Home > Fioretti > Tenue de soirée à Naples

Tout un public tendu vers l’attente des résultats. Un silence prêt à sortir de ses gonds. Ce sont là des scènes communes dans le monde du sport ou de la politique. The Voice ou les Victoires de la Musique ne sont assurément pas en reste. Ce soir-là, dans le cortile [1] du Rosario, notre petite paroisse de la banlieue de Naples, le nombreux public a littéralement explosé de joie en entendant le nom de notre troupe de théâtre remporter le premier prix de la quatrième Rassegna teatrale [2]. Quelle explosion en effet ! Nous aurions pu avoir gagné le Mondial de foot une autre fois, la joie n’aurait pas été plus grande, ni le feu d’artifice plus beau.


Premier prix à la compagnie théâtrale du Rosario de Daniela Castaldo (au centre)
© Vincent Billot – Punto Cuore

A Naples, le foot est une religion, la musique est une religion, la nourriture est une religion, la littérature, la poésie, la religion elle-même… et aussi le théâtre. Les napolitains sont connus pour avoir le verbe haut, le sens de la formule. Et l’humour alerte. Les scènes de rues ont très souvent quelque chose de franchement théâtral, ponctuées de proverbes fort à propos (“mazz’ e pannel fann’ figli bell’…” [3]). Le terreau est donc favorable et ce n’est pas par hasard que se trouve au cœur de l’antique cité un des plus célèbres théâtres au monde, le San Carlo, qui est aussi le plus ancien théâtre lyrique d’Europe. Ce n’est pas non plus sans raison que des rues encaissées du centre historique ou du quartier de la Sanità se sont levées des générations d’étoiles dans le monde du théâtre ou du cinéma : Eduardo Scarpetta, père du très célèbre Eduardo De Filippo, Antonio De Curtis (le fameux Totò), ou encore le très émouvant et non moins comique Massimo Troisi, pour ne citer que ceux-là.

A Naples, le théâtre fait partie de la vie. Il habite le cœur des gens qui peuvent vous citer des tirades entières, moins par souci de faire de l’effet que par le poids de vie et d’expérience contenu dans ces mêmes formules. Au lendemain de la guerre, alors que la ville plonge dans une véritable misère et qu’on y meurt de faim, Eduardo De Filippo écrit Napoli Milionaria! (Traduit en français par Huguette Hatem). La pièce raconte l’histoire d’une famille qui s’enrichit grâce au marché noir. La première représentation eut lieu le 15 mars 1945. Lorsque le rideau tomba, le public resta en silence pendant deux longues minutes avant de laisser place à un véritable tonnerre d’applaudissements et de cris de joie : il venait d’apprivoiser sa propre histoire. Alors que l’Europe n’était pas encore dans l’après-guerre, le dramaturge napolitain l’anticipait. Tout ce que le monde allait connaître de règlements de compte, de vengeance, de rancœur et de souffrance était déjà sur les planches du San Carlo. Le peuple pouvait le voir et s’en nourrir. Son regard sur la réalité ne pouvait que s’adoucir malgré l’horreur.

Soixante ans plus tard, dans notre cortile du Rosario, la même attente semble habiter le cœur du public alors que des troupes amateur se produisent sur nos humbles planches qui grincent un peu trop. Pour la première représentation de la Rassegna, les premiers participants avaient choisi de jouer Filumena Marturano du même Eduardo De Filippo. C’est l’histoire complexe d’une ancienne prostituée qui essaie d’épouser un ancien client pour donner une vraie famille à ses deux enfants qu’elle a gardé secrets. L’œuvre est extrêmement fameuse et a même donné lieu à un film avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni. Elle est aussi complexe et ne se prête donc pas facilement à l’interprétation amateur. Le public a donc eu quelque impatience au cours du premier acte, avant d’être saisi tout de même par la sagesse et la profondeur des textes. La famille ainsi exposée, sa noblesse, ses drames et ses souffrances, ne pouvait épargner personne.

Les cinq autres comédies, assurément plus enlevées, nous ont aussi offert un bel exemple de vitalité artistique sous l’œil expert du jury et la dimension compétitive semble avoir très bien joué son rôle d’émulation. La troupe du Rosario a ainsi poussé jusqu’au bout l’effort de préparation et de répétitions afin d’obtenir une juste récompense lors de la remise des prix.

La rétribution cependant va bien au-delà des médailles, comme le soulignait notre ami et poète Salvatore Palomba présent pour la soirée de conclusion. Avec cette Rassegna, Points-Cœur fait beaucoup plus qu’organiser six soirées de théâtre. Par le travail des interprètes, des metteurs en scène et, avant eux, des auteurs, les gens se sentent rejoints et aimés. Quelque chose d’indescriptible se réveille en eux, comme par miracle. Et la joie qui explose au moment où le rideau tombe semble se maintenir dans le temps. Par la voix des acteurs, nous avons été comme visités. Malgré les imperfections du jeu, ou de la scène elle-même, quelque chose du mystère même de la vie s’est dévoilé en nous. “Che miracolo stammatina!” [4]

 

Lien de l'album photo de la soirée de remise des prix : http://puntocuore.org/Rassegna-Teatrale-concerto-e-premiazione.html


[1] Cortile: cour
[2] Rassegna teatrale: festival de théâtre
[3] Mazz' e pannell' fann' figli bell': le bâton et le pain font de beaux enfants
[4] Che miracolo stammatina!: Quel miracle ce matin !, poésie de Salvatore Palomba.

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