Home > Politique > L’imprévisible Ukraine

De Yaroslav Hrytsak.

Aujourd'hui, 28 octobre 2012 les Ukrainiens se trouvent face aux urnes pour renouveler leur parlement et c’est une des élections les plus difficiles depuis l’indépendance de l’Ukraine. La gravité de cette élection est liée à la complexité des tâches qui attendent la société ukrainienne et le manque de réformes qui laisse l'Ukraine dans un état de stagnation.

L’Ukraine a vécu un changement de gouvernement de manière pacifique et régulière, sans polarisation des partis extrémistes. Contrairement à la Russie où en 1993, Eltsine a dû dissoudre le parlement, et où depuis 2000, le gouvernement russe n’a pratiquement jamais changé.

La situation des élections en Ukraine a changé en 2010, avec la victoire de Victor Ianoukovitch. Il fut le premier à envoyer ses rivaux n’ont pas dans l’opposition, mais en prison. De même, il a rompu le système qui, au cours de ces vingt dernières années, permettait au gouvernement et à l'opposition de vivre une certaine alternance. Il ne cesse de dire que lui et son parti « sont là pour longtemps », et leurs actions montrent clairement qu'ils veulent suivre l'exemple de la Biélorussie et de la Russie. Le gouvernement de Ianoukovitch fait très peu pour améliorer la situation économique et son mandat est marqué par de nombreux abus de pouvoir et d'autres scandales – il alimente les conflits sur les questions linguistiques et historiques, parce qu’il peut mieux conserver le pouvoir sur une Ukraine divisée.

Un tel comportement conduit inévitablement à une progression des positions extrémistes comme les nationalistes et les communistes. Pour la première fois depuis longtemps, les communistes ont une chance sérieuse de progresser et le parti nationaliste ukrainien de Galicie pourrait  entrer au parlement.

L’enjeu principal de ces élections est d’éviter de donner à Ianoukovitch la majorité absolue (2/3 des voix), ce qui lui donnerait la possibilité de changer la constitution et donc de  nommer le président en 2015 par le parlement et non par voix du peuple. Dans de telles conditions, lui et son parti pourraient gouverner le pays pratiquement sans limites.

L'opposition affirme que gagner les élections – dans un tel climat de manipulation et de division – n’est guère possible mais vise 40% des suffrages. 

Une autre caractéristique de ces élections est la présence de candidats soi-disant "indépendants". Parmi eux se cachent des candidats liés  au parti au pouvoir, ou bien des candidats qui, après la victoire, se laissent corrompre ou sont menacés par le régime de Ianoukovitch. Il y a donc une situation paradoxale : le parti au pouvoir peut perdre l’élection immédiatement après le décompte, mais peut gagner en formant une majorité parlementaire.

Tout cela crée une atmosphère particulière, de méfiance, d’irritation, voire de peur. 

A cela s’ajoute le fait que l'opposition ukrainienne, comme à son  habitude, n'a pas réussi à s'unir – et se faisant, elle commet les mêmes erreurs que l’opposition biélorusse et russe, dont le rôle a été progressivement ramené à néant. 

Les élections législatives de 2012 sont une répétition des futures élections présidentielles de 2015. Ceux qui auront les meilleurs résultats en 2012, ont de meilleures chances pour 2015. Cela Victor Ianoukovitch le comprend très bien, en envoyant son principal adversaire, Ioulia Timochenko, en prison. Son objectif stratégique : la retirer des élections présidentielles de 2015.

Le comprend très bien aussi Arsène Iatseniouk qui en l'absence de Ioulia Timochenko, veut prendre sa place comme principal candidat d'opposition. Pour lui, 2015 pourrait être sa dernière chance, car en 2010, il a perdu contre Viktor Ianoukovitch, et contre Ioulia Timochenko, et sa popularité est en baisse. Iatseniouk et Timochenko ont accepté de s’unir, tant que Ioulia Timochenko est en prison, et lors de ces élections leurs partis se sont rassemblés sous la même bannière « opposition unie ».

Mais parmi tous ces jeux établis surgit un candidat imprévisible, Vitaly Klitschko (champion du monde poids lourds en boxe). Les dernières estimations montrent qu'il dépasse « l'opposition unie », et qu’il pourrait devenir un important rival  pour Viktor Ianoukovitch en 2015. La société ukrainienne est faiblement structurée, et elle vote non pour un parti mais pour des leaders charismatiques. A cet égard Klitschko a de bonnes chances : il est aimé en Ukraine pour ses exploits sportifs – son nom est le seul vraiment actuellement lié à un certain succès dans un contexte de stagnation générale et de nombreux échecs. En outre, il est de langue russe, comme la plupart des habitants de l'est et du sud, mais jouit du soutien du centre et de l’ouest de l'Ukraine – cela lui donne une chance et contrairement à Ianoukovitch, Timochenko ou Yatseniuk, il pourrait collecter un grand nombre de votes de toutes les régions de l'Ukraine et effectivement unir ce pays.

Par conséquent, les élections en 2012, comme la plupart de ce qui concerne l'Ukraine, laissent une impression très ambiguë, ambivalente. D'une part, nous allons voir une manipulation électorale, des élections fraudées ou imprévisibles, un populisme rampant et un manque de vision stratégique sur la façon de sortir l'Ukraine de la crise permanente. Mais d'autre part, de nombreux organismes publics et les médias s’engagent activement dans ces élections, l'opposition a encore une bonne chance et la majorité des ukrainiens va aller voter car ils ne souhaitent pas que ces élections soient simplement un jeu cynique.

Les résultats des élections en 2012 ne peuvent être prédits – et c'est la chose la plus positive que l’on peut dire maintenant de l'Ukraine. Aussi longtemps que la situation reste imprévisible, cela signifie qu’en Ukraine il y a encore une chance d’évoluer vers une démocratie « normale ». Vous pouvez vous plaindre à propos de beaucoup de choses sur ce qui se passe en Ukraine – mais vous ne pouvez pas vous plaindre que la vie dans ce pays soit ennuyeuse ! 

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