« Ça parlait de moi. Ça parlait de moi d’une manière telle que je ne savais pas qu’on pouvait parler de quelqu’un d’autre comme ça. Ça parlait de mon corps, ça parlait de mon cœur, ça parlait de tous mes désirs. J’ai vu quarante minutes qui en racontaient plus sur homme et femme que mille heures de cinéma, et que toute la littérature que j’avais jamais lue. Elle a raconté tout ça en quarante minutes, sans un seul mot, de telle manière qu’on n’avait rien à ajouter. C’était après les quarante minutes comme si on avait dansé soi-même, j’avais des courbatures, et mon corps savait faire des choses qu’il ne savait pas faire avant. (…) j’étais présent dans chaque danseur. (…) j’ai compris des choses sur mon corps que je n’avais jamais vues. Ma chemise était mouillée, j’ai pleuré pendant quarante minutes (…).

Wim Wenders au sujet du ballet Café Müller de Pina Bausch – qu’il a vu en 1985 –,

in interview du dimanche 10 avril 2011 sur France Inter, Eclectik.

Cette expérience si fondatrice pour lui, Wim Wenders a voulu la transmettre à d’autres, dans le langage qui est le sien : le cinéma. Le tournage du documentaire “Pina”, commencé du vivant de la chorégraphe a été interrompu par la mort brutale de Pina Bausch fin juin 2009. Encouragé par les danseurs du Tanztheater de Wuppertal, le cinéaste décide d’aller jusqu’au bout de son projet et nous livre ainsi un émouvant hommage à la personne et à l’œuvre de son amie.

« J’ai fait le film pour tous ceux qui n’ont jamais vu une pièce de Pina », explique-t-il encore dans la même interview. Dans son souci de permettre à tous d’accéder à ce trésor qu’il a lui-même découvert, il choisit une méthode très réaliste. Il nous fait approcher de Pina par son documentaire, comme on approche d’une personne dans la vie : par touches successives, en écoutant ceux qui l’aiment parler d’elle, en la voyant vivre (danser en l’occurrence), en faisant nôtre ce qui l’occupe et la préoccupe. Il ne cherche pas à nous démontrer logiquement la valeur de son art, ni à le justifier. Il nous introduit simplement dans le regard de tendresse qu’il porte lui-même sur cette femme.

J’étais de « ceux qui n’ont jamais vu une pièce de Pina » et j’ai choisi d’aller voir le film de Wenders sans avoir lu ou écouté aucun commentaire ni interview à son sujet. Je préférais garder un regard intact sur l’image et ne pas avoir la tentation de plaquer sur elle des a priori ou une compréhension déjà acquise par telle ou telle critique. Quelques vingt-six ans après Wim Wenders, j’ai fait l’expérience, moi aussi, d’un profond bouleversement, d’un choc qui dépassait la simple émotion, du fait que « ça parlait de moi (…). Ça parlait de mon corps, ça parlait de mon cœur, ça parlait de tous mes désirs ». J’ai vu par le passé bien des films très marquants au niveau de l’émotion. Mais souvent, ils ne m’ont saisie que superficiellement, et, à quelques exceptions près, pas de façon durable. Cette fois, c’est quelque chose de tout autre que j’ai vécu.

 

La bande annonce du film

Le travail du réalisateur contribue sans aucun doute beaucoup à la qualité de cette expérience. Discret et délicat tout en étant bien présent, il rend accessibles cette chorégraphe et son art par son regard, ses plans et son montage. Son jugement, c’est-à-dire son engagement dans le film, permet d’aborder l’œuvre de Pina sans se décourager et sans la disqualifier un peu trop rapidement. Privilégiant l’image à la parole, il se met à l’école de celle qu’il regarde et qui aimait dire que la danse prenait le relais quand les mots faisaient défaut. Il nous fait ainsi véritablement plonger dans la danse – comme on peut voir dans le documentaire une danseuse plonger dans l’espace dessiné par les bras de son partenaire. C’est pourtant bien difficile de filmer un ballet : bien des productions nous le font percevoir. Dans ce documentaire, Wim Wenders parvient à saisir la personnalité des danseurs, leur grâce, leur mouvement, leur intensité, leur vérité.

« C’est un théâtre du monde », dit-il, « qui ne prétend pas faire la leçon au spectateur, mais qui met en œuvre des expériences : des expériences heureuses ou tristes, douces ou conflictuelles, et souvent étranges et grotesques. […] Pina a créé une œuvre qui pose un regard intègre sur la réalité et nous donne en même temps le courage d’assumer nos souhaits et nos désirs. »

C’est à ce théâtre que nous sommes convoqués par une chorégraphie qui exprime l’humain dans toutes ses dimensions. Sur scène, apparaît soudain le cœur des uns et des autres, le nôtre, celui de nos proches, révélé par un geste, un mouvement. La vie surgit dans sa vérité, exprimée d’une manière souvent très juste, parfois pleine des questions qui la caractérisent, parfois pleine de certitude, parfois pleine de violence, de peur ou d'incompréhension. Lutte ou symbiose avec les éléments (l’eau, la terre, qu’elle mettait souvent en scène), abrupte ou révoltante à certains moments, exaltante souvent, mystérieuse et belle par-dessus tout.

Toutes les chorégraphies de Pina témoignent d’une recherche incessante, d’une grande liberté, du courage d’une femme qui ose prendre des risques, qui n’a pas peur d’aller au bout de ce qui la provoque, l’émeut ou l’interroge, de ce qu’elle voit et découvre.

On comprend qu’un tel engagement dans la vie ne pouvait que susciter celui de ceux qui l’entouraient, qu’une telle personnalité ne pouvait qu’engendrer ceux qui acceptaient de la regarder et de suivre. L’affection que lui portent ses danseurs dépasse une simple complicité ou sympathie humaine. Elle est pleine de la reconnaissance de ceux qui ont été éduqués à une plus grande liberté, à une maturité humaine. Cela apparaît dans leurs témoignages, bien sûr, mais surtout dans leur danse. Pina les a ouverts sans les manipuler, les a accompagnés sans jamais prendre leur place. Elle a su reconnaître en chacun la beauté qui pouvait éclore.

Ce regard qui va jusqu’au fond de l’être l’a rendue libre de garder ses danseurs jusqu'au bout et lui a donné l’intelligence de s'adapter à leurs fragilités, à leurs corps, à leur âge. Regard profondément humain qui refuse de s’arrêter à quelques critères de taille, de poids ou d’âge, qui s’attache à la réalité de la personne, qui croit que la beauté ne rime ni avec perfection physique, ni avec perfection technique mais qu’elle peut jaillir d’un corps imparfait. Un danseur plus âgé n'a peut-être plus les possibilités techniques d'un plus jeune mais il a une maturité et une présence qui ont bien plus de puissance, qui sont souvent bien plus profondément expressives que la simple prouesse technique.

Pina Bausch avec ses danseurs à Wiesenland le 30 janvier 2009 Photo Leafar

Si la danse, de façon générale, a toujours eu pour moi quelque chose à voir avec la liberté, Pina Bausch m’a aidée à mieux comprendre ce lien mystérieux. En voyant l'engagement si profond de cette femme devant la réalité, celui de ses danseurs et celui de Wim Wenders devant eux, la façon dont chacun accomplit la mission qui lui revient, sans essayer de s'en inventer une autre, de rêver d’autres circonstances ou une autre réalité (à commencer par la réalité de leur propre corps et de ses possibilités), il n'est pas possible de n'être que spectateur et de se dire seulement : « Ça vaut le coup », « C'est beau », « Voilà un bel exemple » ou même « Je ne supporte pas ces chorégraphies », « Ça n’a aucun sens ». Non. Nous sommes remis devant l’évidence, pas seulement intellectuelle, qu’il n’y a pas d’autre voie que celle d’un engagement total et sans concessions. Nous sommes renouvelés dans notre regard sur la vie, sur l’homme, sur notre quotidien. En sortant du cinéma, il m’a ainsi semblé redécouvrir tout ce qui m’entourait avec une nuance nouvelle au fond de l’œil.

« Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus ». Cette invitation de Pina Bausch résonne comme un cri aux oreilles de ceux qui veulent bien entendre. Elle nous le dit comme une amie qui nous livre son plus grand secret. Nous pouvons ne pas aimer ses chorégraphies, mais il est impossible de nier que Pina Bausch – relayée par Wim Wenders – fait aujourd’hui œuvre de compassion en nous éveillant à une vie plus humaine, à un regard plus totalisant sur nous-mêmes et sur le monde qui nous entoure. Œuvre de compassion et œuvre d’espérance aussi car elle n’a de cesse de montrer la beauté là où nous ne l’attendions pas, là où il pourrait être tentant de ne retenir que l’aspérité des choses.

Quand nous entrons dans l’intimité de Pina, que nous nous laissons saisir par la poésie de sa danse, nous comprenons que nous sommes des danseurs nous aussi, que notre vie quotidienne est une danse. Nous pouvons la négliger et invoquer pour cela toutes sortes de prétextes. Nous pouvons aussi la vivre avec un grand sérieux, comme des chercheurs inlassables, des travailleurs qui ne s’épuisent pas à refaire plusieurs fois le même mouvement parce que nous avons nous aussi le désir de vivre quelque chose de grand et de beau.

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Pina, actuellement en salles en France ; à Paris, par exemple, au Gaumont opéra, à l’Arlequin, au Nouvel Odéon au MK2 Bastille et dans d’autres salles encore.

Les DVDs à voir :

 

Pina Bausch, Café Muller

Pina Bausch, Orphée et Eurydice

Anne Linsel & Rainer HoffmanLes Rêves dansants : sur les pas de Pina Bausch

Photo de présentation affiche du film

Photo de Win Wenders par Siebbo.

 

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