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Quand des adolescents se découvrent hommes et femmes… en dansant !

Cet été, "Les Rêves dansants : sur les pas de Pina Bausch" étaient au programme du Cinéma en plein air du Parc de la Villette à Paris. On y voit la chorégraphe Pina Bausch inviter un groupe d'adolescents à descendre, par la danse, jusqu'aux profondeurs de leur être – féminin et masculin -, à explorer les tréfonds de leur cœur et de leur corps, à investir leurs angoisses et leurs désirs.

En 2008, Pina Bausch proposait à des collégiens et lycéens de Wuppertal de monter son ballet Kontakthof[1]. Le documentaire "Les Rêves dansants : sur les pas de Pina Bausch" retrace l'aventure qui s'en est suivie, depuis les répétitions hebdomadaires jusqu'à la première représentation. Il nous fait ainsi suivre, pas à pas, les étapes d'une éducation hors du commun.

Celle-ci commence par le "saut dans l'inconnu" qu'acceptent de faire ces jeunes en répondant positivement à la proposition. Ils ont peur, ne savent pas bien à quoi s'attendre. Kontakthof est un ballet cru, souvent violent, qui met en scène le désir d'être aimé et toutes ses manifestations, la recherche du corps et du cœur de l'autre, la tentative de se rendre digne d'être aimé. Ils perçoivent cependant dans cette proposition une chance inouïe pour leur vie, une aide qui leur est offerte pour leurs expériences sentimentales naissantes. Bon nombre d'entre eux n'ont jamais dansé, mais sont tout simplement attirés.

L'expérience est radicale. Il s'agit pour chacun d'une progressive mise à nu. Il faut se déhancher de manière outrancière, interpréter l'irrépressibilité du désir qui fait se déshabiller sur scène, violenter sa partenaire en lui touchant tout le corps avec rudesse et sensualité, jouer la honte et le dégoût de soi. Or cela n'est possible que si chacun fait appel aux désirs et aux faiblesses qui sont au fond de lui-même et accepte ainsi de les révéler aux autres. Et malgré la difficulté, nous voyons les gestes balbutiants de ces jeunes se transformer petit à petit en des danses émouvantes de maîtrise et de maturité. L'éclatement et la souffrance provoqués par cette mise en scène de leurs corps sont peu à peu assumés et ré-ordonnés.

Les interviews des jeunes danseurs qui jalonnent le film nous font voir avec quel sérieux et quelle conscience ils vivent ce chemin. Ils nous montrent également de manière bouleversante comment cette victoire sur leur corps imprègne petit à petit toute leur vie. La jeune première, frêle et fragile, vit cette expérience comme une aide supplémentaire à vivre le décès de son père. Un autre n'hésite pas à s'interroger, devant la caméra, sur son expérience amoureuse, cherchant à comprendre comment il vit sa relation à sa petite amie. Deux amis "inséparables" font un pas de plus dans l'amitié et la liberté lorsque l'un d'eux est sélectionné dans le groupe des "meilleurs" et l'autre pas.

Surtout, il apparait que chaque danseur, en acceptant cette éducation radicale, devient plus profondément lui-même, est transformé tout en conservant la spécificité de son caractère, de sa sensibilité, de sa manière propre de danser. Chacun semble habiter son corps et son cœur d'une manière nouvelle et renforcée. Tous – loin de là – ne répondent pas aux "canons" sociaux actuels de la beauté, et pourtant tous sont beaux sur scène. Preuve que ce que propose Pina Bausch dans l'exploration des spécificités du cœur de l'homme et de la femme est juste et profond.

Car c'est bien là la grandeur de Pina Bausch, la grandeur de sa mission d'artiste : elle accepte de mettre en jeu son œuvre, son ballet, au risque de le voir dénaturé ou mal joué, pour se mettre au service de ces jeunes. Plus encore, elle comprend que son œuvre ne doit pas viser à donner une idée toute faite, mais qu'elle doit proposer avant tout une expérience. C'est cette expérience du cœur humain, du cœur féminin et du cœur masculin, qu'elle a permis de faire à ces adolescents.

C'est cette expérience également que peut faire, à sa manière, le spectateur des Rêves dansants. Et la foule présente à La Villette en ce soir du mois d'août témoignait de ce que la soif de cette expérience est grande.  


[1] Kontakthof (littéralement : "La cour du contact") est une pièce de Pina Bausch créée en 1978. Le "Kontakthof" représente, explique Pina Bausch "un lieu où l'on se rencontre pour lier des contacts. Se montrer. Se défendre. Avec ses peurs. Avec ses ardeurs. Déceptions. Désespoirs. Premières expériences. Premières tentatives. De la tendresse, et de ce qu'elle peut faire naître."
http://www.lemonde.fr/cinema/article/2010/10/12/les-reves-dansants-sur-les-pas-de-pina-bausch-les-corps-adolescents-celebrent-la-vitalite-de-la-danse-de-pina-bausch_1424528_3476.html

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