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Chant grégorien : hymne Optatus votis omnium

De Damien Poisblaud.

En cette fête de la Pentecôte, Damien Poisblaud nous fait découvrir l'hymne Optatus votis omnium qui nous fait goûter à l'atmosphère de désir brûlant et de confiance des apôtres qui guettent la venue de l'Esprit.

Optatus votis omnium Sacratus illuxit dies
Quo Christus, mundi spes, Deus, Conscendit coelos arduos.
Scandens in altum Dominus, sedem recurrit propriam : Gavisa sunt coeli regna Reditu unigeniti.
Magni triumphum praelii Mundi perempto principe Patris praesentat vultibus Victricis carnis gloriam.
Est elevatus nubibus Et spem fecitque spem credentibus : et paradisum aperit, Quem protoplasti clauserant.
O grande cunctis gandium, Quod partus almae Virginis Post sputa, flagra, post crucem, sedi Paternae jungitur.
Agamus ergo gratias Nostrae salutis vindici, Nostrum corpus quod vexerit Sublimem ad coeli regiam.
Sit nobis cum caelestibus commune manens gaudium, Illis quod semet obtulit, nobisque se non abstulit.
Nunc provocatis actibus Christum operiri nos decet, vitaque tali vivere, quae possit coelos scandere.
Gloria tibi Domine, qui scandis super sidera, cum Patre et Sancto Spiritu, in sempiterna saecula. Amen.

 

LE PARFUM DU MAÎTRE…

Le chant grégorien est le parfum latin de l'Église.

C'est lui qui a embaumé les liturgies d'Occident pendant des siècles, lui qui a fait descendre sur terre le chant des anges, lui qui a épousé avec une fidélité jamais démentie la foi et la ferveur de l'Église, exprimé avec une grâce incomparable la poésie des psaumes. Il a enivré des générations de chrétiens de la « bonne odeur du Christ »; il leur a tourné la tête. Trop peut-être…

Quand on entend ce chant, on se demande quel sol a bien pu faire germer une telle beauté, on se demande quel génie a bien pu insuffler une telle grâce ?

Le grégorien est né entre Pâques et l'Ascension. Je sais, vous ne me croirez pas, car aucun historien ne vous a jamais parlé de cette naissance. C'est pourtant là, dans cette troublante quarantaine, que notre grégorien a respiré pour la première fois. La beauté qu'il souffle sur l'Église depuis vingt siècles, c'est là qu'il l'a puisée, la douce haleine qu'il exhale tout au long de ses mélopées vient de cette première grande inspiration.

Au matin de Pâques, le monde se réveillait lavé de la mort et du péché. Il n'y avait encore ni Credo ni Conciles, seulement un frisson qui traversait tous ceux qui apprenaient la nouvelle, les femmes et les disciples, frisson face au pressentiment que le monde venait d'être refait à neuf et que quelque chose de plus grand qu'on ne pouvait l'imaginer venait d'arriver. La terre avait déjà tremblé au moment de la mort de Jésus, des tombes s'étaient ouvertes, des morts avaient ressuscité. On courait, mais tout était déjà là, les anges, les linges ; sauf Lui, qui n'était plus ici. Et les femmes embaumaient les rues de Jérusalem de leurs vases trop pleins, courant vers un corps déjà reparti vivant. À cette heure du jour, leur foi n'était encore que frémissement de l'âme devant le Mystère. Nulle part on ne voyait le Maître, partout on sentait sa présence. Le parfum était devenu sans objet, il était devenu lui-même l'objet : partout l'air sentait le Ressuscité.

Alors, il fallait bien que ce précieux parfum fût confié à quelqu'un, pour que l'on continue de rêver dans la nuit des temps, avec les vraies odeurs de la Résurrection, avec les vraies couleurs de l'aurore pascale. Et c'est de ce parfum pascal que sont remplis les vases de toutes nos cantilènes grégoriennes, cantilènes aux sonorités d'un autre monde, et c'est avec fierté que l'Église le porte, depuis des siècles, parce qu'il sent le Christ, parce que c'est lui qui a su cueillir les toute premières sensations de la Résurrection, celles qui fusèrent dans les poitrines, là où les cœurs, incandescents, pressentaient le divin, juste avant la foi. Ainsi, grâce à lui, nos oreilles, pourtant assourdies par le monde, peuvent aujourd'hui encore entendre, caché entre les notes, le bruissement des tissus qui glissaient furtivement dans les rues de Jérusalem ce matin-là, entendre ces chuchotements inquiets devant la pierre du tombeau, ces battements des cœurs affolés, ces gorges serrées. Comme si c'était encore là, en train de se passer ! Tous les versets grégoriens qui sont chantés dans nos églises depuis lors laissent en l'âme un goût de ces instants sacrés, comme s'ils leur restaient accrochés pour toujours dans une étreinte amoureuse. Dès lors, qu'importe que les mélodies soient graves ou rutilantes, puisque les parfums qu'on y sent ont tous pris l'odeur du Ressuscité, puisque les couleurs qu'on y voit, aussi fraîches qu'au premier jour, brillent encore de cette lumière qui ne porte jamais d'ombre, qui éclaire toutes choses du dedans ?

Voilà pourquoi les mélodies de nos alleluia grégoriens nous étonnent par leur gravité durant le Temps pascal ; elles sonnent même parfois comme ces cloches accordées sur une gamme mineure. Mais ce qui s'est passé à l'origine n'était-il pas grave ? Le monde en a été tout retourné ! Et puis, chacun a compris que Jésus allait quitter ses amis, ou plutôt, remonter vers son Père. Le Rabbouni tant aimé a certes promis d'envoyer son Esprit, « il ne nous laisse pas orphelins », mais tout de même, il part pour de bon ! Nous ne pourrons plus désormais que humer les traces de sa présence physique, entendre la rémanence de sa voix dans nos oreilles.

Bien sûr, lorsque nous chantons « Non vos relinquam orphanos », c'est Jésus qui parle, mais c'est nous qui chantons. D'ailleurs, depuis le début ce sont les hommes qui chantent la parole de Dieu, avec leur tout petit cœur à eux. Alors, il leur arrive, à ces hommes, de chanter grave là où la foi semble leur dire qu'il faut espérer et regarder haut, et ils chantent léger là où ils devraient baisser les yeux. Mais leur chant est vrai d'être né in illo tempore*, en ce temps-là, en ces quarante jours bénis où Jésus apprit à ses disciples comment porter dans des vases sacrés le parfum de sa Résurrection, pour les siècles à venir. Tout le reste n'est qu'invention humaine, distraction terne de ces instants uniques, pour toujours.

Au reste, comment le Maître aurait-il pu négliger le chant de son Église, lui qui avait chanté tant de psaumes de sa belle voix mâle dans les synagogues de Palestine ? Le Verbe devait assurément continuer de faire entendre sa voix sous les voûtes des églises, replaçant ainsi tous les hommes de tous les temps en ce temps-là, au présent et à tous les temps. C'est pourquoi nous devrions pouvoir entendre l'écho de cette voix première en celle de nos chantres d'église, nous devrions pouvoir sentir la bonne odeur du Christ en chacune de leurs inflexions, nous devrions voir briller chaque note comme la prunelle des yeux du Maître.

Les mélodies grégoriennes sentent partout le divin. Elles parlent du Ciel avec des mots qui ne sont déjà presque plus d'ici-bas. Qu'elles expliquent les Écritures, et « notre cœur est aussitôt tout brûlant au-dedans » (Luc, 24- 32). En un large et unique mouvement, elles ouvrent et les cieux et les cœurs et, quand elles ne peuvent plus dire, elles laissent parler le Maître.

C'est ce qui fait du chant grégorien, à jamais, « le chant propre de l'Église romaine » (SC.§ 116), et, selon le mot d'Olivier Messiaen, « le plus beau trésor que nous possédions en Europe ».

Damien Poisblaud

Le blog de Damien Poisblaud : http://chantgregorien.over-blog.com/

*On commençait autrefois la lecture des évangiles à la messe par cette locution in illo tempore.

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2 Commentaires

  1. DC

    Merci pour ce magnifique commentaire.
    Tout y respire cet air qui nous manque et parle d’une expérience:
    « Le grégorien est né entre Pâques et l’Ascension. Je sais, vous ne me croirez pas, car aucun historien ne vous a jamais parlé de cette naissance. C’est pourtant là, dans cette troublante quarantaine, que notre grégorien a respiré pour la première fois. La beauté qu’il souffle sur l’Église depuis vingt siècles, c’est là qu’il l’a puisée, la douce haleine qu’il exhale tout au long de ses mélopées vient de cette première grande respiration. »