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Walter Salles ou la quête de l’identité

d'Arnaud de Malartic   13 avril 2013
Temps de lecture 4 mn

Cinéaste contemporain brésilien, Walter Salles vient de réaliser il y a peu l’adaptation cinématographique du fameux roman « On the road » de Jack Kerouac. Comme son ami Wim Wenders, autre grand producteur de « Road movies », il signe ainsi un cinéma toujours en mouvement, marqué par la liberté, la prise de risque et la recherche du sens.  


Walter Salles

Pour Walter Salles la quête de l’identité, ce thème si vieux et si actuel à la fois, passe par le fait de se lancer, de marcher, d’avancer. Ses héros ne sont pas des personnes qui attendent que la chance leur tombe du ciel ou de ceux qui espèrent avoir toutes les cartes en main, toutes les sécurités avant de se bouger. Voici un petit retour sur trois de ses films les plus connus :

1. Central do Brasil (1998)

Sa seconde grande production raconte l’histoire d’une fugue d’une femme un peu truande avec un jeune garçon que dans un sursaut de lucidité (et peut-être aussi d’amour maternel enfoui et refaisant surface) elle cherchait à soustraire à des trafiquants d’enfants de Rio. Une seule solution : se cacher dans le Nord du Brésil. Ce qui amène les deux protagonistes à traverser l’immense pays (d’où le titre), à la recherche de la famille de l’enfant. Film aux somptueux décors et dont la conclusion semble dire que c’est par cette recherche faite ensemble que l’amitié s’est construite entre deux personnes que tout séparait.  

Le voyage au centre du pays c’est en fin de compte un voyage au centre de soi-même. La femme a retrouvé une dignité en s’occupant pour la première fois d’une autre personne, en se donnant elle-même, en payant de sa personne. Et l’enfant a puisé dans cet amour la force d’aller rechercher ce qui lui reste de famille. 

 

 

2. Carnets de Voyage (titre original « Diários de motocicleta » 2004).

Son plus gros succès pour le moment. Sur le périple historique de Alberto Granado et son ami Ernesto Guevarra avant qu’il ne devienne le fameux « Che ». La musique remportera même un Oscar à Hollywood[1]. Belle revanche pour un film dont les grands cinéastes américains avaient prédit l’échec car « il n’y a pas d’intrigue ». Le scénario est en fait basé sur les notes d’Ernesto lors d’un périple qui les emportera de l’Argentine au Vénézuela.  Les paysages sont là aussi magnifiques. Notre réalisateur explore plus ici le thème de la rencontre. Rencontre de personnes extrêmement différentes mais pétries d’une même humanité.

Voici un film dont Walter Salles a pu éviter toute récupération politique et qui présente un homme plein d’idéal, se laissant toucher et modeler par les multiples réalités qu’il trouve sur sa route. Film qui montre un homme dont la qualité principale semble être la compassion pour celui qui souffre. C’est aussi une très belle médiation sur l’amitié entre deux hommes aux caractères très différents mais en fin de compte très complémentaires. Il commence par ses mots tirés du carnet d’Ernesto :
« Ceci n’est pas un récit de faits héroïques. C’est un fragment de deux vies qui ont parcouru ensemble un chemin en partageant les mêmes aspirations et les mêmes rêves (…) ce parcours sans but au travers de notre immense Amérique m’a transformé plus que je pensais. Je ne suis plus le même. Au moins je ne suis plus le même à l’intérieur. »

A noter : une très belle galerie de portraits en noir et blanc à la fin du film qui semble montrer que le vrai but de tout voyage est bien celui-là : la beauté insérée en chaque homme. La grandeur présente dans toute humanité a besoin de temps en temps d’un arrêt sur image pour être vue. « Carnets de voyage » est aussi comme un apprentissage de la contemplation de l’homme et de sa beauté. 

 

 

3. « Linha de passe » (2008).

Film inspiré par un fait divers : celui d’un enfant à São Paulo qui a un jour subtilisé un bus de transport en commun pour conduire tout seul sur plus de 70 kms. Motif : il recherchait son père. Walter Salles nous présente ainsi une mère[2] de 4 enfants à la profession typique d’employée de maison (4,7 millions de femmes au Brésil) et vivant en périphérie de la grande capitale paulista. L’un d'eux veut devenir footballeur (c’est d’ailleurs l’acteur de Central do Brasil – Vinicius de Oliveira – devenu jeune homme), un autre subsiste en étant coursier et connaît la tentation de la délinquance, le troisième trouve refuge dans la religion au sein d’une des multiples églises évangéliques qui pullulent dans les favelas. Et le dernier passe son temps dans les transports en commun à la recherche de son père avec les deux seuls critères qu'on lui a donné : c’est un chauffeur de bus et il est noir comme lui.

Les évènements s’enchaînent et contraignent chacun à essayer d’avancer au sein de cet environnement difficile qu’est la capitale économique du Brésil. La conclusion est simple « anda, anda, anda ». Il faut continuer à marcher. Devant la tentation du découragement qui guette chaque personne lorsqu’elle se heurte aux difficultés de la vie la conclusion de notre cinéaste sera toujours la même : la quête de l’identité est un long chemin, il s’agit de ne pas s’arrêter.

A noter : une très belle lecture d’un psaume de détresse au milieu du film. Le réalisateur quitte alors la scène où ce psaume est lu (une rue quelconque de la favela, devant une vieille dame) pour nous montrer les images de la vie quotidienne à São Paulo sur fond de récitation. Réalisme très puissant de cette scène où le psaume acquiert une dimension et une vie à l’échelle de notre monde actuel.    

 

 

 

Le cinéma brésilien est bien vivant à travers de tels réalisateurs. Au milieu d’autres cinéastes qui ont pris le parti de décrire une violence « brute » au nom du réalisme (Cf. le succès des films comme « Cidade De Deus » ou le « Tropa de elite » I et II) support d’un monde sans espoir, Walter Salles, sans nier la dureté du réel, n’est pas rentré dans cette voie.

L’amitié, la rencontre, le mouvement en avant semblent être les chemins montrés par Salles pour que l’homme puisse grandir dans une conscience sans cesse plus grande de son identité. Il reste néanmoins que beaucoup de solitude se dégage de ses films. Il le dit lui-même : « D’une certaine façon, s’il y a un thème qui surnage au milieu de tous les films que j’ai fait jusqu’à aujourd’hui, c’est celui de l’exil [3]». A quand un film sur l’accès à la terre promise ?

 


[1] Oscar 2005 de la meilleur chanson pour Jorge Drexler.
[2] Rôle interprété par Maria Corveloni qui obtiendra la palme d’Or d’interprétation féminine à Cannes cette année.
[3] Intervention retranscrite d’une entrevue de Walter Salles dans le livre « Na estrada » de Marcos Strecker, p.103 (édition « Publifolha »).

 

 

 

 

 

 

 

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