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Une femme à la conquête de l’océan Indien

Rohini Rau est la première jeune femme, avec sa co-équipière, à avoir gagné une médaille d’or lors d’une rencontre internationale de voile en 2004. Elle a participé à 8 championnats dont 6 mondiaux tant sur un 4.20 que sur un zoom 8. La première fois qu’elle est allée à l’étranger, elle avait 16 ans et c’était aux Pays-Bas.

Comment avez-vous découvert la voile ?

Ma mère a étudié la microbiologie à Portsworth, en Angleterre. Lorsqu’ils sont rentrés en Inde, à Chennai, mes parents aimaient faire de la voile et fréquentaient le yacht club fondé par les anglais trois cents ans plus tôt. Ma mère m’emmenait sur les bateaux, mais juste pour le plaisir. Quand j’ai eu 12 ans, j’ai participé à un camp de voile où j’ai également appris à faire de la compétition. J’ai gagné une première course à Mumbay en arrivant 1ère sur les 4 filles dans la course. J’ai commencé par naviguer sur un Optimist et ce jusqu’à 14 ans. Puis, j’ai changé pour un Laser Radial. J’étais très petite pour diriger un tel bateau, car pour faire de la voile il faut être fort. J’étais donc trop petite mais je me suis beaucoup entraînée. C’est la raison pour laquelle peu de femmes font du voilier. Je devais être en compétition contre des hommes, la plupart sont engagés dans l’armée ou dans la marine. Au départ, j’étais dans la moyenne et la fédération de voile m’a précisé que je ne pourrais concourir à l’étranger que si je battais les hommes. Je leur ai alors dit que j’allais leur montrer ce que je savais faire. A l’occasion d’une course, je ne suis arrivée que deuxième pendant la course. J’étais en fait à égalité avec le premier, mais à la fin les hommes m’ont empêchée de terminer première…

Les femmes et la voile….

Pour une fille cela demande de travailler sa forme physique (fitness), mais il n’y a pas seulement que le physique, il faut aussi être smart : la voile c’est un peu comme un jeu d’échecs. En ce moment, à Chennai, il y a une cinquantaine de filles de 15 ans qui s’entraînent sur des Optimist et des Radial. Le problème des femmes est que dès qu’elles commencent l’université, elles arrêtent le sport car elles se consacrent aux études et cherchent à se marier. De plus la famille craint pour leur « teint », car la voile donne des couleurs ! Elles auront donc plus de difficultés à trouver un mari !

Conjuguer le sport et les études…

Je suis une des rares étudiantes à avoir continué à faire du sport à haut niveau, arrivée à l’université. Pour l’instant je suis en internat, en fin d’études de médecine spécialisée dans le sport. Cela m’a pris trois ans et demi de plus pour finir mes études de médecine parce que j’ai tenu à continuer la voile. J’ai eu une bourse à l’université grâce au sport. Dans le Tamil Nadu, il y avait 1800 candidats cette année-là et ils en ont sélectionné trois : j’étais la troisième. Lorsque j’étais en première, un professeur m’a incitée à participer aux championnats mondiaux en me permettant de passer mes examens plus tard ! J’ai toujours été très encouragée par ma famille et tous ceux qui m’entourent, car la plupart des étudiants ont arrêté le sport de haut niveau sauf moi. Mais la dernière année j’ai quand même dû suspendre toute activité.

Les valeurs que vous avez découvertes avec la voile…

J’ai appris l’indépendance, la responsabilité… Dès l’âge de 10 ans, j’ai eu la responsabilité d’un bateau et donc très jeune, j’ai été seule et indépendante sur ce bateau. C’est un sport d’aventure vécu en communion avec des éléments naturels tels que l’eau et le vent. Il faut savoir se préparer au pire, à une avarie… Tout peut arriver mais en même temps, il ne faut jamais abandonner avant d’avoir dépassé la ligne d’arrivée. Là aussi, tout peut arriver et il faut avoir de la ténacité et de la persévérance. Je me souviens d’une course où nous avons gagné la médaille d’or : en fin de course, mon équipe n’était qu’à la quatrième position, mais soudain le vent a tourné et nous a été favorable ! Never give up !

Avez-vous des mentors ?

J’en ai deux : l’un s’appelle Bentam. Il est de Singapour et a participé aux JO alors qu’il faisait ses études de médecine. L’autre s’appelle Anna Tunnicliffe. Participant pour la première fois aux JO à Beijing, en 2008, elle a gagné la médaille d’or. J’ai eu l’occasion de l’approcher et j’ai été frappée par sa modestie et son affabilité.

La voile en Inde…

Il y a en Inde deux championnats nationaux l’un sur mer et l’autre sur lac. Les villes où l’on pratique de la voile en mer sont Chennai, Goa, Mumbai. Mais il y a aussi Hyderabad, Puna et Bhopal sur lac. Cochin possède une marina et il y a un projet pour Chennai. La fédération de voile a son siège à Dehli et c’est un amiral de la marine qui est obligatoirement à sa tête. Il y a de nombreux yacht clubs auxquels il est facile d’adhérer. Ce n’est pas très onéreux, mais dès que l’on veut faire de la compétition cela devient beaucoup plus cher car les bateaux sont importés et le matériel de voile ainsi que l’accastillage, qu’il faut remplacer régulièrement à cause de l’usure, augmentent considérablement le budget. Il faut environ 30 lakhs pour pouvoir entretenir son bateau. Le gouvernement donne 5 lakhs de subventions pour le Tamil Nadu, le gouvernement central entre 5 et 10 et le reste est à notre charge personnelle. Donc, faire de la voile en amateur coûte cher et nous avons du mal à trouver des sponsors contrairement au cricket ! Ayant gagné la médaille d’or en 2004, le ministère des sports a financé ma participation aux JO de 2012, mais ces aides ne sont pas suffisantes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de candidats s’engagent dans l’armée ou dans la marine car ils sont rémunérés.

Vos meilleurs souvenirs…

Le Portugal, à Kaskaïs. J’ai beaucoup aimé ces championnats mondiaux même si je ne les ai pas gagnés. Je me souviens aussi d’une course à Melbourne. J’étais avec deux canadiens et nous étions accompagnés par une bande de dauphins. Enfin, une très belle course en Allemagne, mais quel froid !

Comment avez-vous été accueillie par le monde de la voile qui est plus particulièrement masculin ?

Les participants, qu’ils soient des hommes ou des femmes, sont des concurrents. Il faut savoir que les hommes qui font de la voile font partie de l’armée ou de la marine et qu’ils sont promus lorsqu’ils gagnent une compétition. Aussi, au début de ma carrière, ils me priaient de me les laisser gagner, et j’acceptais, mais par la suite je ne me suis plus laissée faire ! Cependant nous sommes tous amis et nous nous respectons.

Agnès Bureau 

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