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Discours du président allemand à Oradour-sur-Glane

Discours de J. Gauck   7 septembre 2013
Temps de lecture 3 mn

Le 4 septembre, pour la 1ère fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président allemand a été invité à se rendre dans le village d’Oradour-sur-Glane dans le Limousin, village dont la quasi totalité des habitants a été massacrée par les forces allemandes le 10 juin 1944.

Si Jaochim Gauck rappelle encore une fois la culpabilité allemande et la culpabilité particulière de certains soldats, ainsi que la douleur et l’incompréhension qui en résultent jusqu’à aujourd’hui, il souligne surtout la beauté et la joie du pardon, de la réconciliation et de la croissance dans l’amitié entre France et Allemagne.


CC BY mcfarlandmo

« Oradour vit. (…)

Pour la première fois, le plus haut représentant de l’Allemagne a été invité à visiter Oradour-sur-Glane et à y prendre la parole. Comme président fédéral je pressens, et en tant qu’homme je ressens, ce que cette décision signifie pour la France et les français. (…)

Je le sais : votre invitation au président allemand est un geste de bienvenu, un geste de bonne volonté, un geste de réconciliation. C’est un geste que l’on ne saurait réclamer, que l’on ne peut accepter que comme un cadeau. Et je vous dis ma gratitude pour ce cadeau. (…)

Je vous remercie tous, au nom des tous les allemands, de venir au-devant de nous avec cette volonté de réconciliation. Je ne l’oublierai jamais.

Comme citoyen allemand je me suis réjoui de la succession d’actes de pardon, et aujourd’hui, comme président allemand, je me réjouis tout autant et je vous dis ma gratitude de  pouvoir vous rencontrer, vous les survivants et les proches des victimes. (…)

Votre témoignage, comme j’en fais l’expérience aujourd’hui, parle plus que tout de la nécessité du souvenir, et de l’esprit de pardon dont vous êtes remplis. (…)

[La nouvelle génération allemande] recherchait l’état d’esprit de cette époque et voulait savoir pourquoi leurs parents et leurs proches invoquaient leur innocence personnelle. (…)

Ce que recherchaient les enfants et les petits-enfants des coupables, c’était des moyens pour traiter leur histoire et la culpabilité de leurs ancêtres. Pas des moyens juridiques, mais des moyens politiques et culturels, on pourrait dire des moyens humains. Non pas en se disant qu’on pourrait atteindre la Justice à la lumière des assassinats du passé. Mais ils voulaient donner une forme nouvelle à ce que Karl Jasper appelle « l’état d’esprit de la vie allemande ». Une forme qui permettrait que notre pays ne devienne plus jamais le lieu d’une haine idéologique, d’une haine raciale, de crimes, d’assassinats et de guerres, mais que l’Allemagne devienne un peuple de bons voisins, une partie féconde de l’Europe et de la communauté des nations, une démocratie stable et une force de paix. (…)

Grâce à cette confrontation sérieuse avec une histoire si amère, les allemands ont pu faire de ma patrie un bon pays. Un pays qui ne veut pas être supérieur ou inférieur à un autre. Un pays qui veut construire l’Europe mais pas la dominer. Et j’espère que vous pouvez partager ma joie, ou même que vous en faites votre joie, du fait que, jusqu’à présent, ce bien nous porte, nous renforce et nous unit. (…)

Qu’il ait pu y avoir un chemin vers l’avenir, un avenir commun, un avenir de paix et d’amitié entre la France et l’Allemagne, cela a dû être perçu comme un miracle dans les années d’après-guerre ; mais cela n’a pas été un miracle, c’était l’œuvre des hommes, c’était l’œuvre d’hommes audacieux, clairvoyants et prêts à la réconciliation.

Je veux rappeler ici que, très tôt, du côté français, on a vu une volonté de pardon. Je peux vous rappeler la « Lettre à un ami allemand » d’Albert Camus, où il fait la distinction entre allemand et nazi et où il souligne avec force que ce qui compte chez un homme, c’est son attitude et non sa nationalité ou son origine. Et en France comme en Allemagne, nous avons compris l’avertissement du roman allégorique « la Peste », que le bacille de la peste, de l’horreur de la guerre, peut se réveiller à tout moment, même s’il peut rester longtemps caché.

Cet avertissement, nos peuples l’ont fait leur lorsque nous avons engagé les premiers pas dans l’amitié franco-allemande. Cet avertissement, nous l’avons fait nôtre quand nous avons commencé à construire l’Europe. Cet avertissement, nous le faisons nôtre aujourd’hui, lorsque dans l’esprit de franchise et de vérité, nous rappelons le passé et en gardons le souvenir vivant, même si le nombre des témoins vivants de cette époque diminue. Cet avertissement, nous le faisons nôtre, lorsque nous tenons à l’Europe et que nous continuons à la construire, cette Europe qui ne peut se construire que sur le fondement de la liberté, de la dignité humaine, de la justice et de la solidarité. »

Traduction Suzanne Anel

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3 Commentaires

  1. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    Trés beau texte. Joachim Gauck s'inscrit dans la continuité de Willy Brandt, qui s'était agenouillé au mémorial de Varsovie. Les deux hommes étaient évidemment bien placés pour évoquer la faute  passée de leur peuple, parce qu'ils sont insoupçonnables de toute compromission avec le totalitarisme: Brandt avait combattu le nazisme, Gauck est un des artisans de la chute du communisme est-allemand. Pour avoir séjourné pendant 8 ans à proximité d'Oradour sur Glane, je pense que les mots du président allemand étaient ceux qu'on y attendait.

  2. Alain Bories

    Ce très beau texte exprime de façon touchante d’une part la grande honte qui tenaille encore tant d’Allemands, même jeunes, et d’autre part l’aspiration des peuples d’Europe à une paix stable et active.

    Mais ouvrons les yeux : qu’est aujourd’hui la construction européenne face à ce merveilleux idéal ? Un système autobloquant où jamais les 27 ne seront tous d’accord au même moment, et dirigé par des dictateurs non-élus à la solde des puissances d’argent, américaines notamment.

    Les chiffres sont implacables. En Europe, seuls les trois pays qui ne font partie ni de l’Union Européenne ni de l’euro sont dans une situation florissante : ce sont l’Islande (qui a courageusement et démocratiquement refusé de payer pour les banques, et a mis en prison certains membres de son gouvernement), la Norvège et la Suisse. Les pays intermédiaires, qui font partie de l’UE mais pas de l’euro, souffrent et ceux enfin qui font partie des deux sont au bord de l’abîme :  http://www.u-p-r.fr/actualite/france-europe/les-bienfaits-de-la-construction-europeenne-et-de-leuro-lenseignement-lumineux-des-dernieres-statistiques-deurostat

    À quiconque refuse l’Europe stalinienne imposée par Bruxelles, Francfort et surtout Washington, à quiconque se demande s’il existe encore en France un homme politique capable de faire une analyse lucide et précise de la situation et de suggérer des remèdes légaux et réalistes, je conseille de s’intéresser à ce que propose François Asselineau, fondateur de l’Union Populaire Républicaine. Regardez ses admirables conférences en ligne sur http://www.upr.fr/ : les autres partis nous enfument, l’UPR nous explique.

    Alain Bories

     

    Si mon précédent article pour Terre de Compassion vous avait échappé, prenez encore 6 minutes pour http://terredecompassion.com/2013/03/19/lupr-une-encourageante-anomalie-politique/. Il n’est pas contraire à l’espérance de nourrir son optimisme, n’est-ce pas ?