Noël dévoile la prudence de Dieu car il ne suffit pas de faire le bien, encore faut-il qu’il soit bien fait. Noël c’est Dieu qui use des vertus cardinales pour mener à la perfection, en nous, les théologales. Ainsi, dans la forme même de sa mise en oeuvre, dans la manière dont il décide de nous sauver, dans le « comment? », Dieu installe toute la sagesse du sens. Il s’installe Lui-même. Aussi, contempler Noël, c’est contempler la perfection de l’heure.

 

Frédéric Eymeri, Nouvelles du monde ordonné, huile sur toile (lin), 61 x 46 cm

 

Il a choisi d’habiter la terre. Il n’a pas envoyé un obscur diplomate, Il est venu Lui-même. Il n’est pas venu donner un simple meeting, il est venu habiter, vivre avec, expérimenter. C’est comme s’Il venait habiter chaque instant de l’intérieur. C’est comme s’il venait habiter chaque chose de l’intérieur. C’est comme s’il nous habitait nous-mêmes de l’intérieur. Il n’enlève pas le mal, il l’habite! Il n’enlève pas la souffrance, il l’habite! Il n’enlève pas la mort, il l’habite ! Il n’enlève pas le devoir de répondre ni au « pourquoi? » ni au « comment? » Il habite ce devoir, et les réponses à ce devoir ! Il habite même les manques à ce devoir ! Il n’enlève ni l’amitié, ni la joie, ni aucun événements, il les habite. Le lieu où j’habite désigne le lieu de mon appartenance.

Il habite la terre. C’est sa façon de répondre au « comment? » : ouvrir en toute chose la possibilité de la présence et du sens. C’est sa façon de répondre au « pourquoi? » : en installant au centre de l’histoire la perfection d’un indéracinable « comme cela ».

 

Galerie de Frédéric Eymeri

References

References
1 Louis Saillans, Comando Marine, auteur de Chef de Guerre, interrogé par VA + minute 37
2 Saint Thomas d’Aquin
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