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Mali : essayons d’y voir clair

de Eric Brintet   9 février 2013
Contrôleur général des armées, en détachement à la Banque Mondiale
Temps de lecture 8 mn

Souvent à la une de l’actualité depuis l’invasion du nord par des groupes armés islamistes et indépendantistes, et le putsch qui a suivi début 2012, ce pays très pauvre reste souvent mal connu. Sa carte dessine une forme très reconnaissable sur celle de l’Afrique : on a l’impression qu’une portion du Sahara taillée au cordeau a été greffée sur un pays normal.

Quelques chiffres et ordres de grandeur : 16 millions d’habitants soit ¼ de la population française sur 1,2 million de km2 soit plus de deux fois la France. La seule partie nord est déjà à elle seule plus vaste que notre pays. Bien sûr, la majeure partie de la population se trouve au sud, et notamment autour du fleuve Niger qui le traverse d’ouest en est et y porte la vie.

Depuis son indépendance en 1960, le pays a connu de nombreux coups d’Etat et son unité a été fréquemment menacée par des difficultés de cohabitation entre les populations du nord, principalement des Touaregs, et celles du sud, de race noire, et qui dirigent le pays depuis l’indépendance. Ces deux maux récurrents se sont conjugués début 2012. D’abord, à partir de janvier, une rébellion touarègue et islamiste renforcée par le retour avec armes et bagages des mercenaires touaregs de feu Khadafi, s’est attaquée avec succès aux camps militaires du nord et a massacré à Aguel’hoc 82 soldats maliens, ce qui a traumatisé l’armée, incapable de résister à la rébellion. Ensuite, en mars 2012, cette armée malienne en déroute a renversé le Président Amadou Toumani Touré, dit ATT, jugé responsable, entre autres, de la défaite. Occupée par ce putsch, l’armée malienne était moins que jamais capable de tenir tête à la rébellion du nord. C’est pourquoi, fin mars, cette dernière a occupé en quelques jours les trois grandes villes de Kidal, Tombouctou et Gao avant de proclamer l’indépendance de l’Azawad (le nord).

Au début de ces événements, la rébellion du nord était d’abord le fait du mouvement national de libération de l’Azawad (MLNA). Mais très vite, des éléments se réclamant de l’islamisme le plus dur, Al-Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), le mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest (MUJAO) et les « défenseurs de l’Islam » Ançar Dine sont apparus et ont fini par prendre le pas sur les premiers. Si les Touaregs du MNLA avaient pour objectif l’indépendance du nord Mali, les Islamistes des autres mouvements voulaient avant tout l’application de la charia dans les villes conquises. De fait, ils y ont rapidement multiplié les provocations : destructions des mausolées traditionnels, châtiments corporels, amputations publiques des voleurs, lapidations, etc.

Pendant ce temps-là, le sud du pays se contentait d’un gouvernement civil de transition, imposé à la junte et à son chef, le Capitaine Sanogo, par la communauté internationale et la CEDEAO[1]. Ces dernières ont discuté pendant tout le reste de l’année 2012 des modalités de déploiement d’une force africaine internationale que tout le monde appelait de ses vœux mais qui avait bien du mal à se concrétiser. Dans cette indécision générale, le Mali du sud restait miné par ses divisions. Tandis que la junte fanfaronnait et s’armait au prétexte d’une hypothétique reconquête du nord (mais sans doute aussi pour assurer une prise de pouvoir définitive à Bamako, puisqu’elle n’a pas hésité, le 11 décembre à démettre de force le Premier Ministre), les autorités civiles commençaient des négociations avec certains rebelles, sans grand succès.

Ce sont paradoxalement les Islamistes qui permirent de débloquer cette situation inextricable : en s’emparant le 10 janvier 2013, face à des troupes maliennes en déroute, de la ville stratégique de Konna qui ouvre la route de Bamako, ils fournirent à la France une bonne raison d’intervenir sans tarder. L’opération Serval déclenchée immédiatement porta d’abord un coup d’arrêt brutal à cette avancée des rebelles, avant de reconquérir, dans une guerre éclair extraordinairement bien menée, toutes les villes qu’ils occupaient. Soutenue par la grande majorité de la communauté internationale, cette intervention cristallisa les velléités militaires des Etats de la région qui envoyèrent au total plusieurs milliers de soldats en renfort des troupes françaises et maliennes.


Hommage des Maliens au Lieutenant Boiteux,
mort au combat dès les premières heures de l’intervention française

L’antagonisme entre les populations du nord et celles du sud est un problème séculaire au Sahel. On a souvent accusé les frontières issues de la colonisation de l’avoir aggravé, mais les espaces sahariens ne sont pas viables par eux-mêmes et il fallait bien les partager entre différents Etats pour y assurer un minimum d’ordre et d’administration. La conjonction, au début de l’année 2012, d’un Etat malien particulièrement affaibli par la corruption et de groupes rebelles renforcés par le retour des mercenaires de Lybie a créé les conditions de cette partition brutale du pays, maintenant réunifié par l’intervention française.

On a l’illusion d’un retour au statu quo ante, mais en réalité, l’avenir impose la recherche de solutions nouvelles et durables aux problèmes du Mali. Il faut d’abord organiser des élections aussi libres et transparentes que possible et s’assurer que les autorités politiques qui en seront issues aient la ferme volonté de gouverner au bénéfice de tous les Maliens, du nord et du sud, quelle que soit leur race. A cet effet, les populations du nord devront être davantage associées au pouvoir et bénéficier d’une certaine autonomie dans l’administration de leurs régions. Un autre défi réside ensuite dans la nécessité de rompre avec les pratiques de clientélisme et de corruption qui avaient cours sous l’ancien régime et ont miné son autorité. Ces pratiques ont aussi fait le lit de l’islamisme, qui s’est souvent substitué à l’Etat défaillant et semble garantir un retour à la vertu. Il se répand de ce fait parmi les populations pauvres, y compris au sud du pays. Enfin, le troisième défi, qui conditionne les deux premiers est la capacité des Maliens à définir de nouvelles raisons de vivre ensemble : l’Islam est commun aux populations du nord et du sud, mais elles n’en ont pas la même conception. L’islam originel de la région est un islam malékite, imprégné d’une sagesse soufie tolérante, et qui laisse une place à des pratiques traditionnelles comme le culte des saints et la vénération de leurs mausolées. L’islamisme wahhabite importé de l’étranger est beaucoup plus intolérant et c’est malheureusement lui qui progresse car il est soutenu par les gros moyens de certaines monarchies du Golfe Persique.

La difficulté de répondre à ces trois défis souligne les risques qui pèsent sur l’établissement d’une paix durable. La France, qui vient de remporter haut la main un grand succès militaire devra sûrement s’impliquer dans la durée pour accompagner cette transition. C’est là que résident les risques futurs : attentats, prises d’otages, vengeances dont nous apparaîtrions complices, assimilation progressive à une puissance occupante, etc.

Pour le Mali comme pour la France, le plus difficile est devant nous.


[1] Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest

 

 

 

 

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2 Commentaires

  1. bekeongle

    Il manque à cette analyse le "motif de départ" que l'on doit à l'incroyable légèreté de Nicolas le Petit et de son bouffon BHL.

    C'est l'éternel problème des bonnes consciences occidentales et notamment des bobos parigos gauchos, que de désigner "le tyran" à abattre pour que les populations des ces "pays",qui sont en fait des entités factices pour la plupart, accèdent enfin aux délices de la démocratie.

    Et voilà que ce minus s'abat sur la Lybie, fait assassiner Khadafi et plonge la Lybie en enfer, ce qui entraîne ipso facto une razzia sur les armes notamment françaises que les criminels de tout poil et notamment ceux d'AQMI, n'avaient qu'à ramasser en se baissant ….

    Pour aboutir à ce paradoxe que nos soldats se battent (et heureusement avec succès !) contre des criminels qui se servent de nos propres armes.

    On est tous bien persuadés que c'est pour longtemps que la France est dans ce merdier et que des "structures", des "élections", des choses normales et sensées ne sont pas près de se produire dans cette contrée ! 

    Au moins, on aura encore un terrain de jeu pour empêcher la "betteravisation" définitive de l'amée française qui était dans le collimateur de pas mal d'officiers supérieurs depuis le retrait amorcé en Afghanistan …

  2. bekeongle

    Je rajouterai que le problème des luttes inter-ethniques est attribué par la très grande majorité des bobos à la colonisation !!!!

    On croit rêver mais c'est ce que des esprits plus faibles comme BHL peuvent prendre pour argent comptant et déclencher ainsi l'action que l'on sait.

    Il n'y pas besoin d'avoir fait de savantes études pour savoir que les ethnies sont une source multi-séculaire de conflits toujours marqués par la violence extrême dont 1 exemplaire moderne a été donné par les ravages de la lutte Huttus-Tutsies.

    Mais il y avait, bien avant la pénétration européenne sur le sol africain, des génocides ou ethnocides (par exemple entre Zoulous et Xhosas en Afrique du Sud : les m'fécanés ou étaient massacrés bébés, enfants, femmes, hommes et vieillards)