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« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », aurait déclaré le poète Paul Éluard. Dans l’œuvre comme dans la vie de Florence Obrecht, artiste française vivant à Berlin, il n’y a que des rendez-vous, y compris avec le hasard ou le destin, le sien comme celui des autres [1]Extrait du texte de Marc Donnadieu « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Éternité! » . En ce beau printemps parisien, si vous cherchez à entrer dans un regard et vous laisser attendrir par des rencontres et destinées, venez découvrir l’exposition de Florence Obrecht à la galerie Valérie Delaunay, du 5 mai au 18 juin 2022.

 

En route

 

Florence, votre exposition du moment s’intitule « Jardin de Verre », pourriez-vous nous introduire dans ce « jardin », espace transparent et ouvert, lieu clos, protégé et protecteur ?

Je ne trouvais pas le titre de mon exposition. Je trouvais « Procession » trop réducteur. Il aurait fallu inventer un mot qui suggère la parade en même temps que la procession… J´ai envoyé un sms à mon mari Axel Pahlavi pour lui demander des idées de titres et il m´a répondu au bout de quelques secondes (il était lui-même dans mon atelier à ce moment-là tandis que j´étais en vadrouille) : « Le jardin de verre ». Ce titre m´a immédiatement séduite, il a ajouté encore une nouvelle exposition à mon exposition. J´y ai vu la nature (au travers des végétaux que j´ai tissés sur mes couronnes bricolées), l´humain (le jardin est bien organisé par des êtres humains) mais aussi la guerre qui s´est malheureusement invitée à mon exposition. Quand nous faisons du jardinage avec les enfants dans notre jardin berlinois, nous trouvons toujours des éclats de verre provenant sans doute des débris de vitres cassées pendant la deuxième guerre mondiale. Ce titre évoquait tout cela à la fois.

 

Le cavalier Georgien et la jeune fille, 2022, Huile sur toile, 150 x 150 cm

 

Chacune de vos œuvres a une histoire, liée le plus souvent à une rencontre, bouleversante ou insolite, pourriez-vous nous en raconter une ou deux qui vous ont plus particulièrement habitées ?

Le portrait de Sara a une histoire assez amusante. Nous avons réalisé une exposition chez Lola Gassin à Nice fin décembre 2021 avec Axel Pahlavi et le peintre Gilles Miquelis. Au vernissage il y avait beaucoup de monde dont un couple (qui n´en était pas un, en fait , il s´agissait d´amis) très gracieux, Roméo et Sara. Roméo, un étudiant de la Villa Arson avait vu l´interview d’Axel sur la chaine Twitch « les apparences ». Après quelques échanges et aux vues de sa peinture, nous l´avons invité à venir faire un stage dans notre atelier.

 

Quant à Sara, une jeune fille marocaine ayant grandi en Italie, étudiante en marketing digital et chanteuse à ses heures, quand je lui ai dit que j´aimerais bien faire son portrait un jour, elle m´a dit qu´elle serait par hasard à Berlin avec des amis autour de la Saint Sylvestre. Nous sommes rentrés le 31 décembre et elle repartait le 2 janvier. Nous nous sommes donc donnés rendez-vous le 1er janvier à l´atelier ! Entre la maison et l´atelier il y a 300 m. J´ai ramassé par terre dans la rue les décombres de la fête : un bâton de feu d´artifice polonais en carton (les feux d´artifice étaient interdits en Allemagne cette année, nos voisins ont franchi la frontière pour s´approvisionner) et de longs serpentins. J´ai fabriqué une sorte de baguette magique à l´atelier avec ces éléments. Sara est arrivée avec sa sœur Sanae et un ami, Sofiane. Axel qui cherchait un modèle pour une crucifixion a demandé à ce dernier s´il voulait bien poser et il en est sorti des clichés magnifiques. Quant à Sara, je lui ai proposé une couronne que j´avais fabriquée avant mon départ à Nice et un foulard acheté à Cracovie. Elle s´est mise dans une position de soldat ou de garde dehors, devant l’atelier, une pose que je n´aurais jamais imaginée. Elle était ravie des images et moi aussi.

 

Pour ce qui est de « La Madone Pierrot », le tableau n’était pas prévu. Rosalie avait accepté de venir poser pour une photo d’après un pierrot de Picasso. J’avais bricolé un décor imitant celui du tableau, avais acheté un costume de pierrot sur Ebaykleinanzeigen et avais préparé ma boîte de maquillage. Rosalie est arrivée à ma grande surprise avec sa petite fille de 3 mois. Quand elle a enfilé le déguisement, je n’ai pas résisté au fait de lui demander de faire une photo avec l’enfant. Le tissu qui était derrière elle était tacheté de points blancs, comme un ciel étoilé, ce qui donnait un côté cosmique à l´image (En fait je n’avais pas d’autres tissus noirs à l’atelier). Les images étaient magnifiques, j’ai donc réalisé deux tableaux très différents, d’après une même séance de photographie.

 

 

 

Voudriez-vous nous décrire le projet Vertep et sa genèse ?

En janvier 2021, j’ai vu sur le mur instagram d’Aude Guillet (artiste française vivant au Point-Cœur de Lviv) une vidéo de jeunes gens qui chantaient. Les visages m’ont interpellée et j’ai dû écrire « je ferais bien le portrait de ces jeunes filles ». Aude, avec l’autorisation des étudiants, m’a envoyé un ensemble extraordinaire de photographies prises d’une performance « Vertep » (rien à voir avec le petit film, mais les images étaient comme faites pour moi). Les images étaient tellement belles que je n’ai pas su quoi en faire pendant plusieurs mois. En décembre 2021, ma galeriste Valérie Delaunay me parle de notre projet d’exposition. Elle se souvient d’images que je lui avais montrées. Je commence le portrait de Kateryna, une des « performeuses » puis me lance dans un projet ambitieux, un tableau représentant l’ensemble de la procession.

Entre temps, la guerre débute et j’écris à Kateryna. Je ne lui propose pas de l’héberger tout de suite parce que j’ai le covid à ce moment-là, ou alors c’est parce que je suis en quarantaine à la maison avec les enfants que j’ai envie de me rendre utile. Kateryna me demande de l’aide pour trouver une école d’art en France et au bout de 3 jours, l’École Nationale des Arts Appliqués Duperré est prête à l’accueillir. Entre-temps, elle avait trouvé une place dans une école d’art en Suisse. Finalement une amie à elle m’a contactée, Yarina, et l’école, aux vues de son portfolio l’a acceptée elle aussi.

Yarina est arrivée à Paris avec son amie styliste Yaroslava le 3 mai. Elles sont arrivées avec leurs valises à la galerie en plein montage. J’ai demandé à Yarina si elle connaissait la petite fille emmitouflée dans un manteau d’hiver peinte à la gouache sur carton sur la première bannière en rentrant dans la galerie. Elle m’a répondu « c’est ma petite soeur ». La phrase clamée sur la bannière était « Die Liebe ist stärker als der Tod », brodée avec l’écriture maladroite et magnifique d’Inga, une jeune fille handicapée dont s’occupe une de mes meilleures amies à Berlin.

En vous écoutant raconter les histoires de certaines œuvres, je fus frappée par ce mélange d’un moment que vous avez su saisir et de circonstances et de personnes qui vous ont été données. Au risque de poser une question très personnelle : en tant qu’artiste, qu’est-ce qui vous guide intérieurement sur vos œuvres ?

L’émerveillement me guide, qu’il s’agisse de l’émerveillement en présence d’un visage, d’un objet ramassé dans la rue, la phrase ou le dessin d’un enfant…

 

References

References
1 Extrait du texte de Marc Donnadieu « Elle est retrouvée. Quoi ? – L’Éternité! »
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